La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 28: The Missing Scrum Cap
Le casier de Vincent était resté ouvert depuis la fouille de la veille, la porte métallique béante comme une bouche vide. Camille savait pourquoi elle y était retournée avant l'aube, avant que le stade ne s'éveille, avant que quiconque puisse lui poser des questions. Le bonnet de mêlée. Le vieux cuir usé que Julien portait à chaque entraînement depuis dix ans, celui qu'il avait laissé tomber lors de l'altercation filmée, celui que Vincent avait ramassé et glissé dans son sac comme preuve.
Il n'y était plus.
Elle fouilla le casier une seconde fois, puis une troisième, les doigts glissant sur le métal froid. Rien. Le bonnet avait disparu avec une propreté chirurgicale qui sentait le travail de Lucas. Qui d'autre savait que Vincent l'avait récupéré ? Personne. Lucas était le seul à avoir vu Vincent entrer dans les vestiaires avec le bonnet en main, le seul assez observateur pour comprendre sa valeur potentielle.
Elle le trouva dans la salle de musculation, seul, soulevant des haltères avec une concentration feinte. Il ne sursauta pas quand elle entra. Il ne sursautait jamais.
« Le bonnet. Là où tu l'as mis. »
Lucas reposa l'haltère, essuya ses mains sur son short. « Je l'ai pas pris. »
« Ne me mens pas, Lucas. Je t'ai vu hier, près du casier de Vincent. Tu attendais que je parte. »
« J'attendais que tout le monde parte », dit-il, la voix plate. « Mais j'ai pas pris le bonnet. »
Camille croisa les bras, plantée face à lui. « Alors qui ? »
Lucas la regarda longtemps. Quelque chose dans son expression changea — pas de la peur, plutôt une fatigue résignée, comme s'il en avait assez de jouer au milieu d'un échiquier trop compliqué.
« Un homme est entré. Vers vingt-deux heures, hier soir. Il est passé par l'entrée du personnel, celle qui n'est pas surveillée. Il a dit qu'il était le père de Julien. »
Le sang de Camille se figea. « Le père de Julien ? »
« J'ai vérifié son badge. Le nom était correct : Anton Roussel. Ancien joueur, accès autorisé au stade en tant qu'ancien. Personne n'a trouvé ça étrange. »
« Et tu l'as laissé fouiller les affaires de Vincent ? »
Lucas haussa une épaule. « Il m'a montré un texto de Julien. Le texte disait qu'il envoyait son père chercher le bonnet. J'ai pas vu la conversation entière, mais le nom et le numéro correspondaient. »
« Et tu ne l'as pas accompagné ? »
« Il m'a dit qu'il connaissait le chemin. Que Julien était en pleine séance de rééducation et qu'il ne voulait pas de témoins pour cette histoire de bonnet. » Lucas soutint son regard. « J'ai cru que c'était personnel. Vous deux, vous avez des secrets dans tous les sens. J'ai choisi de pas regarder. »
Camille avait déjà son téléphone à la main. Elle appela Julien, qui décrocha à la deuxième sonnerie — il ne dormait plus beaucoup non plus.
« Ton père était au stade hier soir. »
Un silence. Puis, la voix rauque de Julien : « Mon père est à Bordeaux. Il m'appelle jamais. Il m'a pas appelé depuis... »
« Depuis ta mère », termina Camille. « Je sais. Écoute, il a pris le bonnet. Lucas a dit qu'il avait vu un texto de ta part le mandatant. »
« J'ai envoyé aucun texto. J'ai jamais demandé à personne d'aller chercher ce bonnet. » Sa voix se durcit. « Qui d'autre a accès à mon téléphone ? »
« Personne. Pas à ta place. » Camille réfléchit rapidement. « Vincent. Il est encore à l'hôpital sous sédatifs. Mais son téléphone... »
« Vincent a un historique avec mon père. Ils ont joué ensemble à Bordeaux. Mon père lui envoyait des messages à l'époque — pour suivre « la trajectoire du fils ». » Le mépris dans la voix de Julien était audible. « Vincent a peut-être répondu à une vieille conversation sans vérifier. Ou quelqu'un a utilisé le téléphone de Vincent. »
« Je suis à l'hôpital dans vingt minutes », dit Camille. « Retrouve-moi là-bas. »
Elle raccrocha sans attendre de réponse, ignorant Lucas qui la regardait fixement.
« Quoi ? »
« Rien », dit Lucas. Puis, après une pause : « Le bonnet de mêlée. C'est quoi, exactement, pour lui ? »
Camille hésita. Lucas était l'ennemi — ou du moins, il travaillait pour les ennemis. Elle n'avait aucune raison de lui donner des informations. Mais il avait été le seul à lui dire la vérité sur le père de Julien, et quelque chose dans sa question sonnait vrai, presque humain.
« C'est le seul objet qu'il a gardé de sa mère », dit-elle finalement. « Elle le lui a offert quand il avait dix-sept ans, juste avant de tomber malade. Il le porte à chaque match. Il dit que c'est sa chance. » Elle fit une pause. « Que c'est elle qui joue avec lui. »
Lucas détourna le regard. Camille ne savait pas quoi lire dans ce geste — culpabilité, regret, ou pire, une confirmation qu'il savait quelque chose qu'il ne dirait jamais.
