La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 37: A New Beginning
Le soleil filtrait à travers les rideaux de lin quand on frappa à la porte de l’atelier. Élodie, encore en chemise de nuit, les cheveux épars, faillit renverser sa tasse de chicorée.
— Entrez !
Ce ne fut pas une servante. Ce fut un homme en uniforme bleu de roi, poussiéreux de voyage, le visage creusé par des semaines de route. Il s’arrêta sur le seuil, chapeau sous le bras, et la regarda comme on regarde un miracle.
— Élodie Marchand ?
Elle fit un pas en arrière, la main sur la gorge. Ce n’était pas Armand — non, celui-ci plus âgé, les épaules marquées par le harnais, une cicatrice au sourcil.
— Lieutenant-colonel de Brassac, dit-il. Je viens de la Bastille, où l’on m’a remis une lettre. Vous êtes la première personne que je dois voir.
Le nom du régiment, celui d’Armand, lui tordit l’estomac.
— Il est libre ?
— Le maréchal de Broglie a signé sa libération hier soir. Votre témoignage lui a sauvé l’honneur, mademoiselle — et la vie, peut-être. Il m’a chargé de vous dire qu’il arrive. Mais je ne suis pas venu seulement pour cela. Il y a une jeune fille, Hélène de Valmont. Votre nom est dans nos instructions.
Élodie saisit son châle.
— Où est-elle ?
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Elle dut traverser Paris à pied, le lieutenant à son côté, car aucun fiacre ne circulait si tôt et la pluie de la nuit avait rendu les pavés glissants. La maison de tante Berthe se trouvait derrière Saint-Sulpice, une façade étroite entre deux hôtels particuliers, avec des volets clos qui sentaient le renfermé.
La servante qui ouvrit blêmit en reconnaissant l’uniforme.
— Mademoiselle Hélène est… elle est partie.
— Partie où ? demanda Élodie, le cœur serré.
— Ce matin, avant l’aube. Sa tante l’a emmenée à la campagne — un mariage arrangé avec son cousin, disait-elle. La cérémonie est prévue pour demain à l’aube.
Élodie fouilla dans son souvenir. La cousine de Madame de Valmont possédait un domaine près de Meaux. Il fallait y aller, et vite.
— Connaissez-vous la route ?
— Je viens de Meaux, dit le lieutenant-colonel.
Ils prirent un cheval de poste, puis deux, puis un troisième relais au bord de la Marne. L’après-midi tombait quand ils aperçurent le domaine des Aubiers, une bâtisse de pierre grise entourée de peupliers. Des paysans attroupés dans la cour regardaient une voiture attelée, les chevaux déjà harnachés.
Élodie sauta à bas du cheval avant même que la bête ne fût arrêtée, se tordit la cheville sur le gravier, courut quand même.
Elle entra par la porte de la cuisine, bouscula une cuisinière qui criait, monta un escalier de service, et déboucha dans un couloir au moment où deux domestiques tiraient une Hélène en pleurs vers l’escalier principal, vêtue d’une robe de satin blanc qu’elle n’avait pas choisie.
— Arrêtez !
Sa voix porta malgré la fatigue, malgré le souffle court. Les domestiques s’immobilisèrent. Hélène leva les yeux — les mêmes yeux gris que dans le souvenir d’Élodie, noyés de larmes, mais où naquit soudain une étincelle.
— Élodie ?
— Je suis venue te chercher, dit Élodie en avançant. Et je ne repars pas sans toi.
Une porte claqua en bas. Des pas lourds montèrent. Madame de Valmont apparut en haut de l’escalier, pâle sous sa poudre, ses mains serrant un crucifix.
— Mademoiselle Marchand. Vous vous introduisez chez moi, vous bousculez mes gens, vous parlez de rapt en pleine cérémonie…
— Il n’y aura pas de cérémonie, dit Élodie. Le lieutenant-colonel de Brassac est là, avec un ordre du maréchal de Broglie. Hélène est sous la protection de la maison du roi, et elle ne contractera aucune union que la cour n’ait pas approuvée.
Le mensonge était gros, mais Élodie le prononça avec la calme assurance d’une femme qui a tenu tête à Louis XV lui-même.
Madame de Valmont blêmit.
