La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 34: The Law Firm
Le cabinet d’avocats sentait le papier neuf et le cuir fatigué, une odeur de justice propre qui contrastait violemment avec la sueur et la boue du terrain. Camille avait l’impression d’être une intruse dans ce monde de costumes sombres et de fenêtres donnant sur l’esplanade, trop lumineuse pour la gravité de la situation.
Maître Sylvie Lacombe les avait reçus sans délai, une faveur que le nom Roussel avait encore le pouvoir d’obtenir à Bordeaux. Elle était petite, nerveuse, avec des lunettes cerclées d’or et une mâchoire qui serrait quand elle parlait. Elle avait écouté en silence pendant vingt minutes, prenant des notes d’une écriture serrée que seul elle pouvait déchiffrer.
« Reprenons, dit-elle en posant son stylo. Vous avez les documents comptables de Moreau, qui établissent un détournement de fonds vers une société écran contrôlée par Batifort. »
Julien acquiesça. « Et maintenant nous avons Antoine. Il connaît Batifort depuis trente ans. Il sait où sont les comptes, les signatures, les mouvements. »
Antoine était assis à l’écart, les mains croisées sur ses genoux, comme s’il craignait de contaminer les fauteuils en cuir avec son passé. Il ne portait plus la veste élimée de la veille, mais une chemise propre que Camille avait dénichée dans le placard de la maison. L’homme semblait plus solide, moins fantomatique, et pourtant chaque mot qu’il prononçait semblait lui coûter un effort physique.
« Batifort a toujours été prudent, dit Antoine. Il ne signe rien directement. Tout passe par des prête-noms, des sociétés holdings au Luxembourg et aux îles Caïmans. Mais il y a un homme, son comptable historique, un certain Robert Descamps. Il vieillit, il boit trop. Il garde une comptabilité parallèle, par peur que Batifort le trahisse. »
La température de la pièce sembla baisser de quelques degrés.
« Descamps vit où ? » demanda Camille, la première à briser le silence.
« À Arcachon, dans une maison qui tombe en ruine, mais qui est en réalité un coffre-fort. Il m’a montré les livres une fois, il y a dix ans, quand nous étions encore alliés. Il les conserve dans une cave blindée qu’il a fait installer sous le garage. »
Maître Lacombe griffonna frénétiquement. « Si ce Descamps veut témoigner, avec ces documents, vous avez une arme décisive. Mais le temps presse. La convocation du conseil d’administration est dans quarante-huit heures. Pouvez-vous obtenir les preuves d’ici là ? »
Julien se leva, arpentant la pièce. « Je peux y être en une heure. Mais Descamps a-t-il une raison de nous aider ? »
« Il a une raison, répondit Antoine. Sa fille a besoin d’une opération coûteuse à l’étranger. Batifort lui a promis de l’aider, mais il n’a jamais donné un centime. Descamps le sait vulnérable. Il attend juste une issue honorable. »
Camille regarda Julien, puis Antoine. Père et fils, séparés par dix-huit ans de silence, maintenant unis dans une même stratégie. Le contraste était saisissant : Julien, la puissance brute, les épaules trop larges pour ce fauteuil raffiné ; Antoine, l’ombre qui se remplit, les yeux qui retrouvaient une lumière.
« Je vais y aller, dit Julien. Avec Antoine. Descamps se méfiera moins si Antoine est présent. »
Ce fut la première proposition depuis le début de la rencontre qui fit sourciller Maître Lacombe. « Excusez-moi, monsieur Roussel, mais considérez-vous la sécurité de votre père ? Batifort le cherche. S’il est vu avec vous près d’Arcachon… »
« Batifort pense qu’Antoine est mort ou brisé, répondit Julien. Personne ne surveille un fantôme. »
Antoine sourit faiblement, la première esquisse d’humour qu’il eût montrée depuis des années. « Je me suis entraîné à la discrétion. C’est la seule chose que mon exil m’a apprise. »
Camille sentit une bouffée de fierté en voyant Julien se tourner vers elle, non pour demander la permission, mais pour confirmer un partenariat. « Tu restes ici avec le dossier. Si je ne reviens pas dans vingt-quatre heures, tu remets tout à Lacombe et tu actives le plan B. »
« Quel plan B ? » demanda-t-elle.
« Celui que nous espérons ne pas avoir besoin d’utiliser. Les journalistes, le dossier complet, la destruction médiatique du club si nécessaire. La vérité, même si elle nous fait tous tomber ensemble. »
La phrase tomba dans la pièce comme un essai en fin de match, violent et définitif.
