La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 1: The Wrong Thread
Le tissu était un mensonge.
Claire Martin le savait au moment où ses doigts rencontrèrent la couture. Une anomalie. Un fil qui n'avait rien à faire dans une pièce du XVIIIe siècle, même une reconstitution impeccable. Elle l'avait senti sous ses doigts, ce crissement de polyester moderne au milieu du lin ancien. Impossible.
Elle recula d'un pas dans l'atelier plongé dans la pénombre de la fin de journée. Les spots dirigés sur le mannequin de couture faisaient ressortir les reflets nacrés de la robe — une robe de bal, période Louis XVI, commande de l'Opéra pour leur prochaine production. Un travail de précision. Sa spécialité.
« Claire ? Tu es encore là ? »
Marion, son assistante, passa la tête par la porte d'entrée du studio. Elle était en manteau, son écharpe autour du cou.
« J'ai fermé le périph. Tu devrais y aller », dit-elle.
« Deux minutes. Je dois vérifier un truc. »
« Tu dis ça depuis une heure. »
C'était vrai. Claire n'avait pas vu le temps passer. La robe en devant elle était un défi technique — elle avait pris l'habitude de reconstituer les vêtements d'archives à partir de documents d'époque, et le corps du vêtement était presque un cartable de recherche. Les plis montés à la main. Les passementeries. Elle vivait plus au XVIIIe siècle qu'au XXIe — c'était son refuge.
« Allez, à demain », lança Marion.
Le loquet claqua. Silence.
Claire retira ses lunettes et les posa sur le tablier. Cette costure aurait dû être invisible. Or, elle l'était à peine, malgré la lumière crue. Elle sortit une pince à broder de l'étui fixé à sa taille, alluma une lampe mobile qu'elle guida jusqu'à l'endroit exact du défaut du tissu.
Et c'est là qu'elle le vit.
Un fil doré. Fin comme un cheveu, brillant comme du métal filé. Il descendait du col, mais ne faisait pas partie de la robe. Il semblait entrer dans la toile, traverser le lin, s'enfoncer dans le mannequin. Absurde.
Claire tira doucement sur le fil.
Le fil céda.
Pas le fil — le monde.
La lumière de l'atelier se met en à bascule. Les cintres en métal vibrèrent. Elle vit une étagère basculer, des boîtes de tissus qui tombaient, le mur du fond se fissurer d'un coup — non, pas se fissurer. S'ouvrir. Une lame de noir. Un entrebâillement dans l'air.
Elle voulut retirer sa main, mais ses doigts s'étaient accrochés au fil, et le fil tirait maintenant sur elle, l'aspirait en avant. Elle ouvrit la bouche pour crier — rien ne sortit. Le sol disparut.
Il y eut une secousse, une trouée glacée dans la poitrine, puis le noir.
—
L'odeur arriva d'abord. Terre humide. Crottin de cheval. Fumée de cheminées mouillées.
Claire était allongée, le visage dans la boue. Elle se redressa en toussant, touss immédiatement brutalement, à cause de l'air froid qui entra dans sa gorge comme du verre.
Elle ouvrit les yeux.
Elle était au milieu d'une basse-cour. Des canards effrayés. Un coq perché sur une barrière qui la regardait avec un mépris tout gallinacé. Une femme en robe sombre et tablier la dévisageait depuis une porte. Derrière elle, un mur de pierres. Pas de verre. Pas d'acier.
« Êtes-vous blessée ? » demanda la femme, en regardant Claire avec curiosité.
Claire voulut articuler quelque chose, mais sa voix ne sortit pas avec le son attendu. Ce qu'elle dit, ce son était différent — ce n'était pas le français moderne, mais un français plus rond, plus ancien. Et il ne venait pas de son corps.
« Je… je ne sais pas », entendit-elle, avec les lèvres d'une autre.
Elle leva les mains.
Elle avait des mains plus petites que les siennes. Des doigts fins, rougis par les travaux, aux ongles cassés. Des mains qui n'avaient jamais tenu une pince à broder. À son poignet, une manche de toile grossière. Une robe qui était la sienne (ou celle de quelqu'un d'autre) : bleu-gris, usée, crotté, pas de sa taille.
