La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 40: The Final Whistle
Le silence du stade, un instant plus tôt, était assourdissant. Quarante mille voix retenues, un seul souffle collectif suspendu dans l’air chaud de la Méditerranée. Camille ne respirait plus. Ses doigts s’enfonçaient dans le plastique dur du siège, et elle regardait le numéro 10 s’approcher du ballon, posé au sol comme une offrande.
Julien s’arrêta à trois mètres du tee. Il releva la tête, balaya la tribune d’un regard lent, comme s’il cherchait quelque chose. Ou quelqu’un. Elle savait qu’il ne la voyait pas, pas précisément, pas dans cette marée de visages. Mais elle leva la main. Un geste minuscule, à peine visible. Elle le fit quand même.
Il baissa la tête. Trois pas. Deux. Le pied frappa le cuir, un son sec qui claqua dans le silence, et le ballon s’éleva, un arc parfait qui sembla durer une éternité, puis bascula entre les poteaux.
La foule explosa. Le stade trembla. Sur la pelouse, les maillots rouge et noir de ses coéquipiers convergèrent vers lui, une vague humaine qui l’engloutit, le souleva, le porta comme un trophée. Le chronomètre affichait soixante-dix-huitième minute. Le score : 21 à 19. Essai transformé. Le titre était là, à portée de main.
Camille ne regardait pas le ballon. Elle regardait lui. Il émergea de la mêlée de ses coéquipiers, le visage rouge, les cheveux collés, les yeux brillants. Et dans ce chaos de joie brute, il la trouva. Vraiment, cette fois.
Il leva une main. Elle agita la sienne en retour. Et il acquiesça. Un seul mouvement de tête, net, sans ambiguïté. Le message était simple : c’était pour toi. C’était la dernière fois.
Autour d’elle, les supporters criaient, s’embrassaient, des inconnus se serraient dans les bras. Camille resta assise, les mains nouées sur ses genoux, un sourire immense et fragile aux lèvres. À quelques rangées devant, Antoine était debout, hurlant avec les autres, son crâne luisant de sueur, les larmes coulant librement sur ses joues. Il n’essayait même pas de les cacher.
Les dernières minutes s’écoulèrent comme un rêve. Le ballon fut botté en touche. Le coup de sifflet final déchira l’air, et le stade devint une fourmilière en délire. Sur la pelouse, les joueurs s’effondrèrent, se relevèrent, coururent dans toutes les directions. Les tribunes déversèrent leur flot humain sur la pelouse, une marée rouge et noire.
Camille descendit les escaliers au milieu de la foule, portée par le mouvement. Elle croisa des visages inconnus, des parents qui pleuraient, des enfants montés sur les épaules de leurs pères. Elle avait perdu Antoine dans la bousculade, mais elle savait où elle allait. Vers le bord de la pelouse. Vers lui.
Il était là, entouré de coéquipiers, le trophée d’argent dans les mains, soulevé par les autres, tourné vers les tribunes. Il riait. Il pleurait peut-être, elle ne voyait pas. Mais quand il leva le trophée une dernière fois et le rendit aux autres, ses yeux cherchèrent de nouveau.
Elle était à cinq mètres de lui, de l’autre côté de la barrière. La foule les séparait encore. Il la vit. Il dit quelque chose à Thomas, à côté de lui, et commença à se frayer un chemin vers elle. On le ralentissait, on l’attrapait, on l’embrassait, on le tirait pour une photo. Il souriait, serrait les mains, acceptait les accolades, mais il avançait. Lentement. Obstinément. Vers elle.
Camille resta immobile à la barrière, ses deux mains accrochées à la rambarde métallique. Son cœur battait fort, un tambour sourd dans sa poitrine. Elle regardait les autres le célébrer, ses coéquipiers qui l’entouraient comme une famille de fortune, cette équipe qu’il avait refusé d’abandonner malgré son corps qui criait grâce.
Il atteignit enfin la barrière. Deux mètres les séparaient. Sa chemise était trempée de sueur et de champagne, ses yeux brillants d’une joie totale. Il posa ses mains sur la rambarde, à quelques centimètres des siennes.
« On l’a fait », dit-il, essoufflé.
« Tu l’as fait », corrigea-t-elle.
Il secoua la tête, un sourire épuisé aux lèvres. Autour d’eux, la foule continuait de défiler, des gens les bousculaient sans les voir, une cacophonie de cris, de chants, de klaxons. Mais entre eux, l’espace semblait suspendu.
