La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 1: The Will
Le plafond de l'étude sentait la cire et le papier ancien. Une odeur que je n'avais plus respirée depuis les étés chez ma grand-mère, à Dijon. Maître Chevillon lisait le testament d'une voix monocorde, comme s'il récitait une litanie, et je regardais par la fenêtre les toits de Beaune, couleur de tuile ancienne, sous un ciel de fin d'automne qui pesait sur la ville.
« ...lègue à mon fils, Alexandre Moreau, la totalité de la propriété du Clos des Anges, sise sur la commune de Vosne-Romanée, avec ses bâtiments, ses vignes, son chai, ainsi que les parts détenues dans la coopérative locale... »
Il marqua une pause. Je me raclai la gorge. Le vieil homme leva les yeux par-dessus ses lunettes cerclées d'or, et je compris que le reste ne serait pas une simple formalité.
« Monsieur Moreau, vous connaissiez la situation financière de votre père ? »
Je ne le connaissais pas. Pas vraiment. Je l'avais vu cinq fois en trente-quatre ans. Il avait quitté Londres quand j'avais six mois, après le divorce. Ma mère avait gardé le nom, par commodité, disait-elle. Lui avait gardé sa vie, quelque part entre Dijon et la Côte, et il l'avait gardée sans moi.
« Il n'a jamais parlé d'argent, répondis-je. Il ne parlait pas beaucoup, tout court. »
Chevillon pinça les lèvres. À côté de lui, la clerc de notaire, une femme d'une cinquantaine d'années aux cheveux gris impeccables, tourna une page avec une lenteur étudiée.
« Le Clos des Anges est une propriété de sept hectares et demi, en appellation Vosne-Romanée Premier Cru. La maison principale date de 1847. Le chai a été modernisé en 1998. L'ensemble est estimé à... » Il consulta le document. « Voilà ce qui est inscrit dans la déclaration de succession. Mais la réalité est moins engageante. Votre père avait contracté un emprunt de quatre cent mille euros auprès du Crédit Agricole de Nuits-Saint-Georges, garanti par la propriété. Les deux dernières récoltes ont été mauvaises. Celle de l'an dernier a été vendue en vrac, à perte, à un négociant de... » Il chercha le nom. « ... La Maison Ferrand. »
« Vendue en vrac ? » La question avait fusé avant que je puisse la retenir. Je ne savais pas grand-chose du vin, mais je savais que c'était une humiliation. Un domaine comme le Clos des Anges ne vendait pas en vrac. On embouteillait. On étiquetait. On mettait son nom sur le flacon ou on fermait boutique.
Chevillon soupira. « C'est votre père qui a décidé, oui. Il a vendu toute la récolte d'octobre dernier en juillet, avant même la mise en bouteille. Le prix était inférieur de soixante pour cent au prix de la propriété. Je vous le dis franchement, monsieur Moreau : dans ces conditions, le domaine ne couvre pas ses charges. Si vous voulez le garder, il faudra réinjecter de l'argent. Beaucoup, sans doute. Si vous le vendez... les biens viticoles de cette qualité trouvent toujours preneur. Les Chinois regardent la Côte de Nuits depuis dix ans. »
« Et les dettes ? »
« Elles suivent la succession. Acceptez-la, et elles sont à vous. Refusez-la, et le domaine sera vendu aux enchères pour rembourser les créanciers. Vous n'aurez rien, mais vous n'aurez rien à payer non plus. »
Je m'appuyai au dossier de la chaise. Sept hectares de vignes. Une maison. Un chai. Et un mort que je n'avais pas pleuré, parce qu'on ne pleure pas un étranger.
Autour de moi, l'étude de Maître Chevillon semblait avoir été figée dans une autre époque. Les rayonnages de bois verni. Les reliures de cuir. Un portrait de quelque homme de loi en col cassé, probablement un aïeul. C'était le monde de mon père. Il n'avait jamais essayé de me l'expliquer.
« Il y a d'autres choses ? » demandai-je.
« Oui. Votre père a laissé des instructions spécifiques. Deux personnes doivent être contactées. Maître Delacroix, inspecteur à la brigade financière de Dijon, et le conseil juridique du domaine, un cabinet de Genève, Meylan & Associés. » Il prononça le nom avec une pointe de réticence. « Je dois enregistrer officiellement votre réponse. Vous avez quarante-huit heures, une semaine au maximum, pour accepter ou renoncer à la succession. C'est le délai légal. Mais votre père avait ajouté une condition. »
Il toussa, gêné. « Le testament stipule que si vous acceptez, vous devez vous installer sur place, au domaine, pendant au moins six mois. Les vignes ne se gèrent pas à distance. C'est ce qu'il a écrit. »
Le silence retomba. J'entendais l'horloge de l'église Saint-Nicolas sonner quelque part, au loin, lente et grave.
« Il y a un autre document », dit Chevillon en poussant une enveloppe fermée par un sceau de cire rouge, sans autre inscription qu'un nom gravé sur le cachet : *Clos des Anges*. « Il m'a demandé de vous la remettre au moment où la question de la succession serait formellement posée. Devant vous. Il m'a dit que ce serait la première chose que vous devriez lire. »
« Il me connaissait donc si mal ? » La remarque me brûla les lèvres. Je pris l'enveloppe. Elle était épaisse. Un pli, pas seulement une lettre.
Je la glissai dans la poche intérieure de ma veste, sans l'ouvrir. Pas devant eux. Pas encore.
