La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 33: The Tide of War
L’aube rampait à travers les volets clos de la chambre d’Étienne, projetant des rais gris sur les draps trempés de sueur. Camille était affaissée sur une chaise à son chevet, la joue posée contre le bois dur, les doigts encore noués autour de la main inerte d’Étienne. Elle avait cessé de compter les heures. Le médecin de la cour, trop compromis pour être appelé, avait été remplacé par un barbier-chirurgien discret, payé en silence et en or.
Un souffle. Puis un autre. Puis une voix, rauque, brisée comme du verre ancien.
« Camille… »
Elle sursauta, le cœur heurtant sa cage thoracique. Étienne avait les yeux ouverts — des yeux fiévreux, vitreux, mais *ouverts*. Il la regardait comme s’il émergeait d’un océan profond, cherchant la surface, la reconnaissant à peine.
« Tu es là, » murmura-t-il. Ce n’était pas une question. C’était une prière exaucée.
Camille porta sa main à ses lèvres, sentant les tendons fragiles sous la peau. « Je suis là. Je ne suis pas partie. »
Il ferma les yeux un long moment, et elle crut le perdre à nouveau. Mais quand il les rouvrit, une intensité nouvelle habitait son regard — quelque chose d’effrayé, d’urgent, d’ailleurs.
« Je dois te dire… » Sa voix se brisa. Il tenta de s’asseoir, retomba contre l’oreiller avec un gémissement. « J’ai vu. Pendant la fièvre. J’ai tout vu. »
Camille posa une main fraîche sur son front. « Tu es faible. Repose-toi. Nous parlerons quand tu seras plus fort. »
« Non. » Sa main saisit la sienne avec une force surprenante. « Il n’y aura pas de plus fort. Il n’y a que maintenant. Écoute-moi, Camille. »
Elle s’arrêta. Quelque chose dans sa voix — cette autorité grave qu’il n’utilisait qu’en présence de comptes falsifiés ou de nobles corrompus — la figea.
« J’ai vu des rues entières rouges de sang, » dit-il, les mots précipités, fiévreux. « Des têtes sur des piques. Le peuple défilant dans les salons du château, brisant les miroirs, déchirant les soieries. J’ai vu le roi… » Il déglutit. « J’ai vu la reine, les cheveux gris, montant les marches de l’échafaud. Et toi, Camille. Je t’ai vue, dans une autre tenue, une autre coiffure, dans une ville que je ne connaissais pas, avec des lumières électriques et des machines qui roulaient sans chevaux. »
Le souffle de Camille se coinça dans sa gorge. Le temps — ce temps qu’elle avait choisi d’épouser — semblait se déchirer autour d’elle.
« Tu as vu *mon* temps, » dit-elle doucement. Étienne resta muet quelques secondes avant de poursuivre. « Des têtes sont tombées ici. Même des têtes innocentes. Puis j’ai vu ce palais vide, hanté, et j’ai entendu une voix — la tienne — qui disait *si j’avais su, si j’avais pu*… »
Il s’interrompit, la poitrine secouée d’un accès de toux sèche. Camille lui porta un verre d’eau, l’aida à boire, sentant sa propre main trembler.
« Tu dois rentrer, » dit-il enfin, la voix brisée comme la tuile d’un toit après la grêle. « Tu dois rentrer dans ton temps, avant de revenir ici ou d’agir autrement — et prévenir. »
« Prévenir quoi ? » demanda-t-elle, bien qu’elle connût déjà la réponse.
« Tout. » Il la fixa avec une intensité qui le consumait. « La Révolution. Les morts. Tu connais les dates. Tu connais les noms. Tu sais ce qui déclenchera la colère du peuple. Tu peux arrêter ça, Camille. Tu peux éviter que des centaines de milliers de personnes meurent. »
Sa gorge se noua : c’était une plaie qu’elle portait depuis son arrivée, la conscience de tout ce qu’elle savait. Les famines, les dettes, la crise financière, le blocus, la prise de conscience, la Grande Peur, la chute de la Bastille. Chaque date gravée en lettres de feu contre l’intérieur de ses paupières depuis ses études d’histoire de la mode.
