La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 25: The Aftermath of the Shootout
Le blanc de l’hôpital l’éblouit dès qu’il ouvrit les yeux. Une lumière crue, antiseptique, qui sentait l’éther et le détergent. Alex cligna plusieurs fois, la paupière lourde, et tenta de bouger le bras droit. Une douleur vive lui arracha une grimace. Des points de suture tiraient sur sa peau, sous un pansement épais.
— Ne bougez pas, dit une voix.
Il tourna la tête. Un gendarme en tenue était assis près de la porte, un magazine ouvert sur les genoux, l’air de s’ennuyer ferme. Derrière la vitre, dans le couloir, une ombre en uniforme se tenait immobile.
— Où sont mes affaires ? demanda Alex d’une voix rauque.
— Elles sont en sûreté, monsieur Moreau. Le capitaine Roussel veut vous parler. Il arrive.
Alex laissa retomber sa tête sur l’oreiller. Le plafond était d’un blanc fatigué, fissuré par endroits. Il compta les fissures pour ne pas penser à la cave, au bruit du verre qui éclate, à l’homme qu’il avait tué. Le poids de ça ne l’avait pas encore atteint. Il savait que ça viendrait, plus tard, quand le silence serait complet.
La porte s’ouvrit une demi-heure plus tard. Roussel entra, l’air fatigué mais presque satisfait, un dossier sous le bras. Il portait encore sa veste de la veille, froissée aux coudes, et ses yeux cernés trahissaient une nuit blanche.
— Vous êtes réveillé, dit-il en tirant une chaise. Le médecin dit que la plaie est superficielle. Le verre a coupé le muscle superficiel, pas les tendons. Vous pourrez signer des documents dans deux jours, si vous êtes assez content de vous.
Alex ne releva pas la pique.
— Leclerc ?
— En garde à vue. Il chante comme un rossignol, paraît-il. Il veut un accord, il parle de tout : les transferts, les prête-noms, les comptes offshore, même les noms de ceux qui ont ordonné la mort d’Henri. On le laisse mijoter encore une journée avant de recueillir sa déposition complète.
— Et l’homme que j’ai… tué ?
Roussel soupira, feuilleta son dossier.
— Identification en cours. Probablement un homme de main recruté sur place, sans casier, peut-être un ancien légionnaire. Pas de famille connue. La procédure standard suivra, mais vous ne serez pas poursuivi. Légitime défense, témoignages concordants de mes hommes, contexte avéré de tentative de destruction de preuves par arme à feu.
— Donc je suis libre ?
— Pas tout à fait. Vous êtes sous protection rapprochée jusqu’à nouvel ordre. Le Comptable est toujours en fuite, et tant qu’il n’est pas sous les verrous, vous restez une cible. D’autant que ce que vous avez découvert dans cette cave… Roussel marqua une pause. C’est plus gros que ce que j’imaginais. Beaucoup plus gros.
Il sortit une photo du dossier et la posa sur le lit. Une vue aérienne d’un château, entouré de vignes à perte de vue.
— Le château Bouchard, à quelques kilomètres de votre domaine. Jean-Marc Bouchard, le patriarche, n’a jamais été inquiété. Résident respectable, membre de plusieurs conseils d’administration, donateur de la Fondation du patrimoine. Le genre d’homme qu’on invite aux dîners de la préfecture.
— Jusqu’à aujourd’hui, dit Alex.
Roussel hocha la tête.
— Jusqu’à aujourd’hui. Avec les registres de votre père, les déclarations de Leclerc et les documents anonymes reçus il y a trois semaines — vos services secrets de la cave, si je puis dire — l’ensemble est plus que suffisant pour un mandat d’arrêt. Il est en train d’être interpellé à l’heure qu’il est, dans son château, devant sa femme et ses invités.
Alex ferma les yeux. Il aurait dû se sentir triomphant. Au lieu de ça, il se sentait vide, comme une bouteille qu’on a débouchée et qu’on a laissée respirer trop longtemps.
— Mon père, murmura-t-il. Il savait. Pourquoi il n’est pas allé à la police ?
— Il l’a fait, peut-être, dit Roussel doucement. L’enveloppe anonyme, les documents, la piste qu’elle ouvrait… Si Henri avait survécu, il serait là, à témoigner. Il a fait ce qu’il a pu, avec les moyens qu’il avait. Il a probablement compris qu’il ne pouvait pas faire tomber le réseau de l’intérieur, alors il a préparé le terrain pour quelqu’un d’autre.
Alex ouvrit les yeux, fixa le plafond.
— Vous saviez, pour l’enveloppe ? Depuis le début ?
— On l’a reçue il y a trois semaines, oui. Petite enquête préliminaire, mais sans mandat, difficile d’aller plus loin. Et puis votre nom est apparu dans le système, et j’ai fait le rapprochement. J’attendais que vous veniez à moi. Vous avez mis le temps.
Il y avait presque un reproche dans sa voix, mais aussi quelque chose de plus doux. Du respect, peut-être, ou de la compassion.
— Et Bélanger ? demanda Alex. L’échéance de quatre jours approche.
— Bélanger est introuvable depuis hier soir. Son avocat a déposé une demande de rendez-vous ce matin, mais je doute qu’il se montre. Le réseau se fissure de partout. Sa menace de faux transfert ne tient plus : les comptes sont gelés, les mandataires sont en fuite. Il n’a plus aucune prise sur vous.
Alex respira. Lentement. L’air entra, sortit. Pour la première fois depuis des semaines, il n’y avait pas d’échéance au-dessus de sa tête.
— Léa, dit-il. Il faut que je la prévienne.
— Elle est au courant. Mes hommes l’ont contactée il y a une heure. Je crois qu’elle veut venir vous voir.
— Non. Dites-lui que je sortirai demain. Que je l’appellerai.
Roussel se leva, rangea le dossier.
— Le domaine est sous scellés pour encore une semaine. Après, il sera à vous, entièrement. Enfin, ce qu’il en reste. Le registre a survécu, des traces de balles dans la pierre en plus. Certaines bouteilles ont souffert, mais la récolte de cette année est intacte. Vous aurez probablement une belle vendange.
Il tendit la main.
— Félicitations, monsieur Moreau. Vous avez fait ce que votre père n’a pas pu achever.
Alex serra la main sans conviction.
— Comment êtes-vous sûr que ça s’arrête là ? demanda-t-il.
— On ne l’est jamais. Mais des vingt-trois personnes identifiées dans les registres, dix-neuf sont en garde à vue ou en fuite. Les quatre autres sont mortes ou introuvables. Le réseau est décapité. Les ramifications internationales prendront des années à démêler, mais ici, en Bourgogne, l’affaire est close.
Il se dirigea vers la porte, s’arrêta, se retourna.
— J’ai une dernière chose à vous dire. Henri Moreau n’est pas mort d’une overdose. Vous le savez déjà. Mais ce que vous ne savez pas, c’est que le rapport d’autopsie que nous avons exhumé des archives départementales — l’officiel, celui qu’on a substitué — mentionnait autre chose. Des traces de corde, au niveau des poignets. Il s’est débattu, monsieur Moreau. C’était une exécution.
Alex resta silencieux.
— Le procureur veut classer l’affaire pour cause de décès accidentel. C’est plus simple. Mais je voulais que vous le sachiez, pour que vous puissiez commémorer votre père comme il le mérite.
Il sortit, laissant la porte se refermer doucement.
Alex resta seul, le regard perdu vers la fenêtre. Le ciel était bleu, d’un bