La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 2: The Contract
La voix de Loïc dans l’interphone la fit sursauter. Elle était en train de ranger sa mallette, la main encore engourdie par l’adrénaline de la suture.
— Camille, le président veut te voir. Bureau du premier étage. Tout de suite.
Elle jeta un coup d’œil au miroir fissuré, aux éclats de verre encore prisonniers des montants métalliques. Personne n’avait encore osé les balayer. Un signal, sans doute. Une mise en garde silencieuse.
Elle prit l’escalier métallique, deux marches à la fois, et frappa à la porte vitrée.
— Entrez, dit une voix grave.
Le bureau du président Moreau était un sanctuaire de bois sombre et de trophées. Des cadres aux murs montraient des équipes championnes, des visages marqués par la sueur et la victoire. Assis derrière un bureau imposant, Moreau — un homme d’environ soixante ans, les cheveux blancs impeccablement coiffés, une montre qui coûtait plus que sa voiture à elle — la regardait comme on examine un cheval de course.
À sa gauche, le coach Delacroix. La cinquantaine taillée au couteau, les avant-bras traversés de veines saillantes, il avait ce regard qui ne clignait pas assez. Un ancien talonneur, disait la rumeur. Il ne parlait pas beaucoup, mais il pesait sur chaque mot que les autres prononçaient.
— Asseyez-vous, Camille, dit Moreau en lui indiquant la chaise en face de lui. Je vais être direct. C’est une conversation qui ne sort pas de ces murs.
Elle s’assit, les genoux serrés, la nuque droite. C’était toujours comme ça : les patrons pensaient que la franchise était un privilège qu’ils vous accordaient, pas une arme que vous possédiez.
— Vous avez rencontré Julien, dit Delacroix. Sa voix était râpeuse, comme un moteur mal entretenu.
— Brièvement, oui.
— Brièvement, répéta Moreau en souriant. Il a réussi à vous confier son sang avant même de connaître votre prénom. Je crois que c’est un record.
Delacroix ne sourit pas.
— Cette blessure à la main n’est pas le vrai problème, dit-il. Le vrai problème, c’est son corps entier qui se désagrège à petit feu. Il a trente-cinq ans. Les compteurs sont au rouge. Mais le public, lui, il voit encore le Julien Laurent de la Coupe du Monde. Et nous avons un sponsor qui paie pour ce fantôme-là.
Camille ne répondit pas. Elle savait que la pire chose à faire avec des hommes comme eux, c’était de remplir les silences.
Moreau poussa un dossier bleu vers elle.
— C’est le dossier médical de Julien. Je vous préviens : ce que vous lirez ne correspond pas à ce que nous avons déclaré publiquement.
Camille ouvrit le dossier. Les pages s’étalèrent sous ses doigts comme un mauvais présage. IRM des deux genoux. Radiographies de la colonne lombaire. Des comptes rendus chirurgicaux, des protocoles de rééducation échoués, des avis de spécialistes qui tous disaient la même chose, avec des mots différents.
Lésions méniscales bilatérales non réparées. Micro-fractures de fatigue du pied droit. Hernie discale L4-L5, non opérée, avec atteinte radiculaire débutante. Et à la dernière page, tapé en caractères gras : risque fonctionnel majeur en cas de reprise d’activité de haute intensité.
Elle leva les yeux. Le dossier en pesait deux cents grammes. La carrière de Julien en pesait cent.
— Vous lui avez dit ? demanda-t-elle.
— Il sait ce qu’il a, dit Delacroix. Pas ce que ça veut dire pour la saison. Il croit que c’est un coup de fatigue.
— Vous ne lui avez pas montré ça, insista Camille. La page de conclusion, au moins. Il a le droit de savoir.
— Il a le droit de jouer, dit Moreau en fermant les doigts comme des serres sur le rebord du bureau. C’est son droit. Il remplit les stades, il porte le brassard, et il est le seul au club à pouvoir transformer un match ingagnable en victoire parce que les gens l’aiment. Ils ne l’aiment pas pour ses genoux. Ils l’aiment pour ce qu’il est sur le terrain. Un monstre. Le monstre qui gagne.
Le mot resta suspendu entre eux.
Camille se souvint de la colère, ce matin. Le miroir explosé. Les mains de Julien qui tremblaient encore quand elle avait fait le premier point. Elle avait cru que c’était la douleur. Maintenant, elle savait que c’était autre chose. La peur, peut-être. La peur de savoir.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi ? demanda-t-elle.
Delacroix se pencha en avant. Ses coudes sur la table, ses mains jointes devant la bouche, comme pour prier ou pour frapper.