« Je connais l’histoire, » murmura-t-elle. « Mais la connaître et la changer sont deux choses différentes. La cour grouille d’espions et les ministres ont les oreilles bouchées par l’or. Le roi écoute les flatteurs. La reine… » Elle déglutit — Marie-Antoinette était, elle l’avait découvert, plus clairvoyante que la légende ne la dépeignait. « …elle commence à comprendre, mais il est peut-être trop tard. »
« Il n’est trop tard que lorsque le couperet tombe, » dit Étienne avec un calme presque surnaturel. « Tu as dit que tu voulais utiliser tes compétences pour conseiller la reine à travers les vêtements. Les messages cachés dans les broderies. Les étoffes choisies pour annoncer une position politique. Tu as le pouvoir d’atteindre ses oreilles mieux que n’importe quel ministre, parce que tu es à ses côtés quand elle s’habille, quand elle se déshabille, quand elle pense. »
Camille se releva, marcha vers la fenêtre. Le parc s’étendait sous un ciel d’encre qui commençait à peine à s’éclaircir. Quelque part, là-bas, Bertin et Rose couraient toujours. Le messager avait rejoint Reims. Le deuxième portail attendait, ouvert comme une bouche, prêt à avaler le monde si quelqu’un ne s’y tenait pas prêt.
Mais Étienne, lui, ne parlait plus du portail. Il parlait d’une chose plus grande — plus dangereuse. La possibilité de réécrire un avenir qui, pour elle, était déjà écrit.
« Si je change le cours de l’histoire, » dit-elle lentement, sans se retourner, « je ne sais pas ce que je deviendrai. Ni si je reviendrai dans ma propre époque, ni si je me réveillerai demain. La ligne du temps est fragile. Ce Lefèvre, même s’il mentait, a dit que détruire le portail pourrait détruire ce monde. Changer l’histoire pourrait détruire le mien. Je n’existerai peut-être plus. »
Elle entendit le drap froisser. Le souffle d’Étienne se fit irrégulier. « Tu préfères exister dans un monde sans nous ? Sans Marie-Antoinette, sans cette cour, sans tout ce qui deviendra une légende de sang ? »
Elle se retourna. Sa chemise était trempée, les bandages autour de son torse rosés par l’ichor. Mais ses yeux, eux, étaient d’une netteté insoutenable.
« Dis-moi la vérité, » dit-il. « Toi qui viens de l’avenir. Combien de temps tient le royaume ? »
Camille regarda ses doigts calleux, ses paumes criblées de petites piqûres d’aiguille. Elle songea aux dates qu’elle avait apprises par cœur. 1789. La Bastille. La nuit du 4 août. Les journées d’octobre. Varennes. Le Temple. Janvier 1793.
« Quatre ans, » souffla-t-elle. « Peut-être moins. Et quand le roi tombera, des milliers d’innocents suivront, parce que la machine de mort s’alimente de sang frais pour rester en marche. »
Le silence qui suivit était si dense qu’on aurait pu le coudre. Étienne ferma les yeux quelques secondes, drainé par la révélation, puis les rouvrit. Dans leur fond, quelque chose s’était allumé — pas la fièvre, mais une résolution nouvelle.
« Alors voici notre plan, » dit-il. « À toi et moi. Nous ne détruisons pas les portails. Nous gardons la possibilité de revenir en arrière, de prévenir les autres. Tu conseilleras la reine par le vêtement — elle écoutera une femme de confiance plus qu’une assemblée d’hommes. Je, de mon côté, je suivrai les finances du royaume. J’y découvrirai les détournements, les emprunts dissimulés, les fortunes englouties dans des cavernes absurdes. Quand nous aurons assemblé suffisamment de données et d’argent pour apaiser la crise, tu reviendras dans ton temps, tu trouveras les archives de l’histoire, et tu sauras où cela a déraillé. Ensemble, dans les deux mondes, nous changerons les dates. »
Camille sentit une barre de fer se serrer dans sa poitrine. « Étienne, tu es à peine vivant. Tu parles comme si tu allais courir un marathon. »
Un sourire faible — le premier depuis son réveil — étira le coin de ses lèvres. « Dans mon état, ce sera plutôt une marche lente. Mais je la ferai à tes côtés. »
Elle s’approcha du lit, s’agenouilla, prit sa main dans les siennes. Elle la sentit chaude, vivante, fragile et incontournable tout à la fois.
« Que Dieu nous aide, » murmura-t-elle.
« Nous serons nos propres anges, » dit-il.
Un bruit sourd, en bas — la porte du palais qui claque. Des pas précipités sur les dalles. Camille se leva, le cœur serré. On tambourina. Une voix — celle d’un page de la reine, essoufflé et nerveux.
« Mademoiselle Dubois ! La reine vous demande à l’instant. Bertin a envoyé de l’huile sur le feu : elle a fait accuser Marie-Antoinette d’avoir commandité le poison contre elle-même pour faire arrêter Bertin. La reine est aux arrêts domiciliaires dans ses appartements, et le roi hésite. »
Camille se figea. Le plan d’Étienne venait à peine de naître, et déjà le monde entier s’efforçait de le tuer.
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