La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 36: A Parisian Afternoon
La lumière. Ce n'était pas la lueur tremblante des chandelles ni le soleil pâle d'un hiver versaillais — c'était une clarté crue, blanche, presque agressive, qui tombait de grandes fenêtres aux cadres métalliques. Camille cligna des yeux, le sol froid sous ses doigts. Du béton ciré. Pas des dalles de pierre usées par des siècles de pas.
Son atelier. Son vrai atelier, celui du vingt-et-unième siècle.
Elle resta un long moment à genoux sur le sol, les mains à plat sur la surface lisse et grise, comme si elle voulait en éprouver la réalité. La table de travail en chêne clair, les mannequins de couture habillés de demi-créations, les rouleaux de tissu alignés contre le mur, la machine à coudre — sa machine — patiente et silencieuse. Tout était là. Tout avait attendu.
Un souffle rauque derrière elle. Elle se retourna.
Étienne se tenait immobile au centre de la pièce, le visage pâle, sa veste de velours déchirée à l'épaule, les cheveux en désordre. Son regard parcourait l'atelier avec une intensité mêlée d'effroi et de fascination. Il leva une main, hésitant, vers une rangée de mannequins en plastique blanc.
— Qu'est-ce que… commença-t-il d'une voix étranglée.
Camille se releva, sentant ses jambes tremblantes. Elle n'avait pas lâché le carnet à dessins — celui qu'elle gardait près d'elle à Versailles, celui où elle griffonnait des croquis dans les marges, des silhouettes tirées de sa mémoire du futur.
— Bienvenue à Paris, murmura-t-elle. Celui d'après. Beaucoup d'après.
Il fit un pas en avant, prudent comme s'il marchait sur une glace fragile. Ses bottes usées, maculées de boue séchée, laissaient des traces sombres sur le béton clair. Il tendit la main vers le mur exposé où s'alignaient des photographies en noir et blanc encadrées — des images de ses anciennes collections.
— Ces visages… ces habits… C'est un rêve ?
— Non, dit-elle doucement. C'est ma vie. Celle que j'ai quittée. Celle que je t'ai cachée, parce que tu n'y aurais jamais cru.
Il se tourna vers elle, les yeux brillants. Il n'était pas peureux, elle le savait. Il avait traversé une salle de bal sous une pluie de cristal pour sauver une reine, avait marché dans une grotte légendaire la main dans la sienne, avait franchi un portail de lumière sans hésiter. Mais ici, dans ce lieu étranger où les couleurs étaient plus vives, où la lumière était plus dure, il semblait vulnérable comme un enfant.
— Ce monde… il est grand ? demanda-t-il.
— Grand, bruyant, rapide. Et parfois merveilleux.
Il hocha la tête lentement. Puis, avec une gravité qu'elle reconnut, il s'approcha de la fenêtre et posa la main sur la vitre. Au-delà, la ville s'étendait, toits de zinc et de verre, antennes, fumées légères. Le soleil de l'après-midi baignait les façades haussmanniennes d'une lumière dorée.
— Les toits, murmura-t-il. Ils sont hauts. Mais regarde — le ciel est le même.
Elle vint à côté de lui. Ils restèrent un moment sans parler. Dans sa poche, elle sentait le poids de la clé — sa clé, celle qui avait disparu le jour de son basculement et qui était réapparue dans sa main à l'instant où le portail s'était refermé.
La clé. Que signifiait-elle vraiment ? Pourquoi était-elle revenue précisément maintenant, après tous ces mois ?
Elle chassa la question. Elle y reviendrait. Pour l'instant, il fallait ancrer Étienne dans cette réalité nouvelle.
Elle l'emmena à travers l'atelier, lui montrant les machines, les tissus synthétiques qu'il palpa avec dégoût et fascination, les échantillons de broderie faites main qu'elle gardait précieusement depuis ses années de formation. Il touchait tout, avec précaution, parfois avec une maladresse touchante.
— C'est ici que tu as conçu nos robes à la cour, dit-il en désignant un croquis au mur. Celle que la reine portait le jour de la fête de la Moisson.
— Enfin… c'est ici que je l'ai *dessinée* avant de partir, corrigea-t-elle. Je pensais revenir. Je pensais que le temps filerait comme ça.
Il sourit — un sourire fatigué mais sincère — et prit ses mains dans les siennes.
— Et tu n'es pas revenue. Tu es restée. Tu as choisi de rester pour moi.
— J'ai choisi une vie avec toi. Pas un passé.
