La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 37: The Eternal Design
L'atelier sentait le lin frais et la cire d'abeille. Camille posa son fusain et recula d'un pas pour juger son travail — une esquisse de robe d'après-midi, taille haute, manches pagode, un air de Régence qui traverserait les décennies sans prendre une ride.
— Tu fixes cette feuille depuis dix minutes, dit Étienne sans lever les yeux de ses registres.
Il était assis dans le coin qu'il s'était approprié, près de la fenêtre donnant sur la cour pavée. Les rayons du soir allongeaient son ombre sur le plancher. Il portait encore cette manière de s'asseoir très droit, comme s'il attendait qu'on lui annonce quelque chose d'officiel.
— Je cherche le trait juste, répondit-elle.
— Le trait juste existe déjà. Tu l'as trouvé il y a trois ans, dans une grotte, avec une aiguille épuisée entre les doigts.
Elle sourit malgré elle. Il avait raison. Le temps avait passé — trois ans, quatre saisons de collections, deux défilés à Milan, un à New York — et pourtant chaque matin elle s'étonnait encore de croiser sa veste de laine dans son dressing à elle, ses bottines cirées à côté de ses escarpins.
Un bruit de galopade dans l'escalier. La porte s'ouvrit sans frapper.
— Maman ! Papa ! Le chat a mangé le poisson rouge !
Une fillette de six ans, les joues rouges, les nattes défaites, tenait dans ses bras un chat triomphant et coupable.
— Mathilde, lâcha Camille en prenant l'animal, ce poisson s'appelait Voltaire. Tu lui dois des excuses.
— Il avait l'air affamé, plaida la fillette.
Étienne referma son registre et s'accroupit à hauteur de sa fille.
— Voltaire aurait compris. Il avait un sens aigu de la survie. Mais ta mère et moi allons devoir avoir une conversation sérieuse avec ce félin.
— Et avec moi ? demanda Mathilde, les yeux ronds.
— Surtout avec toi. Viens. Nous allons rédiger une lettre d'excuses officielle à la mémoire du poisson. C'est une question de protocole.
Camille les regarda disparaître dans l'arrière-boutique. On entendit la voix d'Étienne, grave et faussement solennelle : « À l'attention de Son Excellence Voltaire, poisson rouge, dernier de son nom… » et le rire de Mathilde qui cascadait comme une fontaine.
Elle se retourna vers son établi. L'aiguille morte était rangée dans un écrin de cuir, posée sur une étagère haute, hors de portée des petites mains. Elle ne l'avait pas touchée depuis deux ans. Pas par peur — par choix. Son choix.
Son regard dériva vers le mur du fond. Là, encadrée sous verre, la page déchirée du carnet : « Ce que tu vois est ce qui sera. Ne le gaspille pas. » Elle avait longtemps cherché l'auteur de cette phrase. Elle avait interrogé sa grand-mère — la même dont elle avait modifié le passé — et obtenu un silence gêné. Elle avait fouillé les archives familiales, les carnets, les lettres jaunies. Rien.
Puis, un soir, il y avait six mois, sa grand-mère avait posé une boîte à chaussures sur la table de la cuisine. « J'ai trouvé ça dans le grenier de ma cousine. Je ne sais pas pourquoi je ne te l'ai jamais montré. » La boîte contenait des photographies du début du XXe siècle. Des arrière-grands-tantes en robes blanches. Un mariage. Et au verso de l'une d'elles, d'une écriture tremblée : « Pour Claire, qui verra ce que nous n'avons pas vu. »
La grand-mère avait haussé les épaules. « Il n'y avait pas de Claire dans la famille. Pas à cette époque. »
Camille avait rangé la photo dans le tiroir du bas, sans réponse.
— Tu penses encore à elle ? demanda Étienne en revenant, Mathilde installée devant une feuille et un crayon à l'autre bout de la pièce.
— À la photo ? Oui. Et à la phrase sur le métier. « Le métier est prêt. Choisis ta face. » J'ai cru longtemps que c'était un avertissement. Maintenant je me demande si c'était une instruction.
— Une instruction pour quoi ?
— Pour ne pas oublier que j'ai le choix. À chaque instant.
Il traversa la pièce et s'appuya contre l'établi, les bras croisés. Il avait vieilli — des cheveux gris aux tempes, des pattes d'oie au coin des yeux. Ça lui allait bien. Camille se surprit à penser qu'elle aimait le voir vieillir. C'était une preuve tangible qu'ils étaient restés ensemble longtemps, que le temps leur appartenait.
— Tu regrettes ? demanda-t-il.
C'était la question rituelle, celle qu'il posait le soir du troisième anniversaire de leur arrivée. Elle y répondit comme toujours.
— Je regrette Versailles ? Les intrigues, les corsets, Bertin qui voulait m'empoisonner ? Non. Je regrette Marie-Antoinette. Je regrette de ne pas savoir ce qu'elle est devenue.
— Elle a signé la réforme agraire, dit Étienne. Nous le savons. Le livre d'histoire que tu m'as fait lire le confirme. Elle a survécu à la Révolution. Elle a régné jusqu'en 1810.
— Je sais. Mais je ne saurai jamais si elle a compris pourquoi je suis partie.
— Elle t'a vue traverser le miroir avec moi. Elle sait que tu es allée ailleurs. Elle t'a dit : « Va. Vis. C'est un ordre. » Tu te souviens ?
Oui. Elle s'en souvenait. Le visage de la reine dans la lumière des bougies, le menton levé, les yeux secs.