Elle partit sans attendre.
À l'hôpital, Vincent était réveillé, assis dans son lit, la tête enveloppée de bandages. Il sourit faiblement quand elle entra, mais sourit se figea quand elle prononça le nom d'Anton Roussel.
« Anton ? » Sa voix était pâteuse, encore engourdie par les médicaments. « Il est là ? À Nice ? »
« Il était là hier soir. Il a dit que Julien l'avait envoyé chercher son bonnet. Ton casier était ouvert — ou quelqu'un l'a ouvert. Tu te souviens de lui avoir donné accès à quoi que ce soit ? »
Vincent cligna des yeux plusieurs fois, luttant visiblement pour assembler les souvenirs fragmentés de la veille. « J'ai... j'ai reçu un message. Sur mon téléphone. Quelque chose à propos du bonnet. Je pensais que c'était de Julien. » Il chercha son téléphone sur la table de chevet et le trouva, le soulevant avec difficulté. « Le message a disparu. »
« Disparu ? »
« Le fil de conversation est là, mais le message lui-même... » Il fit défiler l'écran d'un doigt maladroit. « Je me souviens de l'avoir lu. Je me souviens avoir répondu que c'était dans mon casier. Mais le message a été supprimé. »
Julien entra dans la chambre à ce moment-là, le visage fermé, les traits tirés par la douleur et le manque de sommeil. Il s'approcha du lit, contourna Camille, et saisit le téléphone de Vincent des mains de celui-ci.
« Tu as un historique avec mon père », dit-il sans préambule. « Tu as joué avec lui à Bordeaux. Tu lui parlais de moi. Toute ma carrière, tu lui as parlé de moi, et tu ne m'as jamais rien dit. »
Vincent pâlit. « Julien, je... »
« Il t'a demandé de le tenir informé. Tu l'as fait. Et maintenant il vient voler mon bonnet. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu lui as dit d'autre ? »
Le silence dans la chambre était lourd. Vincent regarda alternativement Julien et Camille, puis quelque chose dans son visage céda.
« Il m'a appelé il y a deux semaines. Il m'a dit que tu étais en danger. Que quelqu'un à Marseille essayait d'utiliser ta carrière pour... » Il avala difficilement. « Pour déstabiliser ton père. Il m'a dit de surveiller tes affaires. De prendre le bonnet si je le voyais traîner, de le garder en sécurité. »
« Et tu l'as cru ? » demanda Julien.
« Il est ton père, Julien. Pourquoi je douterais de lui ? »
La main de Julien se serra sur le téléphone. Camille posa une main sur son bras, sentant les muscles tendus sous la peau.
« Ton père », dit-elle lentement, « est à Bordeaux. Mais il a envoyé quelqu'un voler ton bonnet, ou il est venu lui-même en secret. Et il a utilisé le téléphone de Vincent pour orchestrer le vol. »
Elle prit le téléphone des mains de Julien et commença à faire défiler les paramètres.
« Les messages supprimés peuvent souvent être récupérés », dit-elle. « Mais plus important, si ton père a accès à l'entrée du personnel, il a peut-être accès à d'autres systèmes du club. Je veux vérifier les accès. Qui est entré dans les vestiaires au cours des dernières quarante-huit heures. Et qui a modifié les enregistrements de sécurité. »
Julien la regarda. « Tu penses que mon père est impliqué avec Moreau ? »
« Je pense que Moreau n'est pas le seul à avoir des dettes », dit Camille. Elle n'avait aucune preuve, mais le puzzle commençait à s'assembler dans sa tête : Anton Roussel, ancien joueur de Bordeaux, avec des accès au stade, connaissant le passé de son fils et ses vulnérabilités, apparaissant juste après la découverte des documents de CRM Conseil. « Et que quelqu'un s'est assuré que nous n'aurions pas de preuve physique. »
« Le bonnet n'est pas une preuve », dit Julien. « C'est juste... une relique. Une superstition. Pourquoi voler ça ? »
Camille le regarda, les pièces s'imbriquant brusquement.
« Parce que l'enregistrement vidéo de l'altercation montre que tu tenais le bonnet en mains, » dit-elle. « Vincent l'a ramassé après que tu l'as laissé tomber. Si quelqu'un veut te faire passer pour instable — un homme qui s'accroche à des objets de sa mère défunte — ce bonnet est la clé. Le voler, c'est s'assurer que tu ne puisses pas le porter au match final. Et si tu ne le portes pas, si la presse découvre pourquoi... »
Julien termina sa phrase : « ... je suis exactement le joueur burn-out, fragile, qu'ils veulent que je sois. »
Vincent les regardait, réalisant lentement ce qu'il avait fait. « Je suis désolé, » murmura-t-il. « Je savais pas. »
Julien ne répondit pas. Il se tourna vers la porte, déjà en mouvement.
« Où vas-tu ? » demanda Camille.
« À Bordeaux », dit-il. « Voir mon père. Demander pourquoi il détruit son propre fils. »
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