La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 29: The Video Evidence
La clé du vestiaire tourna dans la serrure avec un grincement sec. Julien poussa la porte, haletant encore après l'effort qu'il venait de s'infliger sur le terrain annexe — un exercice interdit par le médecin, mais il s'en fichait. Sa nuque le brûlait, un feu sourd qui irradiait jusque dans ses omoplates, et il savait que chaque impact supplémentaire le rapprochait du précipice. Mais il ne pouvait pas rester immobile. Pas maintenant.
Camille le suivit à l'intérieur, refermant derrière elle. Le vestiaire était vide à cette heure, les casiers alignés comme des pierres tombales dans la lumière orange des néons. Les maillots trempés de l'entraînement du matin pendaient encore, l'odeur de sueur et de baume froid imprégnant l'air.
— Tu vas trop loin, dit-elle. Le docteur a été clair.
— Le docteur est dans la poche de Moreau, répondit Julien en attrapant une serviette. Tout le monde est dans la poche de quelqu'un, ici.
Il s'essuya le visage, puis se figea. Quelque chose clignotait sur l'étagère supérieure du casier de Lucas — une petite diode rouge, à peine visible, cachée derrière une pile de protège-dents usagés.
— Camille.
Sa voix avait changé. Elle s'approcha. Il tendit le bras et écarta les protège-dents. Une caméra espion, pas plus grosse qu'un dé à coudre, fixée à la paroi du casier avec un aimant. Son objectif était orienté directement vers l'endroit où ils s'étaient disputés, plusieurs semaines plus tôt, quand elle lui avait annoncé qu'elle ne voulait plus le suivre. Leur dispute avait été enregistrée.
— Merde, souffla Camille.
Julien détacha la caméra, l'examina. Un modèle de surveillance standard, avec une carte micro-SD insérée.
— Lucas savait qu'on viendrait ici, dit-il. Il a placé ça avant de partir. Ou quelqu'un l'a placé pour lui.
— Le contenu est peut-être déjà parti chez Moreau.
Julien secoua la tête. — Si Moreau l'avait, il l'aurait déjà utilisé. Ça, c'est un nid de stockage. Quelqu'un devait récupérer la carte plus tard.
Il tira la carte de son logement, la glissa dans son téléphone. Camille se pencha par-dessus son épaule. Les fichiers défilaient, horodatés, des centaines d'heures de vidéo compressée. Il chercha la date de leur dispute — il se souvenait de la date, on n'oublie pas le jour où tout a failli s'écrouler — et ouvrit le fichier.
L'image était granuleuse, mais nette. On y voyait Camille, plus pâle qu'à présent, les bras croisés, et Julien lui-même, le visage déformé par la fureur. Son propre reflet lui fit honte. Il se vit crier, donner un coup de pied dans un banc, ses mots durs traversant la pièce comme des couteaux.
— Arrête, dit-elle doucement.
Il coupa la lecture. — Ça me montre exactement qui je suis.
— Ça montre quelqu'un qui souffrait. Quelqu'un qu'on poussait à bout.
Julien rangea la carte dans sa poche, remit la caméra en place sur l'étagère. — On en garde une copie. On laisse l'originale. Si Moreau ne sait pas qu'on l'a trouvée, on garde l'avantage.
Camille le dévisagea. — Tu penses vraiment pouvoir utiliser ça ?
— Le club a une position officielle, dit-il. Ils disent que mon état est stable, que je suis prêt pour la finale. Ils disent que je suis un professionnel. Cette vidéo montre la vérité : qu'on m'a poussé, qu'on m'a menti, qu'on m'a fait jouer alors que j'étais un danger pour moi-même.
— Et elle montre aussi un homme qui perd le contrôle. Les journalistes vont te déchirer. Ils vont parler de burn-out, de joueur fini.
— Peut-être. Mais ça change le récit. Ça montre que je n'étais pas simplement ingérable — j'étais un produit du système qu'ils ont créé. Moreau veut qu'on croie que je pars seul, que je suis un problème. Cette vidéo montre que le problème, c'est eux.
Camille resta silencieuse un long moment, puis elle acquiesça lentement. — Il faut la montrer à quelqu'un qui ne soit pas sous la coupe du club. Un média indépendant. Pas ceux qui sont payés par la Ligue.
— J'ai un contact à Bordeaux, dit Julien. Un journaliste qui a couvert mon père pendant des années. Il ne lui doit rien — il l'a déjà mis en pièces par le passé.
— Ton père, justement. Tu comptes toujours t'y confronter ?