Maître Lacombe toussa. « Pour rester dans le cadre légal : je rédige une motion de destitution que vous présenterez au conseil. Avec les documents de Descamps, j’ajouterai une note de service démontrant un conflit d’intérêts et des manquements à la gestion. Le vote n’aura pas besoin d’être unanime si vous mobilisez les voix que vous croyez avoir. »
Julien sortit son téléphone. « Les actionnaires du club sont surtout des commerçants de la région, des gens du rugby. Ils détestent Moreau depuis des années. Il m’a suffi de trois coups de fil pour leur démontrer que sa chute est inévitable. Deux d’entre eux sont déjà prêts à voter contre lui. Un troisième demande des preuves concrètes. »
« Il les aura, dit Antoine. Descamps ne pourra pas résister à une offre de sortie honorable. Il rêve de ce moment depuis dix ans. »
Camille sentit une nervosité nouvelle monter en elle. Tout reposait sur un homme qu’elle n’avait jamais rencontré, en Arcachon, à une heure de route. Si Descamps refusait, ou si quelqu’un l’avait déjà approché, tout cela n’était qu’une partie de poker qui se terminerait en faillite.
« Je viens, dit-elle.
— Non, répondirent Julien et Antoine en même temps.
— Les femmes attirent moins l’attention dans les allées marchandes, rétorqua-t-elle. Et si Descamps hésite, je saurai mieux que vous le convaincre. Je connais la pression d’un créancier qui frappe à ta porte. »
Julien la regarda avec ce mélange de respect et de frustration qui était devenu sa marque de fabrique. « Tu es plus têtue qu’une ligne de mêlée.
— Je suis plus intelligente aussi. »
Maître Lacombe intervint, consciente que le temps filait. « Faites comme vous voulez, mais soyez de retour avant demain soir. La convocation du conseil est envoyée. Si vous n’avez pas les preuves, Moreau restera, et le club sera vendu dans les vingt jours. »
Ils prirent la voiture de Julien, une berline noire discrète qu’il utilisait pour échapper aux photographes. Antoine monta à l’arrière, Camille s’installa à l’avant, et ils longèrent la côte dans un silence ponctué par les informations régionales à la radio, qui parlaient déjà des difficultés financières du club avec une précision qui laissait soupçonner une fuite savamment orchestrée.
À Arcachon, la maison de Descamps ressemblait à toutes celles du quartier : vieille, discrète, entourée d’un jardin envahi de bougainvilliers. Un vieil homme ouvrit la porte, les yeux plissés derrière des lunettes épaisses. Il reconnut Antoine immédiatement, et son visage passa de la surprise à la compréhension.
« Roussel. Je me demandais quand tu reviendrais. »
Antoine fit un pas en avant. « Robert. Nous avons besoin de parler de ce que tu sais. Et de ce que tu protèges dans ta cave. »
Le silence fut long, presque douloureux. Puis Descamps s’écarta et les fit entrer, refermant la porte derrière eux avec un regard nerveux dans la rue vide.
« Il y a quelqu’un qui vous a suivis ? demanda-t-il.
— Personne, répondit Julien. Pas encore. »
Descamps tourna la tête vers Camille, évaluant sa présence. « Et elle ?
— Elle est de confiance, dit Julien. Plus que moi, peut-être. »
Le vieil homme esquissa un sourire, puis les conduisit vers une porte en bois massif au fond du couloir principal. Il sortit une clé de sa poche et l’inséra dans une serrure qui semblait neuve, à peine montée. Le garage sentait l’huile et la poussière, mais sous un tapis épais, une trappe métallique révélait une échelle et une cave éclairée d’une lumière crue.
En bas, le papier jauni couvrait des étagères entières, classé dans des classeurs identiques, datés par années. Descamps s’arrêta devant une armoire métallique et posa sa main dessus.
« Voilà, murmura-t-il, les trente ans de Batifort. Ce qu’il a fait au rugby mineur, ce qu’il a fait aux clubs, ce qu’il fera si personne ne l’arrête. Vous êtes vraiment prêts pour ça ? »
Julien acquiesça. « Nous n’avons plus le choix. »
Descamps sortit un carnet de sa poche, plus petit, aux pages cornées. « La motion de destitution sera votée dans trois jours. Batifort le sait. Il va tenter de couper tout lien avec Moreau et de faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre. »
Il hésita, puis ajouta : « Mais il y a une chose que vous ignorez, vous aussi, Roussel. Batifort s’est associé à un homme qui a investi dans le club il y a deux mois. Un investisseur qui a acheté vingt pour cent des parts par l’intermédiaire d’une société écran. »
Julien fronça les sourcils. « Qui ? »
Descamps consulta une liste dans son carnet, puis leva les yeux avec un mélange de gravité et de malice. « Le nom est sur la signature du contrat. Un certain Anton Roussel. »
Le silence dans la cave fut alors plus lourd que la terre autour d’eux. Camille regarda Julien, puis Antoine. Le nom de son père, utilisé contre eux comme une arme finale.
« Battu, murmura Antoine, la voix blanche.
— Pas encore, répondit Camille, sentant dans sa poche la copie du dossier médical de Vincent. Pas encore. »
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