Claire tenta de se relever en prenant appui sur une roue de charrette. Ses jambes tremblaient. Elle porta les mains à son visage — des joues plus rondes, une mâchoire plus fine. Ses cheveux, plus longs, filasse, tombant sur ses épaules.
« Ma parole, vous avez eu un choc », dit la paysanne, s'approchant. « Un malaise ? Voulez-vous que je vous apporte un verre de cidre ? »
Claire secoua la tête, mais le mouvement la désorienta. Elle cligna des yeux plusieurs fois, comme pour effacer une image résiduelle laissée par un rétroprojecteur.
« Où… où suis-je ? » demanda-t-elle encore avec cette voix etrange.
« Où vous êtes ? » La femme rit sans joie. « À la ferme Tellier, c'est sûr. Mais je m'avance un peu. Vous n'êtes pas du village, ça, j'en mettrais la main au feu. Vous avez dû vous rendre chez un marchand. Ou un médecin. Vous avez la figure libre, comme ceux de la ville. Et votre accent… »
Elle plissa les yeux. Claire avala sa salive. Quelque chose n'allait pas. Sa langue façonnait des mots qu'elle ne choisissait plus. Comme si le corps savait déjà avant elle.
« Je suis désolée… je ne me souviens pas », dit-elle lentement, « de mon nom. »
La femme fit un pas en arrière, prudente mais pas effrayée.
« Amnésie ? Ça fait des années que je n'en ai pas entendu. Vous feriez mieux d'entrer, vous tremblez comme une feuille. On vous donnera un bol de soupe, et vous verrez si la mémoire vous revient. »
Tout était tellement déroutant. La démarche du coq. La boue épaisse. La odeur de fumée de bois. Mais surtout — et ce n'était pas rassurant — l'absence totale de tous les bruits du monde moderne. Pas de voiture au loin. Pas de bourdonnement électrique. Pas de vrombissement d'avion. Rien. Un silence « vert » et vivant, fait de courses d'air et de cris de poules.
Elle posa la main sur sa poche. Un geste réflexe pour prendre son téléphone. Ses doigts rencontrèrent un tissu rugueux, et plus profond, à l'intérieur de la poche, un petit objet dur. Du métal. Elle le sortit.
C'était une clé.
Une clé ancienne, emblème ouvragé, comme on en voit dans les musées. Pas sa clé d'atelier. Rien de reconnaissable. Pourtant, la forme du panneton, dans sa paume, lui semblait étrangement familière — une sensation primitive, musculaire, comme si elle l'avait déjà tenue dans une autre vie.
Ce n'était pas possible.
C'était une hallucination. Un ascenseur. Ils étaient en hypoxie, ou elle s'était cogné la tête. La robe — le fil doré — un trou dans l'espace-temps —
— « Claire. »
La femme la regarda avec surprise.
« Comment avez-vous dit vous appeler ? » demanda-t-elle.
« Claire », répéta-t-elle sans penser.
« Claire ? » La paysanne secoua la tête. « Là-bas, au manoir, ils vous appelleraient plutôt Camille. Faites attention. Avec un nom moderne, ici, on vous regarderait bizarre. »
Le monde était devenu décalé, au sens propre comme au figuré. Claire — Camille — était allongée dans une basse-cour à moins de rien en 1785 dans un corps qui n'était pas le sien, et elle avait dans la poche une clé qui ne venait pas d'ici, et dont la forme semblait pourtant venir d'ailleurs — d'une maison qu'elle ne connaissait pas encore.
Camille. Le prénom sonnait doux dans sa bouche, comme un vêtement à sa taille.
L'inconnue haussa les épaules. « Voilà, dit-elle. Tant pis. Entrez d'abord. Nous parlerons après. Le train passe par le village vers cinq heures. Vous pourrez retourner chez vous. Si vous vous souvenez où vous habitez. »
Camille fit un pas, puis s'arrêta. Elle tourna la clé entre ses doigts, sous la lumière froide de l'après-midi, au milieu d'un monde qui n'était pas le sien, et comprit avec une précision glaciale que le train qui passait par ce village ne l'emmènerait nulle part.
Il n'était pas encore 1785. Il était juste là. Et tout était à elle.
Elle glissa la clé au fond de sa poche et suivit la fermière dans la maison.