Il caressa son visage du revers des doigts. Il était rugueux, marin d'eau douce habitué aux écritures et aux comptes, mais elle l'aimait tel quel.
— Alors, que fait-on maintenant, dans ta ville bruyante ? demanda-t-il.
Camille leva le carnet à dessins. Elle l'avait ouvert distraitement, et ses yeux tombèrent sur une page qu'elle ne se souvenait pas avoir remplie — une silhouette, une robe au corsage ajusté, une jupe ample en cloche, des détails Art déco inscrits en marge d'une écriture ferme : *1925. Les garçonnes. Chanel ouvre la voie.*
Elle frissonna. Ce croquis n'était pas d'elle. Pas de son écriture, pas de sa main. Et pourtant, il était là, dans son carnet, comme une prophétie qu'elle aurait écrite sans le savoir.
— Regarde, dit-elle en montrant la page à Étienne. Mes cahiers sont remplis de choses que je n'ai pas dessinées.
Il étudia le croquis avec l'attention qu'il portait autrefois aux registres de la trésorerie royale.
— C'est une robe d'après ta traversée ? s'enquit-il.
— C'est une robe d'avant. D'avant toi. D'avant Versailles, peut-être. Je ne sais plus.
Elle feuilleta. Page après page, des croquis défilaient : une robe new-look au col rond et à la jupe bouillonnante, un tailleur sobre aux épaules marquées avec l'inscription *1947. Dior. Le New Look.* Plus loin, une silhouette androgyne en pantalon large : *1966. Yves Saint Laurent, Le Smoking.* Puis une robe en maille stretch aux couleurs vives : *1980. Montana. Mugler.*
Étienne suivait du doigt les dates, le visage perplexe.
— Tu prédis l'avenir ?
— On dirait que quelqu'un me l'a fait prédire. Regarde la page de garde.
Il retourna le carnet. Sur la première page, une écriture fine et serrée, différente de la sienne, celle des annotations, avait tracé une phrase brève :
*Ce que tu vois est ce qui sera. Ne le gaspille pas.*
Camille observa longtemps l'écriture. Elle ne la reconnaissait pas. Pourtant, une intuition lui serra la poitrine : ce carnet avait été préparé pour elle, peuplé de visions — de modèles, de silhouettes, de maisons de couture — par quelqu'un qui savait qu'elle aurait besoin de ces indices. Le message sur sa table de travail, celui qu'elle avait trouvé à Versailles avant de partir, lui revint en mémoire : *Le métier est prêt. Choisis ta face.*
Elle referma le carnet.
— Étienne, dit-elle lentement, j'ai passé des mois à Versailles à croire que j'avais été jetée là par accident. Mais si ce carnet contient déjà des croquis de collections qui n'existeront que dans cent, deux cents ans — alors quelqu'un m'a envoyée là-bas volontairement. Quelqu'un voulait que j'apprenne le passé… pour construire le futur.
Il la regarda, sérieux.
— Et ce quelqu'un, c'était qui ?
— Je ne sais pas encore. Mais j'ai un carnet de prédictions et un homme du XVIIIe siècle à mes côtés. C'est déjà un début.
Un rire léger lui échappa — un rire d'une étrangeté nouvelle, presque moderne, celui d'une femme qui venait de comprendre que l'aventure n'était pas terminée, qu'elle ne faisait que changer de forme.
Elle déposa le carnet sur la table de travail et s'assit devant sa machine. Elle passa les doigts sur le volant, sur l'aiguille, sur le plateau d'acier. La matière lui semblait à la fois familière et neuve.
Étienne s'approcha, curieux.
— Qu'est-ce que c'est, cette machine ?
— Une machine à coudre. Je vais t'apprendre.
— M'apprendre ? s'étonna-t-il avec un sourire incrédule.
— Tu es comptable, non ? Tu sais compter, mesurer, gérer les finances d'un royaume. Tu sauras gérer celles d'une maison de couture.
Il arqua un sourcil.
— Une maison de couture ?
— Nous allons ouvrir notre propre maison, Étienne. Je fournirai les créations, tu fourniras les finances. Et ce carnet nous dira quelles tendances prévoir avant qu'elles n'existent.
Il la dévisagea un long moment. Puis il s'approcha et, avec une solennité presque amusante, s'inclina comme il l'aurait fait devant une dame de la cour.
— Alors, Madame la créatrice, je me mets à votre service.
— Et moi au vôtre, Monsieur le directeur financier.
