La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 36: The Last Rehab
La porte de la salle d'attente du service orthopédique de l'hôpital de Clermont-Ferrand était restée entrouverte, laissant filtrer l'odeur âcre de désinfectant et de café froid. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps, opaque comme du goudron.
Julien était assis au bord du lit d'examen, le genou bandé, déjà vêtu de la blouse bleue réglementaire qui bâillait sur son torse. Il ne portait plus son maillot de l'ASM depuis le coup de sifflet final, six heures plus tôt. Le match contre Clermont s'était soldé par une défaite de huit points, et il avait tenu soixante minutes avant que son genou ne le trahisse. Il avait fini le match en boitant, mais il l'avait fini. C'était ce qu'il avait promis.
Camille se tenait près de la fenêtre, les bras croisés, le regard perdu sur l'autoroute en contrebas où les phares traçaient des lignes jaunes dans la nuit. Son dos était raide. Elle n'avait pas beaucoup parlé depuis leur arrivée.
Antoine, lui, occupait un fauteuil trop petit pour sa carcasse d'ancien rugbyman, les mains posées sur ses genoux. Il n'arrêtait pas de les frotter l'une contre l'autre, comme s'il voulait effacer quelque chose.
« On pourrait attendre dans le couloir, tu sais », dit Julien.
Camille se retourna. « On est déjà dans le couloir. »
C'était à peu près vrai. La salle d'attente était un renfoncement du couloir principal, séparée par un mur vitré. Les infirmiers passaient en chaussons silencieux, leurs silhouettes fantomatiques contre les néons blêmes.
La porte s'ouvrit. Le Dr Keller entra, une tablette sous le bras, les cheveux gris coiffés en arrière. Elle avait l'accent alsacien, des lunettes cerclées de métal, et une manière de parler trop vite quand elle était nerveuse.
« Alors, Roussel. On y va. »
Elle s'assit en face de lui, posa sa tablette sur ses genoux. « Le chirurgien est prêt. L'IRM de contrôle de ce soir confirme ce qu'on savait. Le ménisque est fragilisé, le ligament est en charpie. Mais on a davantage de cartilage que prévu. On peut tenter la reconstruction complète. »
« La tentative », la corrigea Camille.
Le Dr Keller la regarda un instant, tête inclinée, puis hocha la tête. « Oui. La tentative. Le protocole est agressif. On va prélever un tendon d'Achille, reconstruire le ligament, stabiliser le ménisque. La récupération sera longue. Est-ce que vous rejouerez un jour au rugby ? Je ne peux pas vous le garantir. »
Le silence s'épaissit. Antoine cessa de frotter ses mains.
« Après l'opération, poursuivit le Dr Keller, vous serez entre six et neuf mois de rééducation intensive. Si tout se passe bien — et je dis bien si —, vous pourrez envisager une reprise d'entraînement à un niveau correct. Mais ce niveau... »
Elle laissa la phrase en suspens.
« Je sais », dit Julien.
Elle lui tendit la tablette avec le formulaire de consentement. « Tu peux encore changer d'avis. Personne ne t'en voudra de rentrer à la maison. Ton genou durera encore dix ans si tu ne le forces plus jamais. Tu auras une vie normale. Tu pourras jouer avec tes enfants. » Elle ajouta, plus doucement : « Tu auras encore tes jambes. »
Julien prit la tablette. Il la regarda un long moment, les yeux fixés sur le préambule juridique en petits caractères, puis il releva la tête vers Camille.
« Camille. Viens ici une seconde. »
Elle traversa la pièce, incertaine, vint se planter entre lui et la fenêtre.
« Tu te souviens de ce que tu m'as dit au bord de la plage le soir où j'ai mis K.O. ce mec dans le bar ? »
Elle plissa les yeux. « Le soir où je t'ai dit que tu étais une balle perdue ? »
« Oui. Tu m'as dit que mon problème c'était pas les blessures, c'était ma tête. Que n'importe quel docteur qualifié pourrait te confirmer que je mettais mon corps en danger à chaque plaquage, mais que personne n'avait trouvé comment me protéger de moi-même. »
Elle sourit malgré elle. « Ça reste vrai. »
« Alors tu devrais être la première à comprendre que c'est pas mon genou qu'on va opérer cette nuit. » Il tapota sa tempe. « C'est ce qu'il y a là-dedans. »
Il signa le formulaire sans relire, rendit la tablette au Dr Keller, qui le prit avec une précision professionnelle sans ajouter un mot de plus.
« Une infirmière viendra vous chercher dans quarante minutes. Le bloc opératoire est au troisième étage.
