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La Dernière Mêlée

Lire le chapitre 3: The Old Kit Bag

Le local d’équipement sentait le cuir usé, le baume chauffant et quelque chose de plus profond, une odeur de sueur séchée qu’aucun détergent n’avait jamais réussi à chasser. Camille y entrait pour la première fois, guidée par la liste qu’on lui avait tendue à l’accueil : une paire de sandales de récupération, deux rouleaux de strapping, un lot de gels cryogéniques. Le matériau de base d’un staff médical. Trop basique pour être vrai.

Elle longea les étagères métalliques où des dizaines de sacs de joueurs étaient alignés, chacun marqué d’un nom au feutre indélébile. Morin. Diallo. Sánchez. Chacun racontait une histoire à sa façon : l’un fermé par un cadenas à code, l’autre débordant d’une serviette humide, un troisième maculé de boue séchée qui n’avait pas connu de machine à laver depuis des semaines.

Et puis, tout au fond, un sac que les autres semblaient éviter. Une vieille besace en toile kaki — les modèles qu’on trouvait dans les surplus militaires des années quatre-vingt-dix — fermée par une simple cordelette. Sur le flanc, une étiquette en cuir frotté par le temps, presque illisible. Mais Camille n’eut pas besoin de la déchiffrer. Elle la reconnut instantanément.

ROUSSEL.

La même écriture que celle qui figurait sur ses documents de stage, des années plus tôt, dans l’océan Indien.

Elle jeta un regard derrière elle. La porte du vestiaire était fermée, les bruits de la session de musculation étouffés par deux murs de béton. Elle s’accroupit, les doigts effleurant la toile rugueuse. Son cœur battait un peu plus vite qu’il ne le fallait pour une simple inspection d’équipement.

La cordelette céda sans résistance.

L’intérieur sentait la poussière et le camphre. Un casque de mêlée en cuir, un modèle ancien avec les oreilles renforcées — le genre qu’on ne voit plus sur les terrains professionnels depuis dix ans. En dessous, une paire de gants de pilier, les doigts déformés par les années d’usage, et un protège-dents moulé qui avait pris la forme d’une mâchoire trop longtemps serrée.

Mais c’est la lettre qui attira son regard. Une enveloppe blanche, cornée sur les bords, sans timbre. Juste un prénom écrit en lettres capitales, d’une écriture tremblée, comme celle d’un homme qui écrit rarement et qui sait que ce qu’il écrit ne lui est pas destiné.

JULIEN.

Le souffle de Camille se figea. Vincent Roussel. Le frère de Julien. Elle avait lu son nom dans le dossier — il était impossible de passer à côté. Une carrière prometteuse au poste de troisième ligne centre, des sélections en équipe de France espoirs, puis une mort brutale, un accident de voiture sur la route du retour après un match de barrage, six ans plus tôt. Le club n’avait rien officialisé, mais les coulisses en parlaient comme de l’événement qui avait changé le visage de l’équipe pour toujours.

Camille tenait l’enveloppe entre ses doigts. Elle pouvait sentir le papier plié, l’épaisseur d’une feuille, peut-être deux. La tentation était là, tiède dans sa poitrine, un murmure qui lui disait que comprendre Julien passerait par cette lettre. Que c’était une opportunité qu’elle n’aurait plus jamais. Que personne n’aurait jamais.

Elle la replaça dans l’enveloppe. Puis, elle referma le sac avec soin, attacha la cordelette, se releva.

Une voix résonna derrière elle : — Vous fouillez dans nos affaires, maintenant ?

Elle sursauta. Loïc était adossé au chambranle de la porte, les bras croisés, une serviette autour du cou. Il n’avait pas l’air en colère, juste curieux.

— Je cherchais des fournitures, dit-elle. Personne n’a mentionné qu’il y avait des sacres laissés ici.

Loïc s’approcha, jeta un coup d’œil au sac entre les mains de Camille. Quelque chose s’assombrit dans son regard.

— Celui-là, il n’est à personne.

— Il y a marqué Roussel.

— Vincent Roussel. Le frère de Julien. Il est mort il y a six ans, et personne n’a jamais touché à son casier. C’est une espèce de… règle non écrite. On n’y touche pas.

Camille regarda le sac dans ses mains, puis le posa sur la table d’examen qui traînait au centre de la pièce.

— Je suis désolée. Je ne savais pas.

Loïc haussa les épaules, mais son regard restait fixé sur le sac, comme s’il s’attendait à ce que quelque chose en sorte.

