La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 34: The Chambermaid's Loyalty
La lumière filtrait à travers la haute fenêtre de la cellule, dessinant un rectangle pâle sur la pierre humide lorsqu'un bruit léger—presque un grattement—tira Élodie de sa contemplation morne.
Elle se releva d'un bond, le cœur battant. Depuis trois jours, elle avait appris à reconnaître les sons de la Bastille : le cliquetis des clés, le pas lourd des gardes, le murmure des prisonniers voisins. Ce grattement n'appartenait à aucune de ces catégories.
— Mademoiselle Marchand ? chuchota une voix de l'autre côté de la porte, filtrée par le bois épais.
Élodie s'approcha prudemment, ses doigts effleurant le métal froid de la serrure.
— Qui êtes-vous ?
— Liselotte. La femme de chambre de Madame de La Motte. Nous nous sommes croisées dans l'antichambre de la reine, lors de votre première semaine à Versailles.
L'image lui revint : une femme blonde, discrète, les mains toujours occupées à quelque ouvrage de couture, qui lui avait souri une fois en lui tenant la porte. Elles n'avaient jamais échangé plus de trois mots.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Élodie, la méfiance serrant sa gorge. Les prisons de la Bastille ne se visitaient pas sans autorisation.
— J'ai payé le geôlier. Il croit que je suis votre sœur venue apporter des effets personnels. On m'a laissée seule cinq minutes, pas plus.
Un silence, puis le bruit d'un papier glissant sous la porte.
— Voilà. Lisez vite, et détruisez la lettre.
Élodie se baissa et ramassa le papier plié, fin comme une aile de papillon. Elle le déplia avec précaution, ses yeux s'habituant à la pénombre. L'écriture était serrée, pressée, comme si Liselotte avait craint d'être interrompue à tout moment.
*Mademoiselle Marchand,*
*Je risque ma place et peut-être ma vie en vous écrivant, mais Madame de La Motte m'a demandé de le faire avant son transfert de cellule. Elle a été déplacée à la tour du Trésor hier soir—elle y a des connaissances parmi les gardes, et elle m'a fait passer ce message par un canal sûr.*
*La reine est informée de votre situation. Elle a été mise au courant par une source sûre de ce qui s'est passé dans le cabinet de la Comtesse. Sa Majesté est furieuse de l'arrestation, mais elle doit manœuvrer avec prudence—la Comtesse est protégée par des alliances puissantes, y compris peut-être au sein du ministère.*
*Un procès est en préparation. Les avocats du roi ont été saisis de l'affaire. Ils vous interrogeront dès demain pour préparer un dossier complet. La reine vous conseille de dire la vérité, toute la vérité, et de leur remettre la liste que vous avez prise chez la Comtesse. C'est votre seule protection : ce document compromet trop de monde pour qu'on puisse l'ignorer.*
L'élodie s'arrêta de lire, ses doigts tremblant légèrement. La liste était toujours cousue dans l'ourlet de sa robe, contre sa hanche. Elle l'avait vérifiée chaque matin, chaque soir, comme un talisman.
Elle reprit sa lecture.
*Il y a autre chose, et c'est un aveu que vous devez connaître. Marguerite vient de se confesser à la reine.*
Élodie retint son souffle. Marguerite—la première femme de chambre qui avait tenté de saboter ses ajustements, qui avait peut-être été complice des plans de la Comtesse, dont la loyauté n'avait jamais été claire.
*Elle a tout avoué : les épingles cassées, le fil traité aux acides, les retards provoqués sur vos commandes. La Comtesse la payait pour vous discréditer auprès de la reine. Mais quand elle a appris que vous étiez en prison, et que la Comtesse avait ordonné une arrestation sans preuve formelle, elle a eu peur d'être sacrifiée comme complice.*
*Marguerite jure qu'elle ne savait rien de la conspiration plus large—elle n'était qu'un instrument de détail, une taupinière dans une montagne. Mais elle a accepté de témoigner contre la Comtesse. Elle connaît des noms, des dates, des sommes versées. Elle sait qui a apporté les instructions, quels messages ont transité par la buanderie du palais.*
*La reine lui a accordé l'immunité en échange de sa déposition.*
Élodie relut ce passage deux fois. Marguerite. La femme au visage pincé qui l'avait regardée avec une hostilité ouverte dès son premier jour, qui avait souri quand la manche du grand habit avait cédé en pleine séance d'essayage, qui avait murmurer des mots doucereux tout en fracassant ses aiguilles. Cette femme allait témoigner pour elle.
— C'est un piège ? demanda Élodie à voix basse, sans savoir si Liselotte pouvait l'entendre.
