La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 32: The Father's Return
L’air sentait la terre mouillée et l’herbe coupée. Le centre d’entraînement était presque vide à cette heure, les vestiaires silencieux derrière les baies vitrées. Camille tenait la sacoche de Julien contre sa poitrine, les doigts serrés sur la bandoulière, quand elle le vit.
Un homme seul, debout au bord du terrain, en pardessus beige trop léger pour la saison. Il avait les épaules tombantes, le visage creusé, la peau grise comme du papier froissé. Il ressemblait à Julien comme une photo délavée ressemble à l’original.
Julien s’arrêta net. Il n’avait pas besoin qu’on lui dise qui c’était.
— Putain, murmura-t-il.
Antoine Roussel fit un pas, puis un autre. Il marchait lentement, avec précaution, comme si le gazon risquait de s’ouvrir sous ses pieds. Quand il fut à trois mètres, il s’arrêta et releva les yeux. Ils étaient du même bleu que ceux de Julien, mais éteints, lavés par trop de nuits sans sommeil.
— Julien.
Le prénom tomba dans le silence comme une pierre dans un puits.
— Qu’est-ce que tu fais là ? La voix de Julien était plate, coupante.
Antoine regarda le bâtiment du club, les tribunes vides, le panneau d’affichage où s’étalait encore l’affiche de la finale.
— Je n’aurais pas dû venir. Mais je… Je ne pouvais plus rester là-bas.
Camille s’approcha doucement, sans bruit, pour se poster à un mètre de Julien, juste derrière lui. Elle voulait qu’il sente sa présence sans qu’elle intervienne.
— Tu ne pouvais plus rester où ? demanda Julien. À Bordeaux, à te cacher derrière tes sociétés et tes hommes de paille ?
Antoine baissa la tête. Sa nuque semblait fragile, les vertèbres saillantes sous la peau.
— Je sais ce que tu penses de moi.
— Tu ne sais rien de ce que je pense de toi, coupa Julien. Tu n’étais jamais là pour le savoir.
Le vent souleva une volée de feuilles mortes entre eux. Antoine parla, la voix rauque :
— Je suis parti parce que je ne pouvais plus regarder ta mère dans les yeux. Ni toi. Ni Vincent, même mort. Tu crois que je n’ai pas voulu rester ? Tu crois que je n’ai pas pensé à toi tous les jours ?
— Pendant six ans ? fit Julien, les mâchoires serrées. Six ans, père. Tu n’as pas appelé une fois. Pas un message. Rien. Vincent meurt, et tu disparais du club, de la maison, de la carte. On a cru que tu étais mort. On a préféré le croire.
Camille regarda les mains d’Antoine. Elles tremblaient, ouvertes devant lui, comme pour attraper quelque chose qui n’existait plus.
— J’ai eu peur, dit-il.
— Peur de quoi ? aboya Julien. De la vérité ? De ce que tu aurais pu faire pour empêcher ça ?
— Non. Peur de moi-même. De ce que je serais devenu si j’étais resté. J’étais dans un endroit sombre, Julien. Trop sombre pour être un père. Trop sombre pour être utile à quiconque.
Julien fit deux pas vers lui. Camille tendit la main, sans toucher, prête à le retenir si nécessaire.
— Tu as été utile pour autre chose, dit Julien. Tu as été utile à Moreau. Tu as été bien utile pour construire ton système de dettes et de fausses sociétés.
Le visage d’Antoine se décomposa. Pas de colère, pas de déni. Une simple et terrible défaite.
— Tu es au courant.
— Je suis au courant de beaucoup de choses, père. Je sais pour CRM. Je sais pour Aubert. Et je sais que ton ancien meilleur ami, Jean Batifort, est au cœur de tout ça.
Quelque chose vacilla dans le regard d’Antoine, une flamme qui cherchait un nom, une excuse toute prête, et qui ne la trouvait pas. Il se passa une main sur le visage.
— Batifort… C’était moi, ou ma faute. Tout est de ma faute, Julien.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Antoine respira profondément. Camille vit son torse se soulever sous le pardessus, le mouvement lent et douloureux d’un homme qui avait pris l’habitude de porter son poids comme une punition.
— Vincent ne m’aurait pas laissé faire tout ça. Vincent aurait su m’arrêter. Quand il est mort, j’ai perdu le seul homme capable de me retenir sur le droit chemin.
— Vincent n’aurait pas dû être ton garde-fou, souffla Julien. Tu étais le père. Il était le fils.
— Je sais. Je sais.
Le silence retomba, épais, collant. Plus loin, un ouvrier passa une tondeuse devant la tribune, brisant à peine le calme. Des mouettes criaient vers la mer invisible.
Camille fit un pas en avant. Elle ne s’interposait pas, n’effaçait pas Julien du chemin, mais elle adressa à Antoine ce regard calme et ferme qui avait traversé tant de vestiaires et tant d’angoisses.
— Monsieur Roussel, dit-elle doucement. Vous êtes venu pour quoi, exactement ?
Il la dévisagea comme s’il la voyait pour la première fois.
— Vous êtes Camille.
— Oui.
— C’est vous qui l’avez ramené à la vie, paraît-il.
— C’est lui qui est revenu. Je n’ai fait que ralentir la chute.
Les lèvres d’Antoine esquissèrent un pauvre sourire.