Julien passa une main sur sa nuque, la douleur fulgurante lui rappelant sa fragilité. — Bordeaux, c'est dans deux jours. Après ça, la finale. Je n'ai pas le temps de faire les deux.
— Alors tu choisis ?
Il la regarda. Dans la pénombre du vestiaire, ses yeux étaient profonds comme l'eau du port le soir. — Je choisis de frapper là où ça fait mal. Mon père a une emprise sur moi depuis vingt ans parce que je lui ai laissé. Cette vidéo n'est pas pour la presse — pas encore. C'est pour lui. Pour lui montrer que j'ai les moyens de le détruire s'il continue.
Camille fronça les sourcils. — Tu vas à Bordeaux avec une arme.
— J'y vais avec la vérité. C'est mieux que ce qu'il a.
Il remit sa veste, attrapa son sac. Avant de sortir, il se retourna. — Il y a quelque chose d'autre dans cette vidéo.
Elle attendit.
— Quand on se dispute, dit-il, au début. Tu essaies de me raisonner. Tu dis que tu ne veux pas une dernière saison parce que tu as peur de ce qui m'arrivera. Et je crie. Mais regarde bien — il sortit son téléphone, rouvrit le fichier, avança la lecture — juste avant que je perde complètement la tête. Je te regarde. Et je dis : « Camille, tu es la seule personne qui m'ait jamais dit la vérité. » Tu l'entends ? Même au milieu de ma fureur, je savais.
Camille ne répondit pas, mais ses jambes semblaient faiblir. Elle s'assit sur le banc, les mains serrées entre ses genoux.
Julien la rejoignit. — Je vais à Bordeaux. Mais je veux que tu fasses quelque chose pour moi.
— Quoi ?
— Cette carte, il la lui tendit. Garde-la. Une copie est sur mon cloud, mais si quelque chose m'arrive — si mon père ou Moreau décident de m'écarter définitivement — tu la donnes à la presse. Tu la balances. Toute la vidéo. Toutes les heures, pas seulement notre dispute. Qu'ils voient ce qui se passe vraiment dans ce club. Les traitements qu'on cache, les mensonges, les menaces.
Elle prit la carte, la serra dans sa paume. — Tu me fais confiance.
— Plus qu'à n'importe qui. Et après tout ce qu'on a découvert, je crois que c'est réciproque.
Camille lui releva la tête vers lui. — Tu te souviens de ce que ma vie était avant tout ça ? J'avais un diplôme volé, une identité empruntée, et je fuyais. Aujourd'hui je suis assise dans un vestiaire avec un homme qui me demande de l'aider à faire tomber tout un système. J'ai arrêté de courir.
— Alors tu restes ?
— Je reste. Jusqu'au bout. Quoi qu'il arrive.
Julien se leva, lui tendit la main pour l'aider. Il la retint un instant, leurs doigts entrelacés.
— À Bordeaux, dit-il, je découvrirai ce que mon père trafique avec Moreau. Et je ne reviendrai pas sans réponse.
Il sortit dans la nuit claire, le port en contrebas miroitant sous les lampadaires. Camille resta au seuil du vestiaire, la carte serrée contre sa poitrine. Une nouvelle pensée lui traversa l'esprit — intrusive, glaciale.
Si Anton Roussel avait accès à la technologie du club — le texto fabriqué de Vincent — qui avait placé la caméra dans le casier de Lucas ? Et pourquoi Lucas avait-il admis si facilement que le père de Julien avait pris le bonnet ? Elle sortit son téléphone, trouva le numéro que Vincent avait composé depuis l'hôpital, et envoya un message discret à Julien : *Vérifie les coordonnées GPS de la vidéo. L'angle suggère que la caméra n'a pas été installée depuis le sol. Quelqu'un de plus grand que Lucas a dû la mettre là.*
Elle regarda la silhouette de Julien disparaître au coin de la rue. Elle ne savait pas encore que la carte vidéo contenait une piste supplémentaire — un fichier séparé, non horodaté, enregistré la nuit où le casier de Vincent avait été fracturé. Sur cette séquence, on distinguait deux ombres : l'une était celle d'Anton Roussel. L'autre, il était impossible de le confirmer à l'image nue, mais la démarche et la largeur des épaules évoquaient soit Delacroix soit Moreau. L'un des deux était dans la pièce avec lui.
Elle chaussa ses lunettes de soleil et rentra à pied. Et pour la première fois, elle se demanda si Julien ne revenait pas de Bordeaux avec plus de questions que de réponses.
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