Il y avait dans leurs yeux cette lueur complice qu'ils avaient partagée dans les couloirs de Versailles, quand tout semblait perdu et qu'ils choisissaient pourtant de se battre. Ici, le décor avait changé — les chandelles étaient devenues des LED, les brocarts des lainages modernes, les carrosses des métros qui passaient au loin avec un grondement sourd. Mais la matière de leur alliance restait la même : une confiance absolue, forgée dans le danger et le secret.
Le soleil baissa sur Paris, découpant les ombres des immeubles en angles nets. Étienne s'était assis à la table, le carnet ouvert devant lui, parcourant ces croquis du futur avec une curiosité sérieuse. Il annota en marge, au crayon, quelques chiffres — une estimation de coûts, une hypothèse de prix, des calculs d'une précision presque obsédante pour un homme venu d'un autre temps.
Camille le regarda faire. Il avait ôté sa veste de velours, retroussé ses manches sur des avant-bras nets. Il ressemblait à n'importe quel jeune entrepreneur parisien penché sur un business plan — sauf que sa chemise était en lin pur et sa plume un crayon de graphite.
Elle se pencha vers la fenêtre. La ville s'illuminait, fenêtre après fenêtre, comme un immense damier de lumières dorées. Quelque part, très loin, peut-être dans un autre siècle, Rose et Bertin étaient encore libres. La reine était encore prisonnière dans ses appartements. La Révolution se préparait dans les tavernes et les boudoirs. Elle n'était plus là pour les empêcher, et pourtant…
Elle posa la main sur la poche où la clé reposait, lourde et réelle.
Pas encore. Cette histoire n'était pas finie. Mais ce soir, dans cet atelier baigné de la lumière dorée du crépuscule parisien, elle avait le droit de respirer.
Elle revint vers Étienne et s'assit en face de lui. Il leva les yeux, un sourire au coin des lèvres.
— J'ai fait quelques calculs, dit-il. Si nous ouvrons modestement, avec une collection capsule et un réseau de revendeurs sélectionnés, nous pourrions atteindre le seuil de rentabilité en dix-huit mois.
Elle rit franchement.
— Tu viens d'arriver, et tu parles déjà comme si tu étais né ici.
— Le monde est le même, dit-il simplement. Les chiffres, eux, n'ont pas changé.
Il lui tendit la page de calculs. Elle y vit, dans une écriture mêlant l'ancienne et la nouvelle main — ses lettres à elle, apprises à l'école moderne, et les siennes, formées à la plume à Versailles — un plan en dix points pour une maison de couture baptisée *Étienne et Camille*.
Elle n'avait pas proposé ce nom. Il l'avait trouvé seul.
Elle baissa les yeux, sentant un léger pincement au cœur.
— Il y a une chose que je dois te dire, murmura-t-elle. À propos de mon nom. Vous m'appeliez Camille parce que je vous l'ai dit, mais mon vrai nom, celui d'avant, c'est Claire. Claire Martin.
Il hocha la tête, sans surprise ni colère.
— Je le savais, dit-il. Le premier soir, au bal, quand tu t'es présentée comme Camille, j'ai vu ton hésitation. J'ai pensé que c'était un nom d'emprunt. Je n'ai jamais demandé, parce que tu me l'aurais dit quand tu étais prête.
Elle le fixa, interloquée.
— Tu savais depuis le début ?
— Un homme qui travaille pour une reine apprend à lire les gens, Camille. Ou Claire. Peu importe le nom — je sais qui tu es.
Elle resta un long moment silencieuse, la main sur la table, près de la sienne. Puis elle posa la sienne dessus.
— Alors, Étienne, dit-elle doucement. Si tu sais qui je suis, tu sais aussi que je mets toujours les points sur les i. Notre maison ne s'appellera pas seulement *Étienne et Camille*. Elle portera les deux noms : le mien et le tien. *Camille et Étienne* — c'est moi la créatrice, après tout.
Il éclata de rire, un rire clair et jeune qui résonna dans l'atelier aux murs blancs.
— Marché conclu, Madame la créatrice.
Dehors, Paris s'étendait, immense et étrange, ville d'un futur qu'il n'avait jamais imaginé — avec ses tours, ses lumières électriques, ses automobiles. Et pourtant, au creux de cet atelier, entre les rouleaux de tissu et les carnets de croquis chargés de prophéties, deux mondes s'étaient rejoints, et quelque chose de neuf commençait à prendre forme.
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