Lumen Reads

La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 2: First Taste

La Lande était une langue de terre qui n’en finissait pas de monter et de descendre, comme si le sol respirait. Alex gara la 2CV de location devant la grille en fer forgé, moteur toussotant une dernière fois. Le domaine Clos des Anges s’étendait devant lui, ses bâtiments de pierre calcaire dorée plantés au milieu des vignes encore nues de l’hiver. Il coupa le contact. Le silence tomba, lourd et entier.

Une femme sortit de la maison principale, essuyant ses mains sur un torchon qu'elle jeta sur son épaule. La quarantaine, des cheveux châtains tirés en queue-de-cheval, des bottes en caoutchouc crottées jusqu'aux genoux. Elle le dévisagea sans sourire.

— Alexandre Moreau, dit-elle. On vous attendait plus tôt.

— Le train avait du retard.

— Ils disent toujours ça.

Elle lui fit signe de la suivre, sans lui proposer de porter son sac. Il ramassa sa valise cabine et lui emboîta le pas, traversant une cour pavée où une fontaine sèche montrait son fond de mousse brune. Elle poussa une porte en chêne vermoulu qui donnait sur un chai voûté. L'air frappa Alex, chargé de tanin et de terre, une odeur qu'il connaissait des caves de son enfance mais qu'il n'avait jamais appris à aimer.

— Claire Bossard, dit-elle sans se retourner. Régisseuse. Votre père m'a embauchée il y a douze ans. Je m'occupe des vignes, des vendanges, du chai, et maintenant, apparemment, des héritiers réticents.

Elle s'arrêta devant une rangée de barriques. Sur les dix alignées dans la travée, six étaient entièrement vides, cercles de bois ouverts comme des bouches mortes. Les quatre autres portaient encore une étiquette manuscrite au nom de l'année.

— La récolte dernière a été mauvaise ?

— La récolte a été volée, rectifia Claire. En partie. Quelqu'un est entré début septembre, trois nuits avant les vendanges. Ils ont siphonné les deux tiers de la production dans des camions-citernes, sans que personne ne voie rien. On a porté plainte. La gendarmerie a classé l'affaire sans suite.

Alex suivit, les mains dans les poches. Le chai s'étendait en longueur, démesuré pour les quelques barriques qu'il contenait. Des toiles d'araignée pendaient des solives. Le sol de terre battue était balayé proprement, mais les murs suintaient une humidité ancienne.

— Et la production de cette année ? demanda-t-il.

— Infime. On a sauvé ce qu'on pouvait, mais sans trésorerie, pas de traitement, pas de soufre, pas de personnel. Vous avez vu les rangs de vignes en arrivant ? Ils n'ont pas été taillés depuis deux ans.

Elle poussa une seconde porte, métallique celle-ci, qui claqua dans l'écho du chai. Un escalier s'enfonçait dans une lumière crue de néon. En bas, un couloir menait à une porte blindée équipée d'un clavier à code.

— C'est la cave privée, dit Claire. Votre père y gardait ses vieux millésimes. Personne n'y touche sans son autorisation. Maintenant, sans la vôtre.

Elle composa un code qu'il ne prit pas la peine de mémoriser — il la regarda pourtant faire, gestes précis et rapides. La porte s'ouvrit sur un espace climatisé, parfaitement propre. Des étagères en métal couraient le long des murs, couvertes de bouteilles couchées, habillées de poussière fine et de vieilles étiquettes jaunies par les décennies.

Alex s'avança. Des Romanée-Saint-Vivant, des Échezeaux, des Grands Échezeaux. Pas de simples domaines, mais des étiquettes de négociants disparus depuis cinquante ans, des noms qu'il avait vus dans les catalogues de vente aux enchères londoniens. Il passa une main au-dessus des goulots sans les toucher.

— Combien ça vaut ?

— Je ne suis pas courtière en vin, dit Claire. Mais je dirais plusieurs centaines de milliers d'euros, si c'était honnête.

— Qu'est-ce que ça veut dire, honnête ?

Elle désigna une bouteille au fond de la travée. Une seule magnum, séparée des autres, sur un présentoir individuel. Alex s'approcha. Le verre était sombre, la poussière épaisse. Il souffla sur l'étiquette, déchiffrant les lettres dorées presque effacées : *Romanée-Saint-Vivant 1961*. Le vin le plus rare qu'il eût jamais vu en dehors d'une salle des ventes de Christie's.

C'est en la décollant à peine qu'il la vit. En bas, à droite, un petit cachet bleu, délavé par les années, avec un motif circulaire sur lequel on devinait une clé et une balance. Il plissa les yeux, lisant l'inscription en arc de cercle : *Banque de Genève — Dépôt Sécurisé*.