— C'est drôle, murmura Étienne. J'ai passé ma vie à compter. À calculer. Et la seule chose que je ne peux pas mesurer, c'est ce que nous avons fait en traversant cette porte.
— Nous avons changé le cours d'un siècle.
— Oui. Mais nous n'avons pas changé celui-ci. Le monde que nous habitons, ce Paris-là — la Révolution que j'ai vue en rêve a été évitée. Mais la Révolution de ce monde-ci a eu lieu, ailleurs, autrement. Elle a eu lieu sans nous.
Camille s'approcha de lui et posa sa joue contre son épaule. Il sentait le savon et l'encre.
— Nous ne pouvions pas tout sauver, dit-elle.
— Non. Mais nous avons sauvé l'essentiel.
Il enlaça sa taille d'un geste sûr, et ils restèrent ainsi un moment, le soir tombant sur l'atelier, les bruits de Paris montant par la fenêtre — moteurs, klaxons, une radio quelque part dans la cour.
Mathilde leva la tête.
— J'ai fini ma lettre d'excuses !
— Montre-nous, dit Camille.
La fillette accourut, tenant une feuille couverte de grands caractères maladroits. « Cher Voltaire, je suis désolée que le chat t'ait mangé. Tu étais un bon poisson. J'aurais aimé que tu vives plus longtemps pour que je puisse te regarder nager encore. Signé : Mathilde. »
Camille sentit sa gorge se serrer. Étienne toussa.
— C'est très bien, dit-il d'une voix enrouée. Très… protocolaire.
— Je veux un autre poisson, annonça Mathilde.
— Demain, promit Camille. Nous irons au marché ensemble. Et cette fois, nous trouverons un endroit que le chat ne connaît pas.
— Comme un placard ?
— Excellente idée.
La fillette retourna à son poste de dessin, satisfaite. Camille se pencha pour ranger son fusain et sa main frôla l'écrin de cuir sur l'étagère haute. Elle hésita. Puis, sans réfléchir, elle le prit et l'ouvrit.
L'aiguille était là. Terne, inerte, le métal patiné par deux siècles et une traversée impossible. Camille la sortit de son écrin. Elle était légère — ridiculement légère pour un objet qui avait plié le temps.
Étienne ne dit rien. Il la regardait.
Camille posa l'aiguille sur la paume de sa main gauche, de la main droite elle prit un carré de soie blanche posé sur l'établi — un échantillon destiné à la collection d'automne. La pointe de l'aiguille toucha le tissu.
Rien.
Pas de lueur. Pas de chaleur. Pas de cette vibration familière qu'elle avait connue autrefois, ce bourdonnement sous la peau qui précédait les sauts dans le temps.
Elle sourit.
— Elle est morte, dit-elle. Pour de bon.
— Tu es déçue ?
— Non. Je suis soulagée.
Elle remit l'aiguille dans son écrin, referma le couvercle, et le replaça sur l'étagère. Cette fois, elle le poussa plus loin, au fond, derrière un rouleau de papier calque. Presque invisible.
— Ce soir, dit-elle, je vais te montrer le croquis de la robe de Mathilde pour son spectacle de fin d'année. Elle veut une traîne.
— Une traîne. À six ans.
— Elle tient de moi.
Étienne rit — ce rire grave et chaud qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait connu à Versailles, parce qu'il était libre maintenant, débarrassé de la prudence et de la peur.
— Elle tient de toi, confirma-t-il. Heureusement. Si elle tenait de moi, elle porterait un gilet et un registre.
Camille alla ouvrir la fenêtre en grand. L'air du soir entra, chargé d'essence et de pain grillé et de lilas de la cour. En bas, quelqu'un jouait du piano — une gamme hésitante, un enfant qui apprenait.
Elle pensa à la grotte, à la pleine lune, à la reine qui lui avait dit d'aller vivre. Elle pensa à sa grand-mère qui ne comprendrait jamais tout à fait, à la photo jaunie dans le tiroir, à la phrase en écriture inconnue : « Le métier est prêt. Choisis ta face. »
Le métier était prêt. Et elle avait choisi.
Elle se retourna vers la pièce. Étienne relisait la lettre de Mathilde en souriant. Mathilde dessinait un poisson ailé. Le chat dormait sur le rebord de la fenêtre. Le soir tombait sur Paris, sur leur atelier, sur leur vie.
Camille ne cherchait plus le trait juste. Il était là — chaque jour, dans chaque couture, dans chaque regard échangé au-dessus des registres et des croquis. Elle l'avait trouvé, non pas en traversant le temps, mais en restant.
— À table dans une heure ? proposa-t-elle.
Étienne leva les yeux.
— Je prépare le dîner. Tu goûtes la sauce et tu me dis si elle manque de sel.
— Je te dirai.
Il s'approcha et elle passa ses bras autour de son cou. Il l'embrassa sur le front, lentement, comme il le faisait toujours — comme si c'était à chaque fois la première fois, comme s'il n'avait pas encore tout à fait cru à leur bonheur.
— Je ne regrette rien, dit-il à voix basse.
— Moi non plus.
Dehors, la ville roulait son bruit doux. Une cloche sonna quelque part — une église, une école, n'importe quoi d'ordinaire. Camille ferma les yeux une seconde et laissa le soir la porter.
Puis elle ouvrit les yeux, prit le fusain, et dessina une robe pour une petite fille qui n'aurait jamais à apprendre le mot « Versailles ».
L'aiguille resta au fond de l'étagère, derrière le papier calque, invisible.
Et le temps continua de couler, ordinaire et précieux, comme une eau qu'on ne traverse plus.
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