La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 37: The Surgery
L’air de la salle d’attente avait cette odeur stérile que Camille connaissait trop bien. Elle s’était assise sur une chaise en plastique bleu, les mains croisées sur les genoux, regardant la porte par laquelle on avait emmené Julien. Il lui avait souri, un sourire bravache, juste avant que l’infirmière ne lui glisse une piqûre dans le bras. *« Tu m’attends, hein ? »* avait-il murmuré, les paupières déjà lourdes.
Antoine se tenait debout près de la fenêtre, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon trop large. Il avait l’air d’un homme qui portait le poids de deux décennies de silence. La lumière du matin, grise et hospitalière, dessinait des ombres sous ses yeux.
— Il va falloir patienter plusieurs heures, dit Camille, plus pour couper le silence que par besoin d’information.
Antoine hocha la tête, mais ne bougea pas.
Le temps s’étira, élastique et cruel. Chaque minute semblait s’écouler comme du miel froid. Camille fixait l’aiguille de l’horloge murale qui sautait par à-coups. Trois heures. Quatre. Un aide-soignant passa, poussant un chariot de plateaux-repas qui empesta le poisson bouilli.
— Parle-moi de Vincent.
La phrase sortit avant qu’elle ne puisse la retenir. Antoine se retourna, surpris, comme si on l’avait tiré d’un rêve. Il la regarda un long moment, puis s’approcha et s’assit en face d’elle, sur la chaise qui grinça sous son poids.
— Vincent, répéta-t-il doucement. Mon fils. Le grand frère de Julien.
Camille ne dit rien. Elle laissa le silence faire son travail.
— C’était un joueur brillant, commença Antoine, la voix rauque. Pas technique comme Julien. Non. Vincent, c’était du feu. Il fonçait toujours. Le ballon sous le bras, il traversait les défenses comme si elles n’étaient pas là. On disait de lui que si le rugby avait une âme, c’est lui qui la portait.
Il sourit, un sourire triste et lointain.
— Il adorait son petit frère. Il le faisait toujours jouer avec lui et ses copains, même quand Julien n’était qu’un gamin maigrichon qui se faisait plaquer dans tous les sens. Vincent le relevait toujours. « Allez, mouche, disait-il. On n’abandonne pas un Roussel. »
Camille sentit une boule se former dans sa gorge.
— Et vous, demanda-t-elle doucement, vous étiez là ?
Antoine faillit la regarder, puis baissa les yeux.
— J’étais là. J’étais toujours là. Le jour du match, je me souviens, je l’avais amené moi-même à l’entraînement. Il avait promis de marquer trois essais. Je lui avais dit que je l’emmènerais à la mer le week-end s’il réussissait. On avait ri.
La porte du bloc s’ouvrit un instant. Une infirmière en vert passa une tête pressée, puis disparut. Camille retint son souffle. Rien. Fausse alerte.
— Il avait dix-sept ans, reprit Antoine. Un cœur de champion. Mais ils ont dit que c’était son cerveau, après. L’anévrisme. Il aurait pu mourir en dormant à dix ans. Mais c’est sur un terrain de rugby qu’il est parti. Et moi je ne l’ai pas vu. J’étais dans les tribunes. Je criais comme un fou. Et quand il est tombé, j’ai cru qu’il se relevait tout de suite. Comme toujours. Il se relevait toujours.
Sa voix se cassa. Camille n’osa pas le toucher. Elle se contenta de l’écouter, sentant son propre cœur se serrer pour cet homme qui avait fui parce qu’il n’avait jamais compris que c’était le hasard, et non sa faute, qui avait tué son fils.
— Julien a grandi dans l’ombre de cette perte, dit-elle enfin. Et vous êtes parti. Vous l’avez laissé seul avec ce fardeau.
Antoine essuya ses yeux d’un revers de manche brusque.
— Je sais. Et il a porté ce poids sur ses épaules toute sa carrière. Sur ses genoux, plutôt. Son corps entier est un tombeau pour son frère.
Camille sentit les mots la frapper de plein fouet. Elle avait toujours su que Julien jouait pour se punir, pour s’absoudre de quelque chose qui n’était pas sa faute. Mais au fond, c’était plus simple encore : il jouait pour se souvenir de Vincent. Pour garder son frère en vie à travers sa propre chair torturée.
Une heure encore. Puis deux. Antoine se leva, marcha jusqu’à la machine à café, revint sans café. La lumière changeait doucement dehors.
Le chirurgien apparut enfin. Un homme dans la soixantaine, les traits tirés, encore en tenue de bloc, le masque abaissé. Il poussait la porte avec le coude.
Camille se leva d’un bond. Antoine fit un pas en avant.
— Monsieur Roussel ? Docteur, s’enquit Camille, la voix étranglée.
Le chirurgien sourit faiblement.
— L’opération s’est bien déroulée. L’articulation a été renforcée, et nous avons reconstruit le ligament avec le tendon prélevé. Ça a été long, plus long que prévu, mais il n’y a eu aucune complication. Il va devoir rester en salle de réveil encore une heure ou deux.
Camille sentit une vague de soulagement la submerger, suivie d’une onde plus sourde, plus inquiète.
— Pourra-t-il rejouer au rugby ? demanda-t-elle.
Le chirurgien la regarda avec une honnêteté clinique.
— L’opération est un succès. Mais la guérison, elle, décidera. Son genou a été mis à rude épreuve pendant des années. S’il veut revenir sur un terrain, il devra envisager une rééducation intensive de plusieurs mois. Et même là… rien n’est garanti.
Un silence pesant s’abattit.
— Mais pour ce qui est de marcher, de vivre normalement, dit le chirurgien en remontant son masque, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Il va devoir se reposer. Vous pourrez le voir bientôt.
Il tourna les talons et disparut dans le bloc. Dans le couloir, une porte se ferma avec un bruit sourd.
Antoine laissa échapper un long soupir, comme s’il avait retenu sa respiration pendant quatre heures.
— Il va bien, murmura-t-il. Il va bien.
Camille se rassit lentement. Elle regarda ses mains, qui tremblaient légèrement.
Une voix, quelque part dans sa tête, lui disait que les nouvelles étaient bonnes, mais que la vraie question restait suspendue dans l’air, comme un ballon à jamais en suspens : Julien voudrait-il, ou pourrait-il, se relever ?
Elle croisa les doigts et attendit.
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