La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 31: The Poisoned Thread
L’aube n’avait pas encore coloré les vitres de la Galerie des Glaces quand Camille s’avança devant le trône. Le Roi, tiré de son lit par un messager essoufflé, était assis, les doigts noués autour d’une tasse de chocolat refroidi. À ses côtés, Marie-Antoinette, pâle mais droite, portait encore la robe de la veille — preuve qu’elle n’avait pas dormi.
Bertin se tenait à trois pas, les mains croisées devant elle, comme une femme dérangée en pleine nuit. Elle avait eu le temps de composer un visage outré.
— Sire, je ne comprends pas la raison d’une telle convocation à cette heure indue. Ma réputation...
— Votre réputation, Madame, la coupa Camille, est tissée d’arsenic.
Elle jeta sur le sol une paire de gants de soie blanche. Ils étaient souples, d’une facture parfaite. Des gants qu’elle avait elle-même confectionnés trois jours plus tôt, à la demande précise de la reine, pour une cérémonie d’adoubement. Des gants qui avaient transité, huit heures durant, entre les mains de Rose.
— Regardez le bord des doigts, dit Camille. Une poudre fine. Vous la confondriez avec du talc, mais versez de l’eau dessus et elle se dissout en une eau laiteuse, presque imperceptible.
— Cette fille délire, Sire. On l’a vue errer la nuit, parler aux murs, fréquenter des hommes masqués.
Camille ne céda pas à la provocation. Elle plongea un doigt dans l’eau que le Roi avait à portée de main, toucha la poudre le long de la couture intérieure, et laissa tomber trois gouttes dans une coupe de cristal posée sur la table. Elle recula d’un pas.
Le Roi se pencha. Le silence était total, troublé seulement par le grésillement des bougies. Personne ne vit le médecin se retirer doucement vers la porte. Mais Camille le vit.
— Ne les laissez pas sortir, lança-t-elle sans se retourner.
Deux gardes bloquèrent le passage. Vicq-d’Azyr s’immobilisa, et son visage de marbre se fêla.
— Le docteur Vicq-d’Azyr, dit Camille en désignant la coupe, avait reçu la somme de huit mille livres pour déclarer la reine morte d’une fièvre putride à l’aube. Les gants devaient faire leur œuvre silencieusement. Mais il s’est trompé : l’arsenic blanc tache les mains de celui qui le manipule. Que le docteur veuille bien nous montrer ses paumes.
Trente paires d’yeux se posèrent sur le médecin. Il regarda ses mains comme si elles appartenaient à un autre. Leur dedans était jauni, comme ceux d’un homme qui cueille des jonquilles à la causticité.
— Quelle infamie ! cria Bertin, la voix brisée de théâtre.
— Vous avez brûlé les draps de la reine hier soir, Madame, dit Camille, un peu plus fort que le désordre de la pièce. Vous avez brûlé les gants que vous aviez donnés à Rose. Vous avez cru qu’il ne restait aucune preuve, parce que la poudre avait été appliquée dans la salle des coutures, là où une autre main aurait pu la déposer. Mais vous avez oublié l’assistante qui vous a vu tremper les gants dans un bain d’eau trouble, à trois heures du matin. Elle a gardé un flacon de cette eau. Je l’ai en ma possession.
Un murmure courut. Bertin fit un pas en arrière, puis un autre, comme si la gravité s’écoulait d’elle. Le Roi se leva, le visage fermé.
— Madame de Bertin, dit-il d’une voix blanche, vous irez répondre, avant le coucher du soleil, à la Bastille.
Bertin se décomposa. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Deux gardes la saisirent aux coudes. Alors, elle se débattit — avec une violence animale, un cri déchirant qui rebondit contre les miroirs. Elle glissa entre les bras des soldats, courut vers une porte latérale, ouvrit à la volée un passage vers l’antichambre.
On entendit son pas s’affoler sur le marbre, puis un fracas — le bruit de quelque chose qui chute, d’un corps qui percute un meuble, d’une voix qui se brise. Puis, au-dessus d’elle, le bruit effroyable d’une chaîne qui cède.
Camille vit tout au ralenti : le candélabre de cristal se détacher du plafond, basculer lentement, entraîner dans sa chute des milliers de facettes de lumière. Il tombait droit sur Marie-Antoinette, figée, hypnotisée par le désastre.
Elle ne vit pas Étienne entrer.
Elle ne vit pas le mouvement, le lancer du corps, la trajectoire. Elle entendit seulement le choc — sourd, écrasant — puis le silence.
Une seconde.
Deux.
Étienne gisait sur le sol, bras en croix, le visage exsangue. Le candélabre avait frappé son épaule gauche, le verre avait volé, et une longue lame de cristal s’était plantée dans sa poitrine, juste au-dessus du cœur.
Marie-Antoinette, indemne, hurlait. Les gardes criaient. Les courtisans reculaient, comme si la blessure pouvait être contagieuse.
Camille courut.
Elle s’agenouilla dans le verre brisé, les mains au-dessus de sa poitrine, sans oser toucher la plaie. Le sang coulait lentement, sombre, sans pulsion. Étienne ouvrit les yeux. Ses lèvres bougèrent, mais il n’y avait pas assez d’air dans le monde pour qu’il parle.
— Ne dis rien, murmura Camille. Ne dis rien. Je vais trouver un chirurgien. Je vais...
Il leva une main tiède, la posa sur sa joue. Son pouce traça une ligne comme une couture invisible. Puis sa main retomba.
Le temps s’arrêta. La Galerie des Glaces ne renvoyait plus que le reflet d’une femme à genoux dans du cristal rouge, tenant la main d’un homme qui ne respirait plus. Quelque part dans le lointain, une porte claqua. Une voix cria que Bertin s’était enfuie par l’orangerie.
Camille n’entendit pas.
Elle ne voyait que la bouche d’Étienne, entrouverte, immobile, comme s’il allait dire encore une fois : « Nous trouverons un chemin. » Et dans sa tête, comme un refrain qu’elle ne pouvait plus arrêter, chantait une mélodie qu’elle n’avait plus entendue depuis dix jours — celle de la couture de leur propre histoire, peut-être, ou celle d’un adieu.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.