La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 35: The Final Push
La lumière du petit matin glissait sur les vestiaires comme une lame. Camille était arrivée avant tout le monde, les clés du club encore tièdes dans sa poche — celles que Perrin lui avait rendues la veille au soir, avec une poignée de main qui en disait plus long que n'importe quel discours.
Elle inspira profondément. L'odeur du liniment, de l'herbe coupée qui filtrait par les fenêtres ouvertes, le cuir des ballons alignés contre le mur. Trois semaines. Trois semaines qu'elle était revenue. Trois semaines qu'elle reconstruisait, massait, écoutait, réparait — les corps, mais aussi les têtes.
La porte s'ouvrit dans un grincement. Julien entra, son sac sur l'épaule, la démarche encore légèrement asymétrique. Il ne boitait plus vraiment — c'était devenu un rythme, presque une signature. Il la regarda, un sourire en coin.
— Tu deviens une habituée des levers de soleil, toi.
— Quelqu'un doit préparer cette équipe. Et visiblement, ce n'est pas toi qui vas t'en charger.
Il rit, déposa son sac sur le banc, s'assit face à elle. Le silence entre eux n'était plus chargé d'attente — il était chargé de certitudes. Celle qu'ils étaient du même côté, quoi qu'il arrive.
— Tu as vu le courriel de la LNR ? demanda-t-il.
— Oui. La validation des comptes. Moreau est officiellement démis, le club passe sous administration provisoire avec Perrin comme président intérimaire.
Julien hocha la tête, les mâchoires serrées.
— Ça ne ramène pas l'argent.
— Non. Mais ça ramène la possibilité d'en gagner. Et avec le sponsor local qu'Antoine a convaincu de revenir — le père du deuxième ligne, celui qui était parti l'année dernière — on a de quoi finir la saison.
— Mon père.
Camille marqua une pause.
— Oui. Ton père.
Julien regarda ses mains.
— Je ne sais pas quoi faire de tout ça. Il a passé six ans à se détruire en silence, il revient, il nous aide, il pleure sur l'épaule d'une femme qu'il n'a jamais rencontrée avant hier…
— Il a pleuré sur mon épaule, corrigea Camille. Et il s'est excusé d'avoir sali ma robe.
— C'est très lui.
Un sourire passa entre eux. Puis Julien se leva, prit son ballon, et le fit tourner entre ses doigts.
— L'entraînement est dans deux heures. On a un match dans quatre jours. Et je vais te dire une chose, Camille Roussel : je vais jouer ce match, je vais le gagner, et je vais entrer sur ce terrain sans penser à mon genou une seule fois.
— C'est un vœu pieux, pas un plan.
— C'est un plan. Et tu vas m'aider à le tenir.
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L'interview était prévue à onze heures. Camille avait choisi le lieu — le petit café en face de la plage, là où tout avait commencé. Elle était arrivée en avance, un café noir devant elle, les mains froides malgré le soleil.
Nadia Benali arriva avec dix minutes de retard, un carnet sous le bras, l'air plus embarrassée que triomphante.
— Je ne savais pas si vous accepteriez de me revoir.
— Vous avez écrit la vérité. C'était dur, mais c'était la vérité. Je vous en veux pas — je vous en veux plus.
Nadia s'assit, sortit un enregistreur.
— Vous êtes sûre de vouloir faire ça ? Sans préparation, sans avocat, sans attaché de presse ?
— Je suis sûre que j'ai passé trois ans à mentir, et trois semaines à me cacher. Ça suffit. Si je dois reconstruire ma vie ici, je le fais en pleine lumière. Même si la lumière me brûle.
La journaliste hocha la tête, appuya sur enregistre.
— Alors, parlez-moi.
Camille regarda la mer par la fenêtre. Les vagues étaient douces aujourd'hui. Elle commença :
— Je m'appelle Camille Roussel. J'ai trente-deux ans. Pendant trois ans, j'ai exercé comme kinésithérapeute diplômée. Je ne l'étais pas. J'ai acheté un faux diplôme à Paris, après avoir fini mes études de physiologie du sport sans avoir les moyens de financer ma dernière année de kiné. J'ai fui une vie qui m'étranglait, et j'ai trouvé un refuge ici, dans ce club, dans cette ville. Et j'ai construit ma vie sur un mensonge.
Elle marqua une pause. Nadia n'interrompait pas.
— Ce que je n'ai pas fait, c'est blesser un joueur. Ce que je n'ai pas fait, c'est négliger un traitement. Ce que j'ai fait, c'est travailler trois fois plus que tout le monde pour compenser ce que je n'avais pas — les papiers, les lettres officielles, la reconnaissance. J'ai appris sur le terrain, dans les livres, dans les nuits blanches. Et j'ai soigné des hommes qui me faisaient confiance sans jamais trahir cette confiance. Sauf une fois : quand je leur ai caché la vérité.