— Non, répondit la voix de l'autre côté. Je l'ai vue hier. Elle était changée. Maigrie. Elle avait peur, vraiment peur. Quand les gens ont peur de la mort, ils deviennent honnêtes.
Élodie replia la lettre et la glissa dans sa manche. Elle n'avait pas de feu pour la brûler, pas de bougie dans sa cellule. Elle devrait la déchirer en morceaux minuscules et les jeter dans le seau d'eau sale du matin. Une tâche pour plus tard. D'abord, elle devait parler à Liselotte.
— Comment va Madame de La Motte ? demanda-t-elle. Elle est… elle a été bonne pour moi.
Un silence mesuré de l'autre côté.
— Elle est forte. Elle connaît la Bastille mieux que la plupart des hommes. C'est une femme qui a survécu à plus de coups que vous ne pouvez imaginer.
— Et elle vous a vraiment demandé de venir ?
La voix de Liselotte se fit plus douce, presque tendre.
— Elle m'a demandé plus que cela. Elle m'a demandé de vous protéger. Elle m'a dit que vous étiez sa famille. Je ne comprends pas tous les détails, et je n'ai pas besoin de les comprendre. Mais je sais ce que c'est que d'avoir une dette envers quelqu'un.
Élodie sentit une chaleur monter à ses yeux. Elle se souvint du visage de Madame de La Motte dans le couloir du palais, figé par la révélation de la cicatrice. Cette femme qui l'avait traitée avec froideur, avec distance, qui était sa grand-mère selon toute vraisemblance—elle avait envoyé une suivante de confiance dans une prison royale pour lui faire passer un message.
— Je ne vous oublierai pas, dit Élodie. Ni elle.
— Ce n'est pas pour cela qu'on le fait. On le fait parce que c'est juste.
Le bruit de pas se fit entendre au bout du corridor. Liselotte s'activa.
— Je dois partir. Écoutez : demain, on vous amènera devant le juge d'instruction. Ne craignez rien de ce qui sera dit. La reine veille, même si elle ne peut pas encore agir ouvertement. Et Marguerite sera là, dans la salle d'audience, pour confirmer vos dires si on vous confronte.
— Attendez—dit Élodie, mais elle entendit le bruit d'une jupe se déplaçant et le grincement de la porte du couloir qui s'ouvrait.
Elle colla son oreille contre le bois, mais tout ce qu'elle perçut fut un murmure entre Liselotte et le geôlier, l'échange de quelques pièces sans doute, puis le silence.
Élodie s'adossa contre la paroi froide. Le papier de la lettre crissa doucement contre sa manche. Elle repensa au message de Luc, caché dans sa couture, parlant d'une conspiration qui remontait jusqu'au ministre en chef. Puis à la lettre de Liselotte, évoquant un procès prochain, une reine informée, une Marguerite repentie.
Elle ne savait plus qui disait la vérité. Liselotte pouvait être envoyée par la Comtesse pour lui faire baisser sa garde, la pousser à révéler la liste trop tôt, à un juge complice. Marguerite pouvait avoir été retournée à nouveau, prête à témoigner contre elle plutôt que pour elle. Le message de Luc lui-même pouvait être une fabrication savante.
Et pourtant.
Dans son corsage, contre sa peau, la lettre d'Armand restait cachée—une preuve d'innocence qu'elle n'avait jamais montrée à personne. La liste de la Comtesse était là aussi, lourde de noms et de trahisons. Ces documents, elle en était certaine, étaient vrais. Elle les avait tenus entre ses mains, avait senti le poids de leurs implications avant même de pouvoir les lire.
Elle déchira la lettre de Liselotte en petits morceaux, puis les fit disparaître dans l'eau stagnante de son broc. Les fragments de papier ondulèrent un instant à la surface, l'encre bavant légèrement, avant de sombrer.
Élodie revint à la fenêtre et regarda le ciel gris au-dessus des toits de Paris. Quelque part dans cette ville, son frère Luc vivait sous une fausse identité, servant un ministre qu'elle ne savait pas juger. Quelque part, Madame de La Motte attendait dans sa cellule en espérant que sa petite-fille survivrait. Quelque part, la reine Marie-Antoinette manœuvrait dans les couloirs de Versailles sans pouvoir lever le petit doigt pour la libérer—pas encore.
Demain, on l'interrogerait. Elle dirait la vérité, comme Liselotte le conseillait. Mais elle ne remettrait la liste qu'à un seul homme : le roi en personne. Tout le reste n'était que jeu d'ombres.
Elle se rassit sur la paillasse, lissa sa jupe d'un geste méticuleux, et commença à répéter ses réponses aux questions qu'on ne manquerait pas de lui poser.
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