La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 39: The Decision
Le stade était vide. Les sièges jaunes et rouges du Stade de la Méditerranée absorbaient la lumière dorée du soir, et le seul bruit était celui du vent qui faisait claquer les banderoles publicitaires. Julien et Camille marchaient le long de la ligne de touche, leurs pas faisant crisser le gravier.
Il s'était appuyé sur sa canne au début, mais il l'avait abandonnée à l'entrée du vestiaire. Sa jambe gauche portait encore l'enflure légère des semaines post-opératoires, mais il avançait sans boiter. Presque.
— Tu es sûr que c'était une bonne idée de venir ici ? demanda Camille.
— Le médecin dit que la marche est bonne. Et puis, c'est le dernier jour de la saison. Je voulais voir le terrain une dernière fois. Même si c'est de l'extérieur.
Ils s'arrêtèrent près de la ligne des vingt-deux mètres. Le terrain était impeccablement tondu, strié de bandes alternées vert clair et vert foncé, immaculé comme une page vierge.
— La finale a lieu dimanche, dit Camille. Les gars s'entraînent demain matin.
— Je sais.
Julien regarda les poteaux. La réalité de tout ce qui lui était refusé semblait se concentrer dans ces cinquante mètres d'herbe entre eux et l'en-but opposé.
— Il y a une chose que je ne t'ai pas dite, reprit-il.
Elle tourna la tête, les sourcils légèrement levés.
— Le nouveau coach, Robin, m'a appelé hier.
Le cœur de Camille fit un bond, mais elle garda un visage calme.
— Et alors ?
— Il a entendu parler de ma rééducation. Il dit qu'il y a une place sur le banc pour le dernier match. Si je suis déclaré apte.
Le vent souffla plus fort, et les mèches de cheveux de Camille volèrent devant ses yeux. Elle les plaqua d'un geste machinal.
— Julien, ton chirurgien a été très clair. Ta saison est finie. La reprise progressive ne commence qu'au mois prochain. Même dans le meilleur des cas, tu ne seras pas prêt avant la pré-saison complète.
— Robin dit qu'il ne me ferait pas entrer avant la soixante-dixième minute. Et seulement si j'ai été déclaré apte par un médecin. Toi, tu es médecin. Enfin, tu es en train de le devenir.
— Tu sais que ce n'est pas la même chose. Je suis ta kiné. Comme ça, naturellement. Mais pour une validation de retour au jeu, il me faudrait l'accord du chirurgien.
— Je peux obtenir un rendez-vous demain matin avec le Dr Belmont.
Camille ferma les yeux. Elle leva la main pour interrompre.
— Attends. Tu es sérieux ?
— Je ne pourrais que faire dix minutes. Peut-être moins. Mais je veux sentir ça. Une dernière fois. Le bruit du public. La mêlée. Mes mains sur le ballon, la terre qui colle aux crampons.
Il ouvrit les bras pour englober tout le stade vide, puis les laissa retomber, las.
— Après demain, je ne referai plus jamais ce que j'ai fait pendant quinze ans. Quand j'ai dit aux médecins que j'étais prêt à arrêter, je pensais que ça réglerait quelque chose. Mais j'ai passé quinze ans à vivre dans l'ombre de Vincent et à vouloir tout abandonner. Et aujourd'hui, je me rends compte que j'ai passé quinze ans à me prouver que je n'étais pas lui. Ce terrain, c'est le seul endroit où je savais qui j'étais.
Sa voix se brisa légèrement sur la fin, et il se détourna, comme pour cacher la vulnérabilité.
Camille resta silencieuse un long moment. Tout ce qu'elle savait de la médecine sportive, tout ce qu'elle avait étudié depuis qu'elle avait commencé sa formation, criait danger. Un retour à deux mois d'une chirurgie du genou était une folie. Mais qu'est-ce que ça voulait dire, être sage, ici, dans ce stade au coucher du soleil, avec l'homme qui avait découvert que la vie sans rugby pouvait avoir un goût, mais qui n'avait pas encore fait la paix avec le terrain ?
— Rentrons, dit-elle finalement. On en parle ce soir. Pas ici, avec le vent dans les oreilles.
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La maison avait des senteurs de figuier et de pain chaud, car elle avait laissé la pâte monter toute la journée. Elle avait préparé une ratatouille dans un large plat en terre, disposée sur la table de la terrasse avec des verres de rosé pâle.
Il s'assit en face d'elle, la jambe étendue sur un banc bas, sa main caressant machinalement la cicatrice à travers le tissu léger de son pantalon.
— Dis-moi ce que tu penses vraiment, dit-il.