— Vous mentez.
— Voulez-vous vérifier ? Il est dans votre cour, en uniforme, avec la plaque du régiment de Flandre. Et si vous refusez, j’irai au roi demain matin. Vous savez ce qu’il advient à ceux qui contrarient les volontés de la reine.
Le silence de l’escalier était si profond qu’Élodie entendait les gouttes qui tombaient du toit.
Hélène tira d’un coup sec sur ses bras. Les domestiques lâchèrent prise, habitués à obéir à une autorité supérieure.
— Elle vient avec moi, dit Élodie.
Elle tendit la main. Hélène la prit. Ensemble, elles descendirent — lentement, sans courir, pour ne pas montrer leur peur. Dans la cour, le lieutenant tenait un cheval par la bride. Madame de Valmont ne prononça pas un mot.
On ne les poursuivit pas.
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Armand les attendait à la porte des Lions de Versailles, le visage rosi par le soleil, un peu plus maigre, une cicatrice nouvelle au-dessus du sourcil — signe des semaines à l’ombre. Quand il vit Hélène descendre de cheval, il fit un pas, puis un autre, puis il courut.
Elle courut aussi. Ils se retrouvèrent au milieu du chemin de gravier, et il la souleva comme un sac de farine, la fit tourner, la posa doucement. Elle riait. Il riait. Il pleurait peut-être aussi, à travers les larmes d’Hélène.
Élodie resta en arrière, regardant la scène sans oser approcher.
Armand finit par la voir. Il laissa Hélène, vint vers elle, et s’arrêta à trois pieds.
— Élodie. Vous avez écrit. Vous avez témoigné. Vous avez risqué votre vie, votre place, votre tête.
— J’ai fait ce que je devais.
— Non. Vous avez fait ce que personne d’autre n’osait. Je vous dois tout — vous et ma famille, vous et mon régiment.
Il se pencha, prit sa main, et la toucha du front sans la baiser, geste d’humilité qui lui tordit le cœur.
— Je vous en prie, dit Élodie d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas. Debout, Lieutenant.
Il se releva. Derrière lui, Hélène souriait, la robe de satin blanc enfin dénouée, traînant dans la poussière.
— Viens, dit Armand en tendant la main à Hélène. Il faut vous trouver une robe digne de vous.
Hélène prit Élodie par le bras.
— J’ai une idée. Montre-moi ton atelier.
Bloom.
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Trois semaines plus tard, l’atelier de la rue Vivienne exhalait une odeur de toile, d’amidon et de cire. Élodie se recula pour contempler son travail — une robe en soie bleu nuit, brodée de fils d’argent le long des manches, avec un décolleté en batiste qui tombait en cascade comme une chute d’eau.
Sa clientèle était modeste mais réelle : deux dames de la petite noblesse, une veuve d’un marchand parfumeur, la fille d’un conseiller au parlement. La cour venait toujours, mais Élodie avait choisi de travailler à Paris pour se rapprocher de ses racines — et parce que la ville la laissait respirer.
Elle avait remboursé trois dettes sur les quatre qui plombaient l’atelier de son père. La dernière serait payée au terme de la semaine.
On frappa. La porte s’ouvrit sur une silhouette en capeline de soie grise, fine malgré l’âge, tenant une petite boîte en bois à la main. Elle ôta sa capuche.
Madame de La Motte — la femme qui l’avait fait enfermer, trahir, jeter à la Bastille-,- était aussi la femme qui avait élevé une régente jusque dans les recoins les plus sombres de son cœur : la grand-mère qu’Élodie n’avait jamais connue.
La libération de la Comtesse avait été une affaire discrète, négociée par le biais de Maurepas en échange de ses aveux complets sur le réseau du maréchal de Broglie. Elle vivait à présent sous un nom d’emprunt dans une pension près du Marais, dans une sorte de liberté surveillée. Ce n’était pas absolu. Mais c’était plus qu’elle n’aurait jamais obtenu un an plus tôt.
— Tu m’as dit de venir un mercredi, dit-elle. Nous sommes mercredi.
Élodie reposa l’aiguille.
— J’avais quelque chose à vous demander.
