La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 31: The Repayment
La banque de Bordeaux avait ces plafonds de marbre qui sentaient l'argent ancien, et Julien se tenait là, dans son costume trop serré aux épaules, avec un chèque de deux cent mille euros qui représentait onze ans d'économies, toutes ses primes de match, et l'héritage de sa grand-mère. À côté de lui, Camille ne disait rien, mais sa main serrait son avant-bras avec une force qu'il ne lui connaissait pas.
Le conseiller financier, un homme nommé Delcourt avec des lunettes sans monture, faisait glisser des documents sur le bureau comme on distribue des cartes.
« Vous comprenez, monsieur Roussel, que ce montant ne rembourse qu'une fraction de la dette totale. »
« Je comprends que ça couvre les trois prochains mois d'intérêts et le premier versement exigé par Aubert. » Julien poussa le chèque un peu plus loin sur le buvard. « C'est ce qui était convenu. »
Delcourt hocha la tête, consultant l'écran de son ordinateur. « Le transfert sera effectif sous quarante-huit heures. Le club aura une fenêtre de négociation de quatre-vingt-dix jours supplémentaires. C'est tout ce que je peux faire. »
Quatre-vingt-dix jours. Assez pour terminer la saison. Assez pour que le club ne tombe pas en faillite immédiatement. Pas assez pour résoudre quoi que ce soit, et Julien le savait.
Dehors, sur le cours de l'Intendance, le soleil de Bordeaux frappait dur et Camille cligna des yeux en sortant de la banque.
« Ton père est à quelques kilomètres d'ici et tu ne lui as pas dit que tu étais en ville. » Ce n'était pas une question, mais pas tout à fait un reproche non plus.
« Pas encore. D'abord Moreau. » Julien consulta sa montre. « Il nous attend à l'auberge de Pessac dans une heure. Il a accepté de tout me montrer. »
« Il a accepté parce que tu viens de lui sauver le cul avec ton héritage. » Camille s'arrêta au milieu du trottoir, forçant les passants à la contourner. « Julien, tu viens de donner deux cent mille euros à l'homme qui a ruiné ta carrière, volé ton club, et foutu ma vie en l'air. Tu es sûr que c'est le bon ordre de priorité ? »
Il prit son visage entre ses mains, là, en plein milieu de la rue, ignorant les regards. « Moreau a les chiffres. Les vrais. Sans eux, on ne peut rien prouver sur sa comptabilité truquée. Et sans preuve, ton nom reste dans la boue et ce club appartient à un cartel dans six mois. »
Elle se dégagea doucement. « Et si les chiffres ne suffisent pas ? »
« Alors j'aurai deux cent mille euros de moins et toujours mon père à affronter. » Il lui prit la main et l'entraîna vers la voiture. « Viens. Il ne va pas attendre. »
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L'auberge de Pessac était une bâtisse en pierre qui avait connu des jours meilleurs, coincée entre une zone industrielle et des vignes à l'abandon. Dans la salle du fond, Moreau les attendait avec un café froid et une mallette en cuir éraflé.
Il avait vieilli depuis le conseil de discipline. Les traits creusés, la chemise froissée comme s'il avait dormi dedans. Julien ne ressentit aucune pitié.
« Les documents sont là. » Moreau poussa la mallette sur la table en bois. « Toute la comptabilité parallèle. Trois ans de transferts fictifs, de factures gonflées, de salaires versés à des joueurs qui n'existaient que sur le papier. »
Julien ouvrit la mallette. Des tableurs imprimés, des relevés bancaires, des contrats signés. Il commença à feuilleter pendant que Camille prenait l'autre moitié.