— Et qu'est-ce que vous allez faire maintenant ?
— Je me suis réinscrite à la fac de Montpellier. Reprise d'études, validation des acquis, je repasse tout. Dans deux ans, j'aurai un vrai diplôme. Et en attendant, le club m'a réintégrée en tant que préparatrice physique — un poste pour lequel je suis légalement qualifiée. Je continuerai à exercer mes compétences, dans le cadre de ce que la loi m'autorise.
— Certains diront que c'est de l'opportunisme. Que vous profitez de la faiblesse du club pour revenir en force.
— Qu'ils disent. J'ai fait une erreur, j'assume. Je ne demande pas qu'on m'absolve — je demande qu'on me laisse le droit de la réparer.
Nadia coupa l'enregistreur.
— C'est bien. C'est plus que bien, c'est courageux.
Camille sourit, sans chaleur.
— C'est nécessaire. C'est tout.
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Il était treize heures quand elle rentra au centre d'entraînement. Les joueurs étaient partis déjeuner, mais dans le bureau de Perrin, une lumière était encore allumée. Elle poussa la porte.
Perrin était là, les papiers étalés devant lui, les lunettes sur le nez. Il leva les yeux.
— Je viens d'écouter votre interview. En direct, sur la radio locale.
Camille sentit son estomac se serrer.
— Et alors ?
— Et alors… la secrétaire du club a reçu trois appels en une heure. Des clubs amateurs de la région, qui veulent vous proposer des consultations. Et le père de Farid — celui qui a le frère paralysé — il veut voir si vous pouvez aider son cadet, il a une lésion médullaire incomplète.
Camille cligna des yeux.
— Quoi ?
— Votre mensonge a fait la une. Votre vérité fait le tour de la ville. Et dans le Sud, on aime les gens qui tombent et qui se relèvent. Pas ceux qui restent à terre.
Elle s'assit, les jambes soudain faibles.
— Je ne m'attendais pas à ça.
— Moi non plus. Mais c'est une bonne nouvelle, non ?
— C'est une nouvelle. Je ne sais pas encore si c'est une bonne.
Le téléphone de Perrin sonna. Il décrocha, écouta, son visage se décomposant progressivement.
— Oui. Oui, je comprends. Merci de me prévenir.
Il raccrocha lentement.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Camille.
— C'était l'avocat de la LNR. Le blocage des comptes est levé — mais l'enquête interne a révélé autre chose. Le contrat de sponsoring principal, celui qui devait être renouvelé en fin de saison…
— Oui ?
— Il était signé avec CRM Conseil. La société de Batifort. Et il y a une clause de résiliation en cas de… disons, de "perturbation de la gestion du club". Batifort a activé la clause ce matin. On perd deux cent mille euros.
Camille se leva.
— Julien est au courant ?
— Pas encore. Il est chez son père. Antoine lui a demandé de venir — il a dit qu'il avait quelque chose d'important à révéler sur Batifort. Quelque chose qui date d'il y a vingt ans.
La porte du bureau s'ouvrit sur Julien, le souffle court.
— Vous êtes au courant ?
— Perrin vient de me le dire, répondit Camille. Batifort nous coupe les fonds.
— Pas seulement ça. Mon père vient de m'apprendre quelque chose. Jean Batifort n'a pas seulement volé le club — il a volé ma mère.
Camille le dévisagea.
— Quoi ?
— Après la mort de Vincent, Batifort a proposé à mon père un investissement. Un "placement sûr", disait-il. Antoine y a mis presque toutes ses économies — l'héritage de ma mère. Batifort lui a promis que ça servirait à "protéger le club". Il l'a utilisé pour monter son montage financier. Et quand tout s'est effondré, il a dit à mon père que l'investissement avait été perdu dans un mauvais placement immobilier.
Il serra les poings.
— Mon père a le relevé bancaire. La transaction date du 13 mars, trois mois après la mort de Vincent. Batifort a volé l'argent d'une morte pour financer son contrôle sur le club.
Perrin se leva.
— C'est la pièce qui nous manquait. Avec ça, on peut attaquer Batifort pour abus de confiance et détournement de fonds devant le tribunal de commerce. Et ça, ça veut dire qu'il devra s'expliquer en public — et qu'il n'aura plus aucun moyen de toucher au club.
Julien regarda Camille, les yeux brillants.
— Tout ce qu'il nous reste à faire, c'est déposer la plainte avant la réunion du conseil de jeudi.
— Jeudi ?
— Dans trois jours. Le mercredi, on joue à Clermont. Le jeudi, on le détruit.
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