— On veut que vous le preniez en charge, exclusivement. Pas de jeunes pendant les intersessions, pas de consultations le week-end. Vous êtes à lui, entièrement. En échange, on vous garantit un bonus de trente mille euros si il joue au moins vingt minutes lors du dernier match de la saison régulière.
Camille regarda le chiffre. Trente mille. Elle pourrait rembourser la moitié du prêt pour son cabinet de Nice, celui qu’elle avait abandonné en fuyant Paris. Elle pourrait acheter l’équipement laser qui ferait rêver tous les kinés de la région. Elle pourrait dire non. Elle sentit la tentation, sous ses côtes, comme une pointe acérée.
— Et s’il retombe dans un état qui l’empêche de finir la saison ? dit-elle. Si une de ces lésions se décompense ? Vous prendrez votre bonus et moi je porterai une croix qui n’est pas la mienne.
Moreau ne cilla pas.
— Si vous décidez de l’arrêter, vous l’arrêtez. C’est votre domaine. Mais on vous demande de tenter l’impossible. Le reste, inspirez-vous-en pour négocier votre prochaine clause.
Delacroix ouvrit une mallette en cuir et sortit une chemise orange. Il la tendit à Camille.
— C’est votre avenant. La durée du contrat ne change pas. La mission, si. Vous signez, vous êtes riche. Vous refusez, vous reprenez les consultations avec les espoirs, et on oublie qu’on vous a parlé.
Camille ne prit pas la chemise.
— Je veux d’abord voir Julien. Son état physique, pas sa réputation. Je ne signe pas de contrat sur une fiche médicale. Je signe sur un corps.
Delacroix la regarda plus longtemps qu’il n’était confortable. Puis il hocha la tête, lentement.
— Demain matin, huit heures. Il aura fini sa séance de musculation. Vous lui ferez passer vos tests. Et vous me donnerez votre réponse à midi.
— Midi pile, précisa Moreau avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. Le rugby n’aime pas l’à-peu-près.
Camille se leva. Elle tenait le dossier contre sa poitrine, sans le refermer. Elle avait encore en tête la dernière ligne de la conclusion : « Une saison de plus expose le joueur à un handicap moteur permanent. »
Elle avait déjà traversé ce genre de couloir. Les dirigeants, les dribbles, les clauses. Mais ce qu’elle venait de lire, là, c’était différent. Elle n’avait pas juste affaire à un joueur fragile. Elle avait affaire à un homme qu’on préparait en secret à se briser.
À la porte, elle se retourna.
— Une dernière question. Pourquoi moi ? Vous avez cinq kinés à temps plein ici. Je ne suis même pas diplômée pour travailler avec des athlètes de haut niveau.
Moreau haussa un sourcil. C’était Delacroix qui répondit, sans hésiter :
— Parce que vous n’avez pas cherché à le calmer. Vous avez suturé sa main sans demander la permission. C’est le genre de personne qui lui ment moins que nous. Il le sentira. Nous, il ne nous croit plus.
Camille sortit sans refermer la porte. Le couloir était vide, éclairé de néons à la lumière crue. Elle regarda le dossier. Les pages étaient épaisses. Les images de la colonne lombaire semblaient, même dans la pénombre du papier, dessiner une colonne en équilibre. Comme l’homme.
Elle ne savait pas encore si elle allait signer. Mais elle savait une chose : elle allait le regarder, demain, dans les yeux. Et elle allait lui demander une chose qu’aucun médecin n’avait osé lui demander : s’il voulait vivre. Pas seulement jouer.
Elle ouvrit son téléphone pour consulter l’emploi du temps du lendemain. Puis elle glissa dans le dossier médical, à la page des examens, une note manuscrite d’elle-même, entendue dans sa tête comme une promesse ou un avertissement : « Vérifier l’origine de la douleur. Pas le symptôme. Pas encore. »
La vérité, c’était que le président avait raison sur un point : elle avait besoin de cet argent. Elle avait fui Paris avec douze mille euros de dettes, un frère qui n’avait pas répondu à ses messages depuis trois semaines, et une rage silencieuse contre une profession qui lui demandait de réparer sans jamais lui donner les moyens de reconstruire.
Mais elle n’avait jamais réparé un homme dont le médecin lui avait déjà annoncé, à mots couverts, qu’il serait handicapé à cinquante ans.
Peut-être, se dit-elle en éteignant la lumière de l’infirmerie, qu’elle allait enfin trouver une raison de rester. Ou peut-être qu’elle allait creuser sa propre tombe.
Toujours est-il qu’elle allait revoir Julien Laurent. Et qu’elle savait déjà, au creux de son ventre, que cette rencontre-là ne ressemblerait à aucune autre.