« Ça représente combien ? »
Moreau avala une gorgée de café froid avec une grimace. « Un million huit cent mille euros détournés. Plus les intérêts des prêts que j'ai contractés auprès de la banque pour combler les trous. Avec ce que tu viens de verser à Aubert, on est à environ deux millions trois cent mille de dette totale. »
Camille leva les yeux de sa liasse de documents. « Et qu'est-ce que Marcel Aubert croit posséder exactement ? »
« Le club. Les contrats des joueurs. Le terrain. Le centre de formation. Tout, si on ne rembourse pas. » Moreau posa les coudes sur la table et se frotta les tempes. « C'est un système classique. Il m'a fait miroiter un investissement, j'ai signé sans lire les petites lignes, et quand j'ai compris que c'était un prêt à taux usuraire adossé à tous les actifs du club, il était trop tard. »
« Alors on achète du temps, on ne rembourse pas », dit Julien. « Tu viens de dire que le club a quatre-vingt-dix jours. »
« Avec le match de dimanche, on remplit le stade, on vend les droits TV de la finale, et on peut couvrir une partie de la dette. Mais pas tout. Jamais tout. » Moreau ouvrit ses mains. « C'est pour ça que j'ai accepté de tout te montrer. Je n'ai plus rien à perdre. Soit tu trouves un moyen, soit le club tombe, et moi avec. »
Camille tourna une page et s'arrêta net. Son doigt courut sur une ligne de chiffres. « Moreau, qu'est-ce que c'est que ça ? »
Elle poussa le document vers lui. Le président y jeta un œil et pâlit.
« Le prêt hypothécaire sur le stade. Contracté auprès de CRM Conseil, la société belge. »
« La même société qui a planté Lucas chez nous », dit Julien.
« Ça, je ne savais pas. » Moreau semblait sincèrement dépassé. « Il y a six mois, j'avais besoin de liquidités rapides pour couvrir le versement à Aubert. CRM m'a proposé un prêt relais avec des conditions particulièrement attractives. J'ai signé sans vérifier qui était derrière. »
Camille prit une photo dans la pochette du document. Un bâtiment à Anvers, une plaque d'immatriculation floue. « Et ça ? »
Moreau sembla hésiter. Il regarda Julien, puis la porte, comme s'il s'attendait à ce que quelqu'un entre.
« CRM Conseil a trois actionnaires. L'un d'eux, c'est un homme qui vient parfois au club. Il assiste aux matchs, il ne parle à personne, il repart avec un dossier sous le bras. Je ne connais que son prénom. »
« Lequel ? »
« Jean. Jean Batifort. »
Julien se figea. Le nom ne lui disait rien, mais le regard de Camille, soudain fixé sur lui, disait tout.
« Quoi ? »
« Jean Batifort », répéta-t-elle lentement. « Tu te souviens, à la clinique, quand on a parlé des anciens de l'USAP qui s'étaient reconvertis dans l'immobilier ? »
Le sang de Julien se glaça. L'ancien talonneur. Le meilleur ami de son père. L'homme qui avait témoigné à l'enterrement de Vincent, qui avait pleuré devant la tombe.
« L'oncle Jean de mes souvenirs », murmura-t-il. « Il venait à la maison quand j'étais petit. Il regardait les matchs avec mon père. »
Moreau haussa les épaules. « C'est le seul nom que j'ai. Batifort, c'est l'intermédiaire. C'est lui qui transmet les directives d'Aubert, qui supervise les transferts d'argent. Mais c'est tout ce que je sais. »
Julien ferma la mallette. Son esprit tournait. Si l'ancien meilleur ami de son père était impliqué à ce niveau, alors son père n'était peut-être pas simplement un homme brisé qui avait fui. Il était peut-être connecté à tout ça, d'une manière ou d'une autre.
Camille posa sa main sur son bras. « Julien, tu penses à la vidéo. Le deuxième fichier. Celui où on voit ton père avec un inconnu. »
« Avec Batifort. Peut-être. » Il avait la bouche sèche. « Mon père est à Bordeaux. Je dois aller lui parler maintenant. »
Moreau se leva, rassemblant ses affaires. « Julien, je sais que tu n'as aucune raison de me croire. Mais je te dis la vérité : je n'ai jamais voulu que ça aille aussi loin. Et pour ce que ça vaut, Camille, je regrette. Tu méritais mieux que ce que je t'ai fait. »
Il sortit sans attendre de réponse, les laissant seuls avec la mallette pleine de secrets.
Camille se tourna vers Julien. « Ton père sait que tu es en ville ? »
« Non. » Il sortit son téléphone et trouva le numéro qu'il n'avait pas appelé depuis six ans. « Mais il va bientôt le savoir. »
Il composa le numéro. À la deuxième sonnerie, une voix répondit — fatiguée, rauque, mais immédiatement reconnaissable.
« Julien ? »
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