— Ne la touchez pas, lança Claire sèchement.

Il retira sa main. S'approcher ainsi de la bouteille, il sentit soudain un poids — pas celui de l'objet, mais celui d'un avertissement.

— Votre père n'autorisait personne à sortir cette bouteille, dit-elle. Pas même moi. Pas même celui qui venait la voir une fois par an, en costume, avec une voiture immatriculée en Suisse.

Sa voix tomba. Elle le fixa, quelque chose d'indéchiffrable dans le regard. Un garde du corps, un homme discret, passe toujours par la France à la même période.

Avant qu'il puisse répondre, un bruit sourd, au-dessus — un moteur, des graviers. Une voiture s'était arrêtée dans la cour. Claire blêmit visiblement et se tourna vers l'escalier.

— Qui c'est ? demanda Alex.

Elle ne répondit pas, déjà réengageant le col. Il la suivit dans la lumière plus froide du grand chai, juste à temps pour voir une silhouette appuyée sur le montant de la porte d'entrée. Un homme d'une soixantaine d'années, mince, vêtu d'un trench-coat impeccable, un porte-documents noir serré contre lui. Il souriait froidement.

— Monsieur Moreau, dit-il, tendant une main qu'Alex serra par pur réflexe. Inspecteur Delacroix. J'étais dans les environs. Je me suis permis.

La main était sèche, les doigts fins, une alliance discrète en or. L'inspecteur — mais inspecteur de quoi, se demanda Alex — jeta un œil au chai, presque négligemment, et s'attarda trop longtemps sur la porte métallique de la cave privée.

— Intéressant, votre domaine, reprit Delacroix. J'ai beaucoup entendu parler de votre père. Le dernier hiver, surtout. Avant son accident.

Il prononça le mot *accident* avec un soin particulier, comme s'il le posait sur une table pour l'examiner plus tard.

— Vous avez ouvert la cave privée ? demanda-t-il, soudain direct.

Claire restait immobile, les bras croisés, le visage fermé. Alex hésita. L'homme ne l'avait pas présenté, n'avait pas expliqué sa présence, sa qualité, rien. Les questions s'accrochaient dans l'air du chai comme des toiles d'araignée.

— Je visite, répondit Alex avec prudence. C'est ce qu'on fait quand on hérite.

Delacroix hocha lentement la tête, comme s'il savourait la réponse.

— La maison Moreau, murmura-t-il. Une vieille histoire. Des dettes, aussi. Personne n'hérite à Clos des Anges sans hériter des unes comme des autres. Il le regarda droit dans les yeux. Le cachet de la banque de Genève, la magnum de soixante et un que son père gardait comme une relique — voilà peut-être pourquoi l'inspecteur Delacroix se tenait là, dans ce chai où il n'y avait plus de vin, à peser les mots comme des pièces d'or.

Alex pensa à l'enveloppe scellée dans sa poche intérieure. À la condition posée par le notaire.

— Je compte rester les six mois, répondit-il, la voix posée.

— Je l'espère, répondit Delacroix. Vraiment, je l'espère. Un sourire bref, presque humain, aussitôt réprimé. Il tapota son porte-documents. On se reverra, monsieur Moreau. Votre père le savait. Et moi aussi.

Il sortit sans dire au revoir. La voiture démarra, moteur feutré, et disparut de l'autre côté de la grille. Claire ne bougea pas tant que le silence ne fut pas revenu, entier, dans la cour.

— Il va revenir, dit-elle enfin.

Alex la regarda, puis la porte métallique de la cave privée, là-bas, au fond, qui protégeait encore son secret doré. Il n'avait pas ouvert l'enveloppe. Il n'avait pas inspecté le contenu du dossier bancaire. Et maintenant, un inspecteur jadis disparu des archives savait qu'il était là, dans un domaine vidé de son vin, avec une seule bouteille impossible qui vous regardait comme un œil ouvert dans l'obscurité.

Claire s'approcha de lui, baissant la voix :

— Si vous voulez vraiment savoir ce qui s'est passé ici, il faut arrêter de regarder la bouteille. Il faut regarder ce qu'elle contient.

Elle tourna les talons et rentra dans la maison, le laissant seul dans la cour, avec la nuit qui commençait à tomber sur les collines de Bourgogne et le premier froid de la saison qui piquait déjà ses doigts.

Il sortit l'enveloppe de sa poche. Le papier faisait un bruit sec dans le silence. Il regarda la grille où la voiture de Delacroix avait disparu, puis la maison éclairée d'une seule fenêtre, où se dessinait l'ombre de Claire. Il n'ouvrit pas encore. Mais il savait, du fond de ce savoir que donnent les dettes de famille, que la lettre attendait ce moment précis — et qu'une fois décachetée, plus rien ne serait comme avant.