La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 35: The Final Stitch
La troisième lune se leva, pâle et pleine, au-dessus des jardins de Versailles. Camille sentit son pouls s’accélérer tandis qu’elle traversait les bosquets silencieux, la main d’Étienne fermement serrée dans la sienne. Il marchait à son côté, encore un peu raide de sa blessure, mais vivant, bien vivant.
« Tu es sûre ? » demanda-t-il à voix basse, comme s’il craignait que les murs eux-mêmes ne les entendent.
Camille s’arrêta devant l’entrée de la grotte, le visage baigné de lumière argentée. Elle sortit de sa poche l’aiguille grise, terne et épuisée, mais toujours chaude contre sa paume.
« C’est la seule chance qui me reste. La lune ne se lèvera plus après ce soir avant des semaines, et le temps ici ne m’attend pas. »
Elle n’avait pas besoin d’en dire plus. Étienne savait. Elle avait choisi de rester, et maintenant elle choisissait de partir. Les deux vérités coexistaient en elle, déchirantes et pourtant claires.
À l’intérieur de la grotte, l’air était humide et froid. Les stalactites scintillaient comme des aiguilles de cristal suspendues dans l’obscurité. Camille s’agenouilla au centre, là où la pierre était lisse et polie, comme si des siècles de passages y avaient laissé leur empreinte.
« Tiens ma main », murmura-t-elle.
Étienne s’agenouilla près d’elle, ses doigts s’entrelaçant aux siens sans hésitation.
Camille ferma les yeux. L’aiguille trembla dans sa main, puis commença à vibrer doucement. Elle se souvint de tout : l’atelier moderne, les patrons sur sa table, le ronronnement des machines à coudre. Et puis ici, le crissement des jupons, l’odeur de cire et de rose, le poids du corset sur sa poitrine. Deux vies, une seule âme.
« Ce que je tisse, que le temps le trame. Ce que je couds, que l’éternité le couse. »
Les mots sortirent d’elle sans qu’elle les cherche, montant du plus profond de sa mémoire comme une chanson apprise dans une autre vie. L’aiguille s’enfonça dans l’air devant elle, et là où elle passait, un fil d’or apparut, mince comme un cheveu, brillant comme la flamme d’une bougie.
Elle commença à coudre le vide.
Point après point, le fil d’or dessina une silhouette ovale, un miroir sans tain qui vacillait comme une flamme dans le vent. Camille sentit l’aiguille faiblir entre ses doigts, sa chaleur diminuer. Le gris gagnait déjà la pointe.
« Je ne sais pas si ça suffira », souffla-t-elle.
« Ça doit suffire. »
Elle piqua une dernière fois, refermant le cercle. Un frisson parcourut la grotte, et le vide à l’intérieur du cadre ovale devint moins sombre, plus profond, comme s’il regardait ailleurs que dans la caverne. Camille pouvait sentir l’autre côté — l’odeur de son atelier, l’électricité dans l’air, la rumeur lointaine d’une ville qui n’existait pas encore.
Elle se releva lentement, les jambes tremblantes. Étienne se tint à son côté, le visage grave.
« C’est maintenant », dit-elle.
Elle se tourna vers lui, et pour la première fois depuis des semaines, elle le regarda vraiment. Les rides fines au coin de ses yeux, la cicatrice récente sur sa tempe, la façon dont il la regardait comme si elle était l’aube après une nuit infinie.
« Je dois y aller seule. Toi, tu appartiens ici. » « Non. »
Il n’y avait pas d’hésitation dans sa voix. Camille secoua la tête.
« Étienne, ton travail ici n’est pas fini. La reine a besoin de toi. Le royaume a besoin de toi. » « Le royaume a eu de nombreux hommes compétents. Moi, je n’ai qu’une femme que j’aime. »
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais il posa un doigt sur ses lèvres.
« Je t’ai regardée traverser les enfers de Versailles avec une dignité que je n’ai jamais vue chez personne. Je t’ai vu choisir de rester, puis choisir de partir. Tu n’as pas à porter ces choix seule. Si ce portail doit se fermer derrière toi, il se fermera derrière nous. »
Camille sentit les larmes monter, brûlantes et inattendues.
« Tu ne sais pas ce qu’est mon monde. Les machines qui roulent sans chevaux, les lumières qui s’allument sans feu, des bâtiments qui touchent le ciel. Tu seras perdu. »
Étienne sourit, un sourire doux et déterminé.
« Je suis un homme de chiffres et de logique. J’apprendrai. Et j’ai déjà survécu à la chute d’un lustre, à une cour empoisonnée et à une femme qui tisse le temps avec une aiguille. Apprendre à vivre dans ton monde me semblera simple en comparaison. »
Elle rit, un son étranglé entre les larmes et la joie.
« Tu es impossible. »
« Tu n’es pas mal non plus. »
Il prit sa main libre, celle qui ne tenait pas l’aiguille encore chaude, et il la porta à ses lèvres. Un baiser léger, presque rituel.
« Alors ? » demanda-t-il.
Elle regarda le portail qui palpitait doucement, comme un cœur entre deux mondes. Derrière, son atelier, la machine à coudre, la machine à laver, le téléphone, sa vie. Devant, l’homme qui avait failli mourir pour elle, qui avait vu la Révolution dans un délire de fièvre, qui lui avait fait confiance alors qu’elle doutait tout.
« Alors », dit-elle.
Elle resserra sa main sur la sienne et fit un pas.
Le tissu de l’air se referma autour d’elle, chaud et liquide comme de l’eau. Camille sentit le monde basculer, le sol se dérober, puis des bras solides la saisir par la taille. Étienne était derrière elle, la tenant fermement. D’un coup, le vide s’arrêta.
Ils étaient debout, tous les deux, sur un sol de béton froid.
Autour d’eux, des mannequins de couture recouverts de tissus aux couleurs éclatantes, des rouleaux de soie et de tulle empilés le long des murs, une machine à coudre recouverte d’un drap. Le parfum de l’encre sèche, du café froid.
L’atelier.
Son atelier.
« Camille », souffla Étienne, les yeux grands ouverts, balayant la pièce comme s’il venait d’atterrir sur une autre planète.
Elle ne répondit pas. Elle se retourna vers l’endroit où le portail venait de se refermer, le mur à présent nu, un simple miroir terni posé contre la cloison.
L’aiguille dans sa main était froide, morte, grise jusqu’au bout.
Elle ouvrit la main.
Un petit cercle de métal tomba dans sa paume — la clé. La clé de son atelier, celle qu’elle avait perdue le premier jour au 18e siècle.
Elle la regarda, puis leva les yeux vers Étienne, qui la regardait avec émerveillement et terreur mêlés.
« Bienvenue », dit-elle, la voix brisée, « à Paris. »
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