La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 5: The President's Debt
Le couloir sentait le détergent et l’humidité des serviettes propres. Camille avait fini son tour de table avec les joueurs de l’équipe réserve, et elle traversait le bâtiment administratif pour rejoindre son bureau lorsque la voix de Moreau filtra à travers une porte entrebâillée.
Elle aurait dû continuer. Elle aurait dû.
Mais le nom de Marcel Aubert arrêta net sa progression, comme une main posée sur son épaule.
« Je te l’ai déjà dit, Marcel. Tu auras ton argent. La saison n’est pas terminée. » La voix du président était serrée, un cran au-dessus de la colère contenue. Camille savait qu’elle ne devrait pas écouter, mais ses pieds refusaient d’obtempérer. « Les sponsors versent en juin. La billetterie pour les phases finales n’a jamais été aussi haute. Tu toucheras chaque centime, avec les intérêts si c’est ça qui te fait plaisir. »
Un silence. Puis, plus bas : « Non, tu ne vas pas faire ça. Le club n’est pas à vendre. Ce club appartient à ma famille depuis trente-deux ans, et je ne vais pas laisser un crevard comme toi — »
La porte bougea brusquement. Camille eut tout juste le temps de reculer d’un pas et de faire semblant de regarder son téléphone avant que Moreau ne sorte dans le couloir, le visage écarlate, le téléphone plaqué contre son oreille.
Il la vit.
Ses yeux s’étrécirent. Il couvrit le micro de son téléphone d’une main plate.
« Mademoiselle Roussel. »
« Je passais, monsieur le président. Je n’ai rien — »
« Vous avez entendu. »
Ce n’était pas une question. Sa voix était tombée dans une tessiture grave, celle qu’il réservait aux capitulations des contrats, aux verdicts des commissions de discipline. Le genre de voix qui ne laissait aucune place à l’ambiguïté.
Camille déglutit. Les mots s’agglutinaient dans sa gorge.
« Je vous prie de m’excuser, je ne voulais pas importuner », réussit-elle enfin. « Votre porte était entrouverte, j’ai entendu votre voix, et puis — »
Moreau fit un pas vers elle. Le téléphone glissa dans la poche de son blazer bleu marine. Le couloir venait de rétrécir de moitié.
« Écoutez-moi bien, mademoiselle Roussel. Ce que vous venez — ce que vous pensez avoir entendu — n’existe pas. Ce club est financièrement sain, notre comptabilité est transparente, et si un mot de cette conversation sort d’ici, si un seul journaliste pose une question qui pourrait y faire écho, vous ne travaillerez plus jamais dans le rugby professionnel. Ni dans le sport, d’ailleurs. En France. En Europe. »
Sa mâchoire se contracta. Camille sentit sa propre tension irradier entre ses épaules, là où la fatigue de la journée s’était installée.
« Vous signez votre contrat demain matin, ajouta-t-il. Pour le bonus de trente mille, je vous conseille de le faire avant que je change d’avis. Et pour ce qui est de cette conversation… » Il s’approcha encore. Son odeur de tabac froid et d’eau de toilette bon marché envahit l’espace entre eux. « Elle n’a jamais eu lieu. Vous comprenez ? »
Camille hocha la tête. La nuque raide.
« Parfait. »
Il tourna les talons et s’engouffra dans son bureau en claquant la porte derrière lui.
Camille resta là, immobile, dans le couloir aux néons qui bourdonnaient. Le rythme de son cœur lui martelait les tympans à un point tel qu’elle ne put entendre sa propre pensée.
Quand elle retrouva l’usage de ses jambes, elle se rendit dans son bureau, ferma la porte, et s’assit dans l’obscurité. La lumière du soir tombait sur les collines derrière le centre d’entraînement, un coucher de soleil orange qui n’avait plus rien d’apaisant.
Elle avait signé un contrat qui lui imposait de travailler avec un homme à la limite de la rupture. Elle avait accepté trente mille euros pour un projet dont elle connaissait déjà le danger. Et maintenant elle découvrait que le club vacillait sur un fil qu’elle n’avait jamais soupçonné.
Elle sortit son téléphone. Son doigt hésita au-dessus du contact de sa sœur, puis passa au-dessus de celui de sa mère. Ce n’était ni l’une ni l’autre qu’elle voulait appeler.
Elle fit défiler plus bas. Un numéro sans nom, seulement une petite icône de silhouette. Peut-être quinze ans qu’elle ne l’avait pas appelé. Depuis la mort de Vincent, en réalité, quand les distances étaient devenues plus définitives que les frontières.
Elle reposa le téléphone face contre table.
Non. Elle pouvait gérer cela. Elle avait géré la capitale, les urgences, les corps brisés des joueurs que toute la France regardait s’effondrer en direct. Elle avait recousu les mains que d’autres avaient ouvertes en éclats de miroir, et elle avait tenu bon sous des regards qui promettaient la vengeance.
Elle pouvait gérer un président endetté et une conversation qu’elle n’était pas censée avoir entendue.
Mais quittant son bureau une heure plus tard, sa sacoche sous le bras, elle fit halte dans le couloir. Le kit bag de Vincent trônait toujours dans un coin de la pièce, son cuir fatigué et sa serrure rouillée formant un poids visuel qu’elle ne parvenait pas à ignorer. La lettre à l’intérieur, non envoyée, continuait à peser sur elle comme une dette à son tour.
Elle laissa tomber la main sur la portière de sa voiture et leva les yeux vers les bâtiments du centre d’entraînement. Dans l’une des fenêtres du second étage, une lumière s’alluma.
Julien.
Elle pensa à sa démarche asymétrique dans la piscine, à la grimace qu’il avait masquée en sortant de l’eau, à cette manière qu’il avait eue de s’abandonner aux exercices par pur défi, par jeu du « je vais te prouver que tu as tort ». Il ne savait pas. Tout ce qu’il ignorait sur sa sœur, sur son corps, sur l’héritage brisé d’une famille qui ne savait plus comment se parler.
Elle monta dans la voiture et démarra.
En traversant le rond-point à la sortie du centre, elle jeta un dernier regard au nom du club illuminé dans la nuit — MONTPELLIER RUGBY 96. Elle calcula mentalement son loyer, ses mensualités de leasing, le reste des courses de sa semaine. Paris lui avait volé ses économies ; Montpellier lui offrait un nouveau départ, une illusion de calme à laquelle elle s’était accrochée comme à une bouée.
Mais une bouée retenue par une chaîne finit par couler elle aussi.
Le lendemain matin, à 8h47, Camille posa sa signature au bas du contrat que la secrétaire de Moreau lui tendit, sans rencontrer le regard du président, qui était assis derrière son bureau, apparemment en grande conversation avec quelqu’un au téléphone. Il leva à peine son stylo pour la saluer.
Elle sortit du bureau, l’enveloppe du contrat en premier paiement sous le bras, et les avait-été de la conversation de la veille tournaient encore sous son crâne comme des poissons dans un bassin trop petit.
Dans la salle de kiné, Julien était déjà là, adossé contre une table de massage, les bras croisés, l’expression fermée. Il ne la salua pas. Il se contenta de dire :
« Tu es en retard de trois minutes. »
Camille ne répondit pas. Elle déposa sa sacoche, sortit son carnet, et le regarda droit dans les yeux.
« Aujourd’hui, on travaille sur ton gainage. Et vous allez faire chaque répétition sans commentaire. »
Le fantôme d’un sourire traversa son visage, et ce fut tout. Mais le simple fait qu’il ne l’ait pas insultée était déjà un progrès.