La Dette du Gardien
Lire le chapitre 20: False Hope
La bruine s’était transformée en pluie drue lorsque Callum et Ishbel atteignirent la clairière. Le vrai dirk pesait dans sa main comme un morceau de nuit solidifié, sa lame gravée de lignes qui semblaient se déplacer sous la lumière grise. Ishbel s’accroupit près d’une pierre plate couverte de mousse, écartant les fougères pour révéler un cercle de symboles patinés par des siècles de pluie et de vent.
— C’est ici, dit-elle. Le site originel. Morag avait raison — c’est plus ancien que le cercle de pierres. Beaucoup plus ancien.
Callum s’agenouilla en face d’elle, le drik posé en travers de ses paumes. Il sentait le froid du métal traverser sa peau, s’insinuer jusque dans ses os. Les gravures semblaient vibrer, comme si elles répondaient à quelque chose sous la terre.
— Le rituel de Morag, répéta-t-il. Contre-pacte. On rend ce qui a été pris, on purifie le lien.
— On ne peut pas rendre des souvenirs morts, dit Ishbel doucement. Mais on peut purifier le conduit par lequel ils ont été pris.
Il hocha la tête, ignorant la voix en lui qui murmurait que c’était trop simple. Depuis le début, rien n’était simple.
Il planta la pointe du dirk dans la terre molle au centre du cercle gravé. Un frisson parcourut le sol, comme un animal qui se réveille. Callum récita les mots que Morag lui avait donnés — des syllabes gaéliques anciennes qu’il ne comprenait pas mais qui lui brûlaient la gorge. Ishbel joignit sa voix à la sienne, plus claire, plus sûre.
L’air se figea.
Puis la forêt hurla.
Le son venait de partout à la fois — un grondement de racines qui se déchirent, de branches qui se tordent, de bois qui gémit. Les arbres autour d’eux se penchèrent, leurs troncs craquant comme des os qui se brisent. Callum sentit la pression monter dans ses oreilles, une vibration qui lui fit grincer des dents.
Ishbel recula, les yeux écarquillés. — Callum, le dirk…
La lame vibrait dans la terre, comme une aiguille de boussole qui cherche le nord. Puis elle se souleva d’elle-même, tordue par une force invisible, et jaillit du sol pour aller se ficher dans le tronc d’un chêne à trois mètres d’eux.
L’Ur émergea de l’obscurité entre les arbres.
Callum l’avait vu dans ses visions, mais cela ne l’avait pas préparé à la réalité. La créature n’avait pas de forme fixe — un amas de racines noires et de terre qui se mouvait comme un envol d’oiseaux, un corps qui se faisait et se défaisait dans un mouvement perpétuel. Des yeux brillaient dans les profondeurs de cette masse, des centaines de paires d’yeux qui clignaient toutes en même temps.
— Vous tentez de briser le pacte, dit la voix de l’Ur, et elle portait en elle des milliers d’échos. Des voix d’enfants, de femmes, d’hommes. Vous êtes le gardien, et vous me trahissez.
— Tu es le traître, répondit Callum, la voix cassée par l’effort. Tu as été créé pour protéger cette terre, pas pour dévorer les souvenirs de ceux qui la cultivent.
L’Ur se tordit, une contraction spasmodique traversant toute sa masse. Le sol trembla.
— Les MacRae ont fait de moi ce que je suis, dit-elle. Chaque génération qui a offert son premier-né pour engraisser ses champs. Chaque promesse arrachée sous la menace. Votre famille a créé le monstre, gardien, et maintenant vous venez me juger ?
Ishbel cria. Une racine noire l’avait saisie par la cheville et la tirait vers le corps principal de la créature. Callum se précipita, saisit le dirk planté dans le chêne et le tira d’un geste sec. La lame était brûlante, mais il ne lâcha pas.
Il l’enfonça dans la racine qui tenait Ishbel, et la créature hurla. La racine se rétracta dans un jet de sève noirâtre, et Ishbel roula au sol, haletante.
Callum se tourna vers l’Ur. Il leva le dirk, la lame pointée vers la masse frémissante.
— Arrête ça. Maintenant.
L’Ur se figea, puis un rire monta de ses profondeurs — un son rauque, dépourvu d’humour, qui éclaboussa la clairière.
— Tu crois me menacer avec cette lame ? C’est la clé, pas une arme. Elle n’ouvre rien, petit.