Elle ouvrit la boîte que la vieille femme posait sur la table. Elle contenait un livre de patrons manuscrit, relié de cuir rougi par les ans, rempli de plans de robes, de corsets, d’assemblages de manches, de cols — des centaines de dessins à la plume, nets comme des partitions de musique.
— C’est à toi, dit Madame de La Motte. Ta mère l’a commencé. Je l’ai continué. Il est temps qu’il ait une suite.
Élodie tourna les pages lentement, la gorge serrée. La première page portait une écriture féminine délicate : *« À ma fille, où qu’elle soit. Le savoir est une lettre qui n’a pas besoin de timbre. »*
— Vous saviez, murmura-t-elle. Tout ce temps.
La vieille femme, gênée, tourna son regard vers la fenêtre.
— J’avais de bonnes raisons de ne pas parler. Certaines plus belles que d’autres, je ne le regrette pas toutes. Mais celle-ci — elle tapa le carnet — devait venir à toi.
Élodie revint aux pages. Des robes de cour, des robes de bal, des costumes de théâtre, des robes de mariée. Et dessous, des annotations de couleur différente — la main d’une autre génération, plus jeune, plus rapide, plus coléreuse peut-être. Sa mère. Puis encore une écriture, régulière comme un calendrier : celle de madame de La Motte.
Elle ferma le livre.
— Je veux apprendre, dit-elle. Tout ce que vous savez.
La vieille femme haussa un sourcil.
— Tu sais déjà presque tout, si tu oses le reconnaître.
Élodie secoua la tête.
— Je sais coudre, Madame. Vous, vous savez lire les gens. C’est tout autre chose.
Un silence.
— D’accord, dit Madame de La Motte. Mais à une condition.
— Laquelle ?
— Tu m’appelleras grand-mère. Pas devant le monde. Je sais la prison que mon nom est devenu. Mais ici — elle regarda l’atelier, les rubans, les ciseaux —, ici, je serai ce que je suis pour toi.
Élodie ne pleura pas. Elle avait trop pleuré ces derniers mois pour gaspiller encore des larmes. Elle prit la main de la vieille femme, où les doigts étaient crochus par l’arthrite mais les veines encore gonflées de force, et elle la serra.
— Oui, grand-mère.
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L’après-midi s’étira. Elles travaillèrent côte à côte sur une robe de deuil commandée par une cliente de la rue Saint-Honoré. Madame de La Motte corrigeait les prises de mesures, montrait comment froncer un pan de manière à donner une allure plus noble au buste, expliquait pourquoi telle étoffe ne tombait pas bien malgré son prix.
Hélène arriva les bras chargés de rubans achetés au marché, les joues roses.
— Armand est accepté dans le corps des mousquetaires gris. Il m’a chargée de vous dire que son habit de cérémonie sera commandé ici, à votre atelier, en remerciement.
Élodie se mordit la lèvre.
— Il n’est pas obligé.
— Il insiste. Et moi aussi.
Hélène s’assit en face de l’établi, posa le menton sur ses mains.
— Tu n’es pas contente ?
— Si. C’est… c’est étrange, de voir les rêves se réaliser. On passe toute sa vie à aspirer à quelque chose, et puis un jour on ouvre les yeux et cela arrive, simplement.
Madame de La Motte, qui piquait une garniture de dentelle, releva la tête.
— Ce n’est pas arrivé simplement. Tu as forgé cela. Couture, larme, combat. Rien n’est gratuit, surtout à la cour. Mais ce qu’on paie en peine, on le reçoit en fierté.
Élodie regarda autour d’elle : les écheveaux de soie, les ciseaux ouverts sur le marbre, le carnet de patrons posé sur la table où le soleil tombait, Hélène souriante, la porte à demi ouverte sur la rue où passait une voix de marchande qui criait ses oignons.
Et elle sut que c’était vrai.
Elle possédait son nom, son métier, son atelier. Son frère était vivant et bientôt, peut-être, il frapperait à cette porte. Sa grand-mère était assise à trois pieds d’elle. Le carnet de ses mères était là, ouvert aux pages dessinées il y a trente ans, et elle allait en écrire de nouvelles.
Elle prit une aiguille, enfila un fil de soie écarlate, et se pencha sur sa couture.
La première robe de sa nouvelle vie.
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