— C’est pas votre faute. Vous êtes nouvelle. Mais si vous voyez Julien traîner près d’ici, ne lui dites pas que vous avez trouvé ça. Il n’arrive pas à parler de Vincent. Plus maintenant, en tout cas. Avant, il pouvait passer des heures à raconter leurs matchs d’enfance, quand ils jouaient ensemble dans le même club, en banlieue de Béziers. Vincent était le grand frère, l’aîné, celui qui montrait le chemin. Julien l’idolâtrait. Après sa mort, il a changé. Vous avez vu comment il est. La colère, l’agressivité, tout ça — c’est pas que du caractère. C’est du chagrin.

Camille resta silencieuse. Le poids de la révélation s’installait en elle, plus lourd que le sac qu’elle tenait.

— Pourquoi personne n’a rendu ce sac à sa famille ? demanda-t-elle.

Loïc secoua la tête.

— Sa mère est partie dans le Nord après l’enterrement. Elle a laissé tout ça ici. Elle n’en voulait pas. Elle a dit que ça appartenait au club, que c’est là que Vincent était le plus heureux. Alors on a laissé. Personne n’a jamais su quoi faire de tout ça.

Camille prit le sac, le posa sur son épaule. Le poids était surprenant, plus dense qu’il ne semblait.

— Je vais le garder dans mon bureau. Il n’y a pas de raison que ça traîne par terre. S’il trouve le propriétaire un jour, il pourra le récupérer.

Loïc la regarda avec une expression difficile à déchiffrer — peut-être du respect, peut-être une mise en garde. Il se détourna, disparut dans le couloir.

Sa question résonna dans le silence : — C’est votre sac à vous, ce truc ? Parce que si c’est un cadeau pour le départ de quelqu’un, vous vous y prenez mal.

Camille ne répondit pas. Elle retrouva son bureau, un espace exigu avec une fenêtre qui donnait sur le parking, une table d’examen, et un placard métallique où elle rangeait son propre matériel. Elle glissa le sac entre deux étagères, le cacha sous un empilement de serviettes propres, sans savoir exactement pourquoi elle le cachait. Peut-être pour que quelqu’un d’autre ne le trouve pas. Ou peut-être parce qu’elle n’était pas prête à décider ce qu’elle allait en faire.

Le soir tombait. La nuit du Languedoc était calme, seulement troublée par le chant des grillons et le clapotis des vagues dans le port de plaisance. Julien dormait seul dans son appartement des hauteurs de Montpellier — un appartement moderne, presque vide, où il vivait depuis trois ans, sans que jamais personne y laisse une trace. Les murs blancs. Aucune photo. Aucun souvenir.

Le rêve le prit vers deux heures du matin. Il était sur un terrain de rugby, un terrain d’entraînement, sous une lumière blanche, trop vive. Vincent était en face de lui, en tenue de match, mais quelque chose clochait. Vincent ne le regardait pas. Il tournait le dos, marchait vers la ligne de touche, sans un mot. Julien l’appelait, criait son nom, mais sa voix ne sortait pas. Quand Vincent se retourna finalement, son visage était un masque de verre, fissuré de toutes parts, comme le miroir qu’il avait fracassé la veille.

Julien se réveilla en hurlant, le torse trempé de sueur. Il mit quelques secondes à comprendre où il était. Les murs blancs. La fenêtre ouverte sur le noir de la mer. Son cœur qui tambourinait contre ses côtes, si fort qu’il sentait le souvenir de sa dernière fracture thoracique vibrer en retour.

Il regarda sa main droite — celle qu’il avait coupée la veille, celle que la nouvelle kiné avait suturée. Le bandage était propre, blanc, net. Un travail soigné.

Il ferma les yeux. Le visage de son frère dansa encore un instant sous ses paupières, puis s’évanouit. Il resta immobile, le souffle court, écoutant les bruits de la ville qui ne dormait pas, lui non plus. Quelque part, au loin, une alarme de voiture se déclencha, puis se tut.

Julien se leva. Il fit les cent pas dans son salon vide. Ses mains tremblaient. Il avait besoin d’écrire, comme d’habitude — mais il n’y avait ni papier ni stylo à portée de main. Rien.

C’est alors qu’il se souvint de l’infirmière qui l’avait regardé avec des yeux qu’il connaissait trop bien : ceux d’une personne qui voit plus que ce qu’on lui montre. Et pour la première fois depuis des années, il se demanda si quelqu’un, quelque part, avait récupéré les affaires de Vincent.

La question lui resta en travers de la gorge, comme une arête de poisson.