L’espace d’un instant, une forme humaine émergea de la masse noire — un visage aux traits mouvants, semblant changé à chaque battement de cœur. Les yeux étaient ceux de Callum. Ses propres yeux, mais brûlants de quelque chose d’ancien et de patient.
— Je vais te prendre quelque chose que tu chéris, dit l’Ur. Pour que tu comprennes ce que tu tentes de faire.
Callum n’eut pas le temps de réagir. Une force invisible s’abattit sur lui, le projetant en arrière. Il retomba sur le dos, le souffle coupé, le dirk échappé de sa main. Le monde se réduisit à un éclair blanc.
Quand la lumière reflua, il était étendu sur le sol humide, la pluie martelant son visage. Quelque chose manquait. Il le sentait — un vide net dans sa mémoire, une fenêtre qui venait de se fermer. Il chercha le souvenir, les doigts de son esprit tâtonnant dans le noir.
Rex.
Son premier chien. Le labrador qu’il avait eu à sept ans, qui dormait sur son lit en dépit des interdictions de sa mère, qui l’avait suivi partout pendant dix ans. Il se souvenait de la fourrure entre ses doigts, du poids de la tête sur ses genoux, du nez froid contre sa joue les matins d’hiver. Il se souvenait de tout ça, mais il ne se souvenait plus du jour de sa mort. Ni de son nom.
Rex. Il s’appelait Rex. Le nom flottait dans sa mémoire comme un bateau sans ancre, le visage et l’histoire qui allaient avec se rétractant en une boule de vide douloureux.
Il voulut pleurer, mais il n’y avait rien en lui — juste un trou béant, une perte si grande qu’il ne savait plus comment la nommer.
— Callum !
La voix d’Ishbel lui parvint à travers le brouillard de la douleur. Il tourna la tête. Elle était assise contre un arbre, un éclat de corne traversant son épaule, le sang coulant de sa blessure pour se perdre dans la terre trempée. Ses lèvres étaient blanches, mais elle le regardait avec une intensité farouche.
— Il faut partir, souffla-t-elle. Maintenant.
Callum leva les yeux. L’Ur reculait, se dissolvant dans l’ombre des arbres, mais sa voix lui parvint encore, portée par le vent :
— C’est une dette, MacRae. Tu la rembourseras jusqu’au dernier souvenir. Et ensuite tu comprendras ce que j’ai toujours su : il n’y a pas de fin heureuse pour les gardiens. Il n’y a que des pertes, accumulées jusqu’à ce qu’il ne reste rien à perdre.
La créature disparut, et la forêt redevint silencieuse.
Callum rampa vers Ishbel, le sol humide sous ses genoux, et l’aida à se relever en prenant soin de ne pas toucher sa blessure. Elle grimaça, mais tint debout.
— Le dirk, dit-elle. Il faut le retrouver.
Il le vit planté dans la terre du cercle gravé, comme s’il attendait d’être repris. La lame semblait plus sombre qu’avant, ses gravures plus profondes et plus nettes.
Callum tendit la main, mais au moment où ses doigts frôlaient la garde, la terre autour de lui se souleva. Une racine blanche, fine comme un cheveu et presque lumineuse, s’enroula autour de sa main.
Le contact glacial lui arracha un cri. La racine se retira aussi brusquement qu’elle était apparue, et la terre se referma.
Il ramassa le dirk et le glissa sous sa veste. La lame vibrait encore, comme si elle sentait quelque chose qu’il ne pouvait pas percevoir.
— Ce n’était pas un échec, dit Ishbel, la voix lointaine, ses doigts pressés contre la plaie. Ça l’a affaiblie. Tu l’as vue reculer.
— Elle m’a pris un souvenir, murmura Callum. Mon chien. Elle a pris mon chien.
— Elle prend ce que tu aimes, répondit doucement Ishbel. C’est ainsi qu’elle te punit de vouloir briser le pacte.
Callum aida Ishbel à marcher jusqu’au sentier. Derrière eux, la forêt était silencieuse, mais il sentait ses yeux invisibles, ses racines qui rampaient sous la terre, patientes, toujours plus proches.
Il portait le dirk contre sa poitrine, la chaleur du métal traversant le tissu de sa veste. L’image du visage de l’Ur surgit dans son esprit — ses propres traits, tordus par une colère millénaire — et il comprit que la créature avait eu raison sur un point.
Il ne savait pas encore comment terminer cela.
Mais il savait que ça ne finirait pas ici.
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