Quand elle fut partie, Camille s'accroupit devant son fauteuil roulant. Pas pour le déplacer. Pour être à sa hauteur.
« Tu n'es pas obligé. »
« Si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Mon corps me l'enverra dire demain matin, et après-demain, et dans six mois. Je connais la musique. Le courage, c'est un truc qu'on attrape quand il passe. Je le laisse pas filer. »
Il prit son visage entre ses mains, doucement. Le geste d'un homme qui n'avait peur de rien et pourtant la tenait comme un vase précieux.
« J'ai peur, dit-il. C'est la première fois que je le dis à voix haute. J'ai peur de perdre le rugby, j'ai peur de perdre la seule chose qui m'a permis de survivre à mon frère, à mon père, à cette putain d'histoire. »
Terminée la scène, Antoine se leva. Son grand corps était voûté, sa barbe grise mal taillée depuis des semaines. Il s'approcha lentement, comme si chaque pas coûtait.
« Vincent disait la même chose », murmura-t-il.
Julien se figea.
« Avant son dernier match, il m'a appelé. Il m'a dit : “Papa, j'ai peur. Je crois que cette fois j'ai peur.” Et moi, connard que je suis, je lui ai dit de serrer les dents. Que les grands hommes n'ont pas peur. » Sa voix se brisa. « Ce soir-là, j'aurais pu lui dire qu'il avait le droit d'avoir peur. J'ai pas su. Alors je te le dis à toi. Tu as le droit. Et ce n'est pas un manque de courage. C'en est même la preuve. »
Julien cligna des yeux plusieurs fois. Il détourna la tête, pas vite assez pour cacher l'humidité qui y brillait.
« Merci. »
Ils restèrent un moment dans cette configuration étrange : Camille accroupie devant lui, Antoine debout derrière, presque protecteur. Trois personnes qui n'avaient aucune raison d'être ensemble il y a un mois, réunies par la même blessure et le même sale mélange de peur et d'espoir.
Finalement, Camille posa une main sur le genou bandé de Julien. Elle pouvait sentir la chaleur de l'inflammation à travers le tissu.
« Je vais te dire un truc, parce que je suis ta kiné, parce que c'est mon rôle, et parce que tu vas pas m'écouter de toute façon. La différence entre toi et Vincent, c'est pas le corps. C'est que toi, tu as quelqu'un qui va rester après. »
Elle n'avait pas prémédité la phrase. Elle laissa le silence faire son travail.
Julien la fixa un long moment. Il cherchait probablement une boutade, une pirouette pour désamorcer le poids de la déclaration. Il n'en trouva pas. Alors il dit simplement :
« Je sais. »
Une infirmière arriva, jeune, blonde, un sourire de service. « Roussel Julien ? On y va. »
Camille l'aida à se lever, lui passa un bras sur l'épaule pour le guider vers le brancard qu'on poussait devant eux. Il s'y assit, puis se retourna vers Antoine.
« Tu restes ? »
Antoine hocha la tête. « Je reste ici. Je ne bouge pas. Promis. »
« Ma mère t'aurait dit la même chose. Elle disait toujours que toi et Vincent, vous étiez les deux seuls types assez têtus pour ne pas lâcher un truc une fois que vous l'aviez attrapé. »
Il ne répondit pas. Julien s'allongea sur le brancard, et l'infirmière commença à le pousser vers l'ascenseur.
Camille le suivit, marchant à côté du brancard, la main posée sur son épaule. Avant que les portes de l'ascenseur ne se referment, il la chercha des yeux et lui sourit.
« Récapule-moi la suite des opérations. »
« On te coupe le genou, tu ronfles trois heures, tu te réveilles avec une bonne excuse pour que je te fasse des massages pendant six mois. »
« Meilleur plan de ma vie. »
Les portes se refermèrent. Il disparut.
Antoine se laissa tomber dans le fauteuil. Le couloir était vide, à part le bourdonnement des néons. Il tira son téléphone de sa poche. Il hésita. Le regarda. Puis il murmura :
« Battu. J'ai fait des choses. Il faut que je te les dise. » Il marqua un temps, affichant le nom d'un contact sur l'écran. « Il faut que je te dise avant que mon fils se réveille. »
Il ne pressa pas encore le bouton d'appel. Mais tout son corps semblait tendu vers cette décision, comme un joueur avant un coup de pied de pénalité à la dernière minute. Dans le renfoncement du couloir, la lumière d'un néon grésilla, vacilla, puis s'éteignit avec un déclic sec.
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