— Il a trouvé quelqu’un de solide. C’est bien. C’est plus que je n’ai jamais su faire.
Julien serra les poings.
— Ne parle pas d’elle, dit-il, la voix basse. Ne parle pas de moi comme si tu avais le droit d’avoir un avis.
— Julien, je ne viens pas pour des excuses.
— Alors pour quoi ?
Antoine plongea la main dans sa poche intérieure. Camille se tendit, prête à intervenir, mais il n’en sortit qu’une lettre froissée, l’enveloppe jaunie, l’adresse à moitié effacée.
— C’était dans le casier de Vincent. Il l’avait gardée. Une lettre que je lui avais écrite après son premier match professionnel. Je n’ai jamais eu le courage de la lui donner moi-même. Est-ce qu’il… est-ce qu’il l’avait déjà lue ?
La question pendit. Julien regarda l’enveloppe, puis son père, et quelque chose dans sa mâchoire se défit, un cran, tout petit.
— Je ne sais pas, dit-il. On n’a pas vidé ses affaires. Pas tout de suite.
Antoine tendit la lettre. Sa main tremblait. Julien ne la prit pas.
— Je ne veux pas de ça, dit-il.
— Elle est à lui. Elle devait revenir à la famille.
— Alors garde-la. Tu es la seule famille qui reste, non ?
Le mot frappa. Antoine blêmit comme si on venait de le gifler.
— Pardon, Julien. Je sais que ça ne suffit pas. Je sais que ça ne réparera rien. Mais je te demande pardon.
— Qu’est-ce que tu crois que ça change ? Je joue la finale dans quatre jours. Tu débarques en plein milieu comme si six ans n’étaient rien. Tu crois que tu peux effacer ça avec une lettre et trois mots ?
— Non. Je ne crois pas. Je crois que je devais le dire quand même.
Julien détourna la tête. Il regarda le terrain vide, le poteau de corner droit, celui où il avait planté un essai décisif deux saisons plus tôt, le jour où il avait appris la mort de Vincent par un message vocal, laissé trois heures plus tôt, dans une voiture.
Il avait attendu la fin du match pour pleurer. Il avait attendu six ans pour crier. Et maintenant, devant lui, l’homme qui avait fabriqué sa douleur se tenait, la tête basse, en pardessus beige, sans armure.
Camille posa une main sur son épaule. Juste une pression. Un ancrage.
Julien laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un sanglot.
— Je ne peux pas te pardonner, murmura-t-il. Pas encore. Pas ici. Pas tout de suite.
Antoine hocha la tête, lentement.
— C’est déjà plus que je mérite.
Julien se tourna, attrapa les doigts de Camille, les serra.
— Reste pas dans les parages, dit-il sans se retourner. J’ai besoin de penser.
Il entraîna Camille vers le bâtiment, sans un regard en arrière. Derrière lui, Antoine demeura debout sur le terrain, la lettre à la main, mince silhouette dans la lumière de fin d’après-midi, seul comme il ne l’avait jamais été.
À l’intérieur, dans le couloir de l’infirmerie, Julien s’adossa contre le mur, ferma les yeux.
— Il dit qu’il est parti à cause de sa culpabilité pour Vincent, fit-il d’une voix éteinte.
— Je sais.
— Et si c’était vrai ? Si toute cette pourriture, Moreau, Batifort, Aubert… si c’était une conséquence de sa faiblesse, pas à la racine ?
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle prit son visage entre ses mains, le força à la regarder.
— Ça ne change rien à ce que tu ressens aujourd’hui, dit-elle. Et ça ne change pas ce qu’il a fait. Mais si tu veux savoir s’il y a une chance… il était là, debout, à t’attendre. Il aurait très bien pu ne pas venir.
— Je ne sais pas si ça me suffit.
— Ce n’est pas à moi que tu dois le dire, Julien. C’est à toi-même.
Il resta un long moment silencieux, la tête contre le mur frais, les yeux ouverts sur le plafond blanc. Puis il se redressa, attrapa la sacoche, la jeta sur son épaule.
— Il faut qu’on aille au vignoble, dit-il. Il faut qu’on aille chez ma mère. Il faut que je lui raconte ce que je viens de voir.
Camille resta près de lui. Ils sortirent par la porte arrière, loin du terrain où Antoine Roussel se tenait encore, seul, immobile, la lettre de son fils mort serrée contre la poitrine comme un bouclier inutile.
La voiture démarra. Pendant dix minutes, ils roulèrent sans parler. Puis Julien demanda, sans la regarder :
— Tu crois qu’on peut devenir une autre personne ?
Camille réfléchit. Elle pensa à la femme qu’elle avait été, ou à celle qu’elle avait prétendu être, et à celle qui tenait le volant aujourd’hui.
— Je crois qu’on peut décider qui on veut être, dit-elle. Et je crois que le passé ne disparaît jamais. Mais je crois aussi qu’on peut marcher à côté de lui, au lieu de le porter.
Julien ne répondit pas. Il serra le volant, regarda la route, la mer bleue à sa gauche, l’ombre des pins à sa droite, et il ne dit plus rien jusqu’à ce qu’ils tournent sur la route du domaine viticole.
Le silence entre eux était plein de tout ce qu’ils n’avaient pas encore dit, et ce n’était pas un silence qui faisait peur. C’était un silence qui ouvrait un chemin.
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