« L'inspecteur Delacroix... » commençai-je. « Pourquoi un inspecteur de la brigade financière apparaîtrait dans le testament d'un vigneron ? »
Chevillon replia ses mains sur le bureau. « Je ne saurais vous dire. Monsieur Moreau, votre père avait des affaires et je n'ai jamais été mis dans la confidence. Le domaine était son affaire. Son seul sujet de conversation, d'ailleurs, quand il venait ici. Ce qu'il faisait d'autre... » Il écarta les mains. « J'imagine qu'il faisait du vin. Le reste ne m'a jamais regardé. »
Mais quelque chose dans la manière dont il avait prononcé la phrase suggérait que ça l'avait regardé, justement, et qu'il n'avait rien voulu en voir.
« Il y a les clefs. La propriété, la maison, le chai. »
Il poussa un anneau de métal noir vers moi, un ensemble de clefs anciennes et modernes. Un passe. Une petite clef. Une grande clef de caveau.
Je les pris. Le métal était froid.
« Il y a un autre accès, dit-il en me voyant ranger les clefs. Une cave privée. Séparée du chai principal. Votre père y tenait les vins qu'il ne mettait pas sur le marché. J'ai les documents. Il m'a dit de vous remettre cette clef aussi. »
Il poussa un dernier objet sur le bureau : une clef plate, moderne, d'un type que je ne reconnus pas immédiatement. Pas une serrure classique. Une serrure électronique, peut-être, ou un verrou de sécurité.
« Il n'a jamais voulu que j'en fasse l'inventaire », ajouta Chevillon. « C'est une clause que j'ai trouvée étrange, je vous l'avoue. Mais votre père avait ses raisons. Vous les découvrirez, peut-être. Ou peut-être pas. »
Je n'ouvris pas la bouche. Je pensais à Londres. À mon bureau chez Meridian Capital. Aux rendez-vous de la semaine, aux tableaux que je devais épurer, au bonus de fin d'année.
« Si vous acceptez, dit-il doucement, comme s'il avait lu dans mes pensées, il faudra vous organiser. Le testament prévoit que la gestion quotidienne peut être confiée à la régisseuse du domaine, une femme du pays, Claire Bossard. Mais la décision finale doit être la vôtre. C'est votre père qui l'a voulu. »
Je me levai. Il restait assis, immobile, les mains croisées sur le testament ouvert, comme s'il gardait lui-même une porte entrouverte.
« Je vais réfléchir. »
« Le délai court. Huit jours. Je me permets de vous rappeler que l'inventaire des cuves doit être fait avant les vendanges. Enfin, ce qu'il en reste. »
Il ne souriait pas.
Je sortis. Place Carnot, l'air était vif et sentait déjà l'hiver. J'appelai mon bureau à Londres. La voix de Samantha, mon assistante, était précise, conditionnée, anglaise.
« Alex ? Tu étais où ? On t'attend pour la synthèse de Rabobank demain matin. Il y a un problème sur les lignes de swap. »
« Samantha. Il faut que je prenne un congé. Je ne sais pas pour combien de temps. »
Un silence. « Un congé. Tu es malade ? »
« Une succession. Côté français. »
Nouveau silence, plus long. Dans le fond, j'entendais le babil des écrans, les voix étouffées des traders.
« Je vais voir ce que je peux faire, dit-elle. Mais ils ne t'attendront pas trois semaines. Tu le sais. »
« Dis-leur que c'est une urgence. »
Ce n'était pas un mensonge. Pas tout à fait.
Je raccrochai. L'enveloppe pesait contre ma poitrine, contre la téléphone dans ma poche. Je traversai la place et m'arrêtai devant la boutique d'un caviste. En vitrine, sous un spot, trônait une bouteille dorée aux armes du domaine : un ange aux ailes repliées tenant une grappe de raisin. Clos des Anges, Vosne-Romanée Premier Cru, 2019. Soixante-dix euros.
Sept hectares. Ce que mon père avait laissé derrière lui, la seule chose qu'il ait jamais faite pendant que je grandissais sans lui. Et je savais déjà ce que je répondrais à Chevillon. Le voyage avait été long, la colère ancienne, mais au moment où la clerc me tendait l'anneau de clefs, j'avais compris une chose : il ne m'appelait pas par hasard dans un testament. Il m'appelait pour autre chose. Et je voulais savoir quoi.
Je revins sur mes pas. La porte de l'étude était encore ouverte. La clerc leva la tête quand je rentrai.
« Maître Chevillon ? »
Le vieil homme émergea de son bureau, surpris. « Vous avez une question ? »
« La cave privée. Le document que vous disiez. Vous l'avez ? »
Il me regarda un long moment. Puis il retourna dans son bureau et revint avec un dossier beige, sans mention du nom du domaine, sans mention de quoi que ce soit, une simple étiquette portant une adresse à Genève, une banque et un numéro de compte.
« Tout est là. Il m'a demandé de vous le remettre si vous acceptiez. »
« J'accepte. »
Il ne dit pas un mot. Juste un signe de tête. Et je sortis avec le dossier sous le bras, l'anneau de clefs au poing et l'enveloppe plaquée contre le cœur comme une lettre qu'on n'ose pas encore ouvrir.
Le train pour Dijon partait dans une heure. Je l'appelai dans ma tête. J'avais huit jours. Mais j'avais commencé à compter les minutes.