Camille posa son verre. Elle avait passé toute la journée à peser des arguments contradictoires, les faisant tourner dans sa tête.
— Tu as un genou qui ne tient qu'à un fil. Le Dr Belmont a reconstruit ton ligament, mais le cartilage est encore fragile. Les quadriceps ont perdu vingt pourcent de leur force. Tu es sensible aux appuis latéraux, et tu sais mieux que personne ce que ça veut dire pour un pilier : les mêlées, les impacts directs, les placages. Si tu prends un choc sur un genou mal consolidé, tu mets fin à ta carrière de façon définitive — peut-être même en te condamnant à une arthroplastie avant cinquante ans.
Il hocha lentement la tête.
— Tu as raison.
— Je n'ai pas fini, le coupa Camille. Tu as raison de vouloir jouer, aussi.
Le regard de Julien s'éclaira d'une lueur surprise.
— Comment ça ?
— Parce que ce n'est pas de l'orgueil. C'est une apothéose. Tu n'as jamais joué pour toi-même, n'est-ce pas ? Tu as toujours joué pour Vincent. Pour son fantôme. Pour ton père. Pour le club. Pour prouver quelque chose. Mais là, tu veux jouer parce que tu as décidé, toi. Et il y a une valeur dans ça. Une valeur que toute la médecine sportive du monde ne saurait quantifier.
Elle se pencha, l'observa droit dans les yeux.
— Mais je ne peux pas te laisser y aller sans conditions.
— Écoute-les.
— Premièrement, je viens avec toi au rendez-vous de demain avec le Dr Belmont ; je parle avec lui et je fais l'évaluation moi-même. S'il y a le moindre doute radiologique ou clinique, on retire ton nom de la liste.
D'accord.
— Deuxièmement, tout ce que tu ressens — même une brûlure légère, même une gêne qui n'est pas présente au repos — tu lèves la main. Le coach sortira un joueur, et tu t'arrêtes. Pas de héros, pas de rafistolage soi-même. La première chose que je t'ai apprise sur le terrain, c'est que la douleur est un message du corps. Tu m'écoutes.
Il glissa deux doigts jusqu'à sa mâchoire, un geste de concentration qui lui était familier depuis l'enfance, une manière de peser des promesses.
— Je te le promets.
— Troisièmement, dimanche soir, quoi qu'il arrive, tu me rejoins dans la tribune, tu me prends dans tes bras et tu me dis, en face, ce que tu as envie de faire de ta vie. Je ne veux pas qu'on laisse cette décision en suspens derrière le tapage des victoires ou des défaites. Tu me comprends ?
Il tendit la main par-dessus la table et saisit la sienne. La pression de ses doigts était chaude, ferme, tremblante d'une émotion contenue.
— Je te comprends.
Le bruit des grillons emplit leur silence, les cigales accompagnant la tombée de la nuit sur la vallée de vignes en pente.
— Alors, c'est oui ? demanda-t-il d'une voix inhabituellement vulnérable, celle qu'il réservait aux rares moments de confiance absolue.
Camille soupira et se leva, contourna la table et vint s'asseoir contre lui, la tête sur son épaule, le parfum de la lavande et du romarin montant du jardin.
— C'est oui. Mais souviens-toi de tes promesses.
Ses doigts s'entremêlèrent aux siens, laissant aller le poids des deux douleurs, celle du passé et celle des projets qui n'étaient pas encore nés.
Ils restèrent là, enlacés, jusqu'à ce que les étoiles apparaissent au-dessus des Alpilles.
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Le jour se leva sans vent. Un grand ciel bleu de printemps, léger et pur. À six heures, Camille avait déjà préparé son sac : un tensiomètre, un élastomère, ses questionnaires d'évaluation. Elle avait réservé un créneau avec le Dr Belmont pour huit heures.
Julien arriva dans la cuisine, une serviette autour du cou après sa douche matinale, les cheveux humides. Il sembla incroyablement jeune dans la lumière crue du matin, presque vulnérable, ainsi vêtu d'un simple jean et d'une chemise bleue qu'elle lui avait offerte quelques mois plus tôt.
— Prêt ? demanda-t-elle.
Il regarda ses mains, comme pour se souvenir de ce qu'elles avaient serré pendant quinze ans : une boule de cuir, un ballon ovale. Elles étaient fortes, calleuses, mais redoutables de délicatesse quand elles tenaient un verre de vin ou caressaient le dos d'une femme.
— Je ne sais pas ce que signifie « prêt », dans ce contexte, avoua-t-il. Mais je suis prêt à écouter mon corps. Et à t'écouter toi. J'ai promis.
Camille sourit, attrapant une pomme sur le comptoir.
— Alors on y va.
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