« Le genou ? » demanda-t-elle.
Il plia la jambe, un geste lent, volontairement théâtral. « Il va bien. Pas de douleur. J’ai tenu ma promesse. »
« Je sais. Je t’ai regardé. »
Il y eut un silence. Un de ces silences qui pèsent plus que des mots. Il prit une inspiration profonde, ses épaules se soulevant sous le maillot trempé.
« C’est fini, Camille. Je veux dire… vraiment fini. Rugby. Carrière. Tout ça. C’était le dernier match. Le dernier essai. La dernière fois que je lève ce trophée. »
Elle ne dit rien. Elle attendit. Il fallait qu’il le dise, lui, à voix haute, pour que ce soit vrai.
« Je suis fait pour autre chose maintenant », continua-t-il, sa voix se frayant un chemin dans le vacarme. « Je ne sais pas encore quoi. Je ne sais pas si je serai bon à autre chose. Mais je sais une chose. Je veux le découvrir avec toi. Dans le calme. À la maison. Avec les vignes, les soirées tranquilles, et ce projet de bergerie qu’on a laissé en plan. »
Camille sentit ses yeux picoter. Elle cligna plusieurs fois, refusant de craquer maintenant, pas dans cette marée humaine.
« Tu es sûr ? » demanda-t-elle. « Tu viens de gagner un titre. Dans dix minutes, tu vas signer des autographes, et le président va te supplier de rejouer une saison. »
Il secoua la tête, fermement. « Le président peut me supplier jusqu’à la fin des temps. Ma réponse est là. » Il tapota sa poitrine, là où le cœur battait sous le maillot. « Et elle n’a pas changé depuis que je suis sorti de la salle d’opération. Elle n’a pas changé depuis que je t’ai vue dans ce couloir d’hôpital. »
Une femme en costume officiel s’approcha, une médaille à la main, et tira sur la manche de Julien pour l’interview télévisée. Il leva la main.
« Dans une minute », dit-il sans quitter Camille des yeux. La femme insista. Il tourna la tête, brièvement. « Une minute. S’il vous plaît. »
Elle recula, contrariée, mais s’éloigna.
Il se retourna vers Camille. Sa voix était plus basse maintenant, presque couverte par la clameur du stade.
« Alors ? » dit-il. « Tu veux bien passer une vie avec un ex-rugbyman reconverti en… je ne sais pas encore. Apprenti vigneron ? Mari enthousiaste ? Homme à tout faire ? »
Elle rit, un rire mouillé qui franchit la barrière entre eux. Elle n’était plus capable de retenir les larmes, et elle n’essayait plus.
« Je veux bien, dit-elle. Mais à condition que tu acceptes les séances de kiné gratuites à vie. »
Il éclata de rire, tête renversée, les yeux fermés. Quand il les rouvrit, ils étaient pleins d’une douceur qu’elle ne lui avait jamais vue.
La femme au micro revint, cette fois accompagnée d’un cameraman. Julien lui fit un signe, main levée, puis se pencha par-dessus la barrière. Il prit le visage de Camille entre ses deux mains, ses doigts rudes contre ses joues humides, et il l’embrassa. Un baiser long, doux, insolent au milieu du chaos, comme un point final élégant posé sur une phrase fiévreuse.
Autour d’eux, quelques photographes se retournèrent, objectifs braqués. Julien s’écarta lentement, son front contre le sien.
« Rendez-vous ce soir », murmura-t-il. « À la maison. On parlera de tout ça. De l’avenir. Du calme. De nous. »
Elle acquiesça. Il l’embrassa une dernière fois, rapide, puis se laissa entraîner par la femme au micro vers les projecteurs et les caméras.
Camille recula dans la foule. Elle chercha Antoine des yeux et le trouva à quelques mètres, adossé à une barrière, un gobelet en plastique à la main, un sourire immense sur son visage. Il leva son gobelet dans sa direction, un toast silencieux. Elle lui rendit son sourire.
Sur la pelouse, Julien soulevait de nouveau le trophée, les flashs crépitant autour de lui. Il riait, il criait avec les autres. Mais à un moment, entre deux explosions de joie, il tourna la tête vers les tribunes. Il chercha. Il la trouva. Il sourit — un sourire intime, détendu, qui n’était pas pour la foule.
Camille resta là, les bras croisés, le regard posé sur lui. Il avait fini. Ils commençaient.
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