La Dette du Gardien
Lire le chapitre 30: Shattered Oath
Le hurlement du monstre lui déchira les os avant même que le sol ne se dérobe. Callum sentit la lame du dirk vibrer dans sa paume, un frisson de métal mort qui remontait le long de son bras, jusqu'à son épaule, jusqu'à ce cœur déjà givré. Il vit le visage de Morag se tordre, non pas de colère, mais de triomphe — elle croyait qu'il allait accomplir le rite.
Il planta la dirk dans la terre.
La pierre de l'autel gémit. Un souffle ancien s'échappa de la faille que la lame venait d'ouvrir, et le cercle de menhirs se mit à vibrer comme une corde tendue. Callum tenait le manche des deux mains, genoux fléchis, offrant sa poitrine aux ténèbres qui montaient. Ishbel cria quelque chose derrière lui — son nom, peut-être, ou un avertissement. Il n'entendit qu'un bourdonnement.
« Tu n'as pas le droit ! » La voix de Morag vrilla l'air. Elle marcha sur lui, la corruption suintant de ses paumes, des filaments noirs s'élançant vers sa gorge. « Le pacte est scellé par le sang ! Tu ne peux pas — »
Callum lâcha la dirk et se releva.
Un froid terrible lui étreignit les côtes, son dernier souffle tiède se cristallisa en un nuage devant sa bouche. Il n'avait plus besoin de la lame. Le givre avait atteint son cœur depuis des heures, et il avait compris, là, sous la racine, en regardant le visage décomposé de son père : la dirk n'était qu'une clé. Le véritable rituel, Morag l'avait accompli depuis toujours — en lui volant ses souvenirs, en mangeant sa vie, en le façonnant comme un réceptacle vide.
Alors il faillit son propre rôle.
Il offrit au Ur ce qu'il lui restait : non pas une promesse de servir, mais un abandon total. Tout ce qu'il était encore — l'amour d'Ishbel, la voix de sa mère, le nom du vent dans les pins — il le jeta dans le gouffre ouvert par la lame.
Le monde bascula.
Le hurlement du Ur changea de nature. Ce n'était plus un cri de triomphe ou de faim, mais un rugissement de possession déçue. Les créatures de terre et d'ombre figèrent sur place, leurs membres se désarticulant dans un craquement d'argile sèche. Morag poussa un cri perçant — un cri humain, cette fois. Les filaments noirs qui la reliaient au pacte se tendirent, puis se déchirèrent, giclant une bile rougeâtre sur la mousse.
Elle eut un moment d'horreur pure. Un instant où elle n'était plus la gardienne déchue, plus la femme qui avait joué avec les ombres de la forêt, mais une vieille femme affaiblie, debout dans un cercle de pierres qui s'effritait.
« Non — je suis la vaisseau — j'ai nourri le pacte — »
Le Ur se retourna vers elle.
Callum vit la chose qu'il avait servie pendant des années — cette entité informe, ce deuil fait de terre et de racines — se déployer comme une main gigantesque autour de Morag. Elle hurla, mais le son se perdit dans le grondement tellurique. Les menhirs vibrèrent, puis se fissurèrent du haut en bas. Une pierre s'effondra à quelques mètres de Callum, et il ne trouva pas la force de bouger. Le givre crissait sous sa peau, remontant le long de sa mâchoire, lui volant les mots.
Il pensa à Ishbel. Il voulut prononcer son nom.
Une onde de choc le souleva du sol.
L'explosion fut blanche et muette. Callum sentit son corps tournoyer dans un vide sans air, la dirk toujours plantée quelque part derrière lui, son manche vissé dans la pierre comme une épine. La lumière l'emplit — douloureuse, impérieuse, une lumière qui ne venait d'aucune étoile. Des images passèrent à travers lui, trop vite pour être comprises : une main tenant la sienne dans une cuisine en hiver, des cheveux noirs éclairés par un feu de tourbe, un visage qui souriait.
Quelqu'un avait dit qu'ils marcheraient jusqu'à la côte, un jour.
Il ne sut pas qui.
Le choc se termina. Callum s'abattit sur le sol meuble, la joue contre la terre tiède, un goût de fer dans la bouche. Le silence retomba — un silence total, inhabitée, comme si la forêt entière avait été arrachée avec les racines du Ur.
Il cligna des yeux. Le ciel était gris. Il n'y avait plus de menhirs debout, seulement des moignons brisés épars sur une clairière dévastée, la terre labourée comme par une charrue géante. La dirk gisait à trois mètres de lui, noire et inerte.
Il s'assit avec peine, chaque muscle criant. Il ne savait pas où il était. Il s'appelait Callum — ça, il le savait. Il était ranger, peut-être. Il y avait eu quelque chose avec une forêt, un pacte, une femme...
Une main se posa sur son épaule.
Il sursauta, se retourna.
Un visage s'approcha du sien, des yeux gris et fatigués, des cheveux argentés tirés en arrière. La femme ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit d'abord. Puis, un murmure :
« Callum ? »
Il ne la reconnut pas.
La femme parut lire l'absence dans son regard, et son visage se décomposa lentement, comme une carte que l'on froisse. Elle dit encore quelque chose, mais les mots ne firent pas leur chemin jusqu'à lui. Ils restaient à la surface de son esprit, des cailloux sur une eau gelée.
« Ishbel », dit-elle. « Dis-moi que tu te souviens. »
Callum ouvrit la bouche. Aucun nom ne vint. Rien. Ni douleur, ni manque, seulement un vide net, méticuleux, là où quelque chose avait existé.
Il baissa les yeux sur ses mains. La peau était redevenue chaude. Le givre avait disparu.
Il se leva, vacillant.
La femme le regardait toujours, les mains tremblantes.
« Je suis désolé », dit-il, et sa propre voix lui parut étrangère. « Je ne... je ne sais pas qui vous êtes. »
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