La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 30: A Veil of Tears
Le médecin du roi s’inclina si bas que sa perruque frôla le parquet de marbre. La scène se déroulait dans l’antichambre de la reine, un espace d’ordinaire vibrant de commérages et de soie bruissante. Ce matin-là, le silence pesait comme un linceul.
« Votre Majesté, dit-il d’une voix tremblante, je dois vous avouer la vérité. Votre fatigue, vos frissons… ce n’est pas une indisposition passagère. C’est une fièvre putride, celle qui a emporté votre auguste frère, l’Empereur Joseph. »
Marie-Antoinette, assise dans un fauteuil doré, semblait avoir vieilli de dix ans en une nuit. Ses joues, d’ordinaire roses, étaient cireuses, et ses yeux cernés de profondes ombres violettes. Camille, debout près de la fenêtre, écrasa un pli de sa jupe dans son poing.
« Combien de temps ? demanda la reine, la voix étonnamment ferme.
— Trois jours de clarté, peut-être quatre. Si les fièvres montent à la tête…
— Sortez. »
Le médecin, le docteur Vicq-d’Azyr, un homme que Camille avait vu souper à la cour la semaine précédente, se retira à reculons, son visage un masque de componction tragique. La porte se referma sur lui, et un murmure de désolation parcourut l’assistance.
Camille s’approcha. « Votre Majesté, je ne crois pas un mot de ce diagnostic. »
La reine leva des yeux las. « Vous êtes modiste, pas médecin, Mademoiselle Dubois.
— Je suis quelqu’un qui a vu des gens mourir de faim, de froid, de maladies bien réelles. Et je sais reconnaître un mensonge quand il est servi avec une cuillère en argent. »
Elle s’accroupit devant la reine, ignorant les murmures offusqués des dames d’honneur. « Cette fièvre, dites-vous, l’avez-vous depuis le bal masqué d’hier soir ? L’instant précis où Madame Bertin vous a présenté ses condoléances et vous a offert cette boîte de dragées ? »
Marie-Antoinette haussa un sourcil. « Les dragées étaient délicieuses.
— Vos gants, Majesté. Ceux que j’ai cousus avec la soie bleue de votre nouvelle robe. Les avez-vous portés toute la soirée ? »
La reine regarda ses mains. Les gants étaient encore là, d’un bleu profond orné de perles ciselées, la pièce signature que Camille avait créée trois jours plus tôt pour le bal. Elle les retira lentement, les retournant entre ses doigts.
« Pourquoi me demandez-vous cela ? »
Camille prit les gants, les porta à son nez. L’odeur d’amande amère, subtile, presque imperceptible sous le parfum d’iris, lui fit monter le cœur aux lèvres. Elle avait reniflé assez de dissolvants dans son atelier du vingt-et-unième siècle pour connaître cette signature chimique.
L’arsenic.
« Votre Majesté, ces gants ont été cousus dans mon atelier, oui. Mais ils sont passés entre les mains de Bertin pour les perles finales — elle a insisté, hier, pour ajouter sa touche personnelle. Vous-même m’avez raconté sa fierté de pouvoir « servir sa reine jusqu’au bout des doigts ». »
Marie-Antoinette pâlit, une pâleur différente de la maladie feinte. « Madame Bertin ne…
— Elle ne vous aime pas, Majesté. Elle aime votre garde-robe, mais elle vous en veut de m’avoir élevée au-dessus d’elle. Et plus encore, elle aime le pouvoir qui vient avec votre faveur. Une reine mourante, déclarée malade par un médecin complaisant, confierait la gestion de toute la maison à sa couturière la plus ancienne, n’est-ce pas ? En attendant que son fils, le Dauphin, prenne la régence. »
La reine se leva d’un bond, renversant le fauteuil. « C’est absurde ! Bertin est à mes côtés depuis dix ans !
— Et depuis dix ans, elle n’a jamais eu peur de vous perdre. Jusqu’à ce que j’arrive. »
Un silence de plomb. Les dames d’honneur se regardaient, terrifiées, n’osant respirer. Camille vit Rose, la femme de chambre qui les avait espionnés, Étienne et elle, glisser hors de la pièce par une porte dérobée.
Elle l’avait vue partir. Et cela voulait dire que Drouet saurait que Camille avait découvert le pot aux roses avant même que la reine ne prenne une décision.
« Que me conseillez-vous ? demanda la reine, sa voix redevenue celle d’une souveraine et non d’une malade.
— Ne buvez plus une goutte du vin qu’on vous sert. Ne mangez rien qui ne soit passé par mes mains ou celles de Nanette — ma cousine, qui est fidèle. Envoyez le médecin Vicq-d’Azyr dans une mission de collecte de simples en province, ce soir même. Et convoquez le roi. À l’aube, je vous apporterai les preuves que Madame Bertin vous assassine à petit feu. »
Marie-Antoinette la dévisagea longtemps. « Vous risquez votre vie pour la mienne, alors que vous pourriez fuir avec votre Étienne. Les rumeurs de votre départ prochain circulent déjà. »
Camille sentit un pincement au cœur. Fuir. Le portail de Reims. La pleine lune qui arrivait dans quarante-huit heures. Leur plan de détruire les passages temporels pour protéger cette époque de ceux qui voudraient la corrompre.
Mais elle ne pouvait pas laisser cette femme mourir. Pas la reine qui avait été son bouclier, même imparfait. Pas celle qui avait lueur d’humanité derrière la couronne.
« Je suis couturière, Majesté. Une bonne couturière sait quand une couture doit tenir, même si l’on voudrait la défaire. Je ne pars pas avant d’avoir réparé la vôtre. »
La reine esquissa un sourire, le premier franc depuis des heures. « Alors qu’à demain, Mademoiselle Dubois. Et que Dieu vous garde. »
— -
Dehors, la nuit commençait à tomber sur le parc de Versailles. Les réjouissances prévues pour le lendemain — une course de traîneaux, un feu d’artifice, la grande célébration de la pleine lune qui aurait illuminé le ciel de Reims — venaient d’être annulées par ordre royal. Le deuil de cour s’était abattu sur le palais comme une chape.
Camille rejoignit Étienne sous les arcades du nord, là où ils s’étaient donné rendez-vous à la tombée du jour. Il tenait un carnet, le visage grave.
« J’ai interrogé les gardes du docteur Vicq-d’Azyr, murmura-t-il. Il a reçu une visite hier soir, une femme en capuche noire. Elle est restée dix minutes, est repartie par la cour des cuisines. Personne n’a vu son visage.
— Bertin avait une réunion prévue ce matin avec lui, répondit Camille. Une “consultation privée sur les étoffes de deuil”. »
Il referma son carnet. « Si tu exposes Bertin devant le roi, elle n’aura plus rien à perdre. Elle te dénoncera comme une étrangère, une diseuse de bonne aventure sans papiers. Et Drouet est encore là, avec ton locket, ta needle. Les preuves de ton origine. »
Camille prit sa main. Elle sentait la fièvre de la nuit monter contre ses paumes. « J’ai décidé de rester, Étienne. De détruire les deux portails. Tu te souviens ? Reims nous attend, mais pas pour partir — pour fermer le passage à jamais. Si nous devons vivre dans ce siècle, nous devons le faire sans danger pour lui. »
Il serra sa main. « Alors nous avons un problème. Si la reine meurt, même si nous la sauvons demain, Drouet sera libre de chasser sans protection. Et Rose — je l’ai vue sortir de l’aile ouest avec un billet plié. Elle porte un message ; je le saurai par ma source au départ des messageries d’ici une heure.
— Le message est pour qui ?
— Pas pour Drouet. Le messager a pris la direction du nord. Vers Reims, Camille. Quelqu’un prépare déjà notre arrivée là-bas. »
Camille regarda les étoiles poindre au-dessus des toits d’ardoise. Leurs projets se déchiraient comme du taffetas sous des ciseaux. Elle devait sauver la reine à l’aube, elle devait fermer le portail de Reims, et quelqu’un d’autre courait déjà dans la nuit pour lui barrer la route.
Elle retira une épingle de ses cheveux, la fit tourner entre ses doigts. Le geste était machinal, un vestige de son ancienne vie, quand un simple ajustement de couture résolvait tout.
Rien de tout cela n’était un simple ajustement.
« Nous devons changer notre plan, dit-elle. Il faut que tu partes pour Reims avant l’aube. Pendant que je sauve la reine à Versailles, tu trouves le portail et tu le scelles. Nous nous retrouverons après.
— Et si je ne te retrouve pas ?
— Alors nous serons restés exactement là où nous étions destinés à mourir : dans la couture de cette époque, en essayant de la coudre ensemble. »
Il l’embrassa, un baiser brûlant sur fond de marbre froid. Quand ils se séparèrent, Camille sentit le poids du locket absent sur sa poitrine, la trace de l’objet qu’elle avait perdu. Une idée germa, folle, inachevée — si elle exposait Bertin, elle pourrait retourner la situation contre Drouet, le forcer à rendre ce qu’il avait volé.
L’aube viendrait vite. Il restait encore une nuit de couture, un dernier point, le plus difficile de tous.
Elle s’éloigna vers l’atelier, laissant Étienne s’enfoncer dans la pénombre noire du parc, direction nord. Leurs silences portaient désormais le poids de tout ce qu’ils n’avaient pas dit l’un à l’autre : les avertissements de Lefèvre, la possibilité que fermer les portails les enferme pour toujours dans ce château de mensonges et d’or.
Et quelque part dans les cuisines, une femme en capuche noire se débarrassa d’une paire de gants bleus en les jetant dans le feu cheminée.
Le poison s’évapora dans la fumée. La trace venait de disparaître. Il restait à Camille moins de six heures pour en trouver une autre avant d’affronter le roi. La reine ne mourrait pas sans un combat.
Niches de soie, armes de ciseaux. Elle avait cousu des miracles avant. Il lui en faudrait un dernier.
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