La Dette du Gardien
Lire le chapitre 10: Ewan's Trail
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd, chargé d'une humidité qui collait à la peau. Callum avançait le long de la crête, là où les pins s'espagaient pour laisser place à un à-pic de schiste gris. Les marques de pas dans la boue étaient fraîches — pas celles d'un animal. Celles d'un homme qui courait, ou qui fuyait.
Ishbel suivait à quelques mètres derrière lui, silencieuse. Elle avait cessé de parler depuis qu'ils avaient quitté le village. Peut-être qu'elle sentait la même chose que lui : la forêt retenait son souffle, comme une bête tapie qui attend le bon moment pour bondir.
— Là, dit Callum en s'arrêtant net.
Une botte. Une seule, retournée sur le bord du précipice, la semelle usée tournée vers le ciel. Il la ramassa, sentit le cuir détrempé, la boue encore fraîche qui y adhérait. Cette botte n'était pas là depuis longtemps. Pas des jours. Peut-être pas des heures.
— C'est celle d'Ewan, dit Ishbel, la voix serrée.
— Tu en es sûre ?
— Il les faisait réparer chez mon oncle. La couture sur le côté — c'est sa marque. Personne d'autre ne porte des bottes comme ça dans le coin.
Callum retourna la botte dans sa main. À l'intérieur, un papier. Un morceau de page arrachée, froissé, taché d'humidité mais encore lisible. Il le déplia avec précaution.
*Elle ne peut pas avoir ce qu'elle garde. Le gardien peut échanger ce qui n'est pas encore marqué. Le passage se trouve sous l'eau, pas dessus. Je l'ai vu — je l'ai —*
Le texte s'interrompait net. Une déchirure brutale, comme si la main qui tenait ce papier avait été interrompue. Callum lut la phrase deux fois. Trois fois. Le gardien peut échanger ce qui n'est pas encore marqué. Il leva les yeux vers l'à-pic, vers la rivière qui serpentait en contrebas, invisible dans le brouillard.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Ishbel, tendant la main.
— Rien. Une liste de courses. Il devait la garder dans sa botte pour les garder au sec.
Le mensonge venait facilement. Trop facilement. Il glissa le papier dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, avant qu'elle ne puisse l'approcher. Ishbel le regarda avec une expression qui n'était ni tout à fait de la méfiance, ni tout à fait de la complicité. Elle savait qu'il mentait. Et elle choisit de ne pas insister.
Pour l'instant.
Callum se retourna vers le précipice. Le brouillard avait commencé à se dissiper, révélant la rivière en contrebas, étroite et noire, qui coulait vers le pont de pierre. Si le passage se trouve sous l'eau... Ewan avait découvert quelque chose. Une faille. Un moyen de contourner le gardien, de tromper le pacte.
Mais était-ce un véritable indice — ou un autre appât ?
La voix de son père résonnait encore dans sa tête, venue des racines du chêne. Ewan MacNab était un homme pragmatique, un ranger qui connaissait les bois comme sa poche. Ce n'était pas le genre d'homme à écrire des messages cryptés dans sa botte. C'était le genre d'homme à agir, à creuser, à bâtir. S'il avait laissé cette note, c'est qu'il avait trouvé quelque chose de réel. Ou qu'on avait voulu lui faire croire qu'il avait trouvé quelque chose.
— On rentre, dit Ishbel. Il va faire nuit dans une heure.
— Pas encore. Je veux voir la rivière.
— Callum —
— Il y a une passage en dessous. C'est ce qu'il faut chercher. Pas le pont. L'eau.
Elle fit un pas vers lui, et son visage avait changé. Plus de prudence, plus de détour — une colère froide, presque maternelle.
— C'est exactement la même histoire que les champignons, que la voix sous l'arbre, que l'empreinte dans la terre. Quelqu'un — quelque chose — te montre un chemin. Et toi, tu le suis. Tu crois que c'est toi qui décides, mais c'est elle qui trace la route. Tu ne vois pas ça ?
— Je vois un homme disparu. Je vois une note qui dit qu'il y a un moyen.
— Et si le moyen c'est de te faire entrer dans l'eau, de te faire traverser la frontière ? Si Ewan n'a jamais écrit cette note ?
Callum serra le papier dans sa poche. Son père. Sa mère qui savait. Sa grand-mère qui avait tenu le journal.Et maintenant Ewan, qui avait peut-être trouvé une porte de sortie. Tous ces fils qui le tiraient vers le pont, vers la rivière, vers l'endroit où la forêt serrait sa gueule de pierre.
Il s'accroupit au bord de l'à-pic. Quelque chose dans sa tête — une image, un souvenir — venait de vaciller. Il avait sept ans. Il courait dans un champ de bruyère, sa mère derrière lui, le ciel immense et gris. Il y avait un chien. Un colley noir avec une tache blanche sur l'œil. Il s'appelait —
Le nom fila entre ses doigts comme de l'eau.
Callum se releva brusquement, le vertige au bord du crâne. C'était la première fois qu'il le sentait aussi clairement : pas un souvenir qui revenait malgré lui, mais un souvenir qui partait. Qui glissait hors de portée, emporté par un courant invisible. Il aurait pu hurler dans la brume.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Ishbel, inquiète soudainement.
— Rien. On redescend.
Il garda le papier caché. S'il le montrait, Ishbel l'obligerait à ralentir, à réfléchir. Et peut-être qu'elle aurait raison. Mais il n'avait plus le temps d'avoir raison. Il avait deux nuits avant la pleine lune, et les souvenirs qui lui restaient fondaient comme neige sous le soleil.
En redescendant la crête, il ne put s'empêcher de jeter un regard en arrière. Le brouillard avait repris sa place, enveloppant l'à-pic d'un voile gris. Quelque part, en contrebas, la rivière coulait vers le pont. Il aurait juré que l'eau chantait. Un chant très ancien, très bas — la voix d'une femme, ou d'une terre qui respire.
Ishbel s'était arrêtée elle aussi. Elle tendait l'oreille.
— Tu entends ? dit-elle.
Callum ne répondit pas. Il avait entendu. Mais ce qui le troublait, ce n'était pas le chant. C'était le silence, juste avant — l'instant où la forêt tout entière avait semblé reconnaître ce papier dans sa poche. Comme si la note n'était pas une découverte qu'il avait faite, mais un message qu'on avait glissé dans la botte d'un disparu en attendant que lui, Callum MacRae, vienne le trouver.
Et au fond, dans le creux de sa poitrine, une certitude froide : cette note n'était pas destinée à Ewan. Elle avait été écrite pour lui. Depuis le début, tout avait été écrit pour lui.
Le pont de pierre l'attendait. Et l'eau qui passait dessous — ou peut-être dessous, dans le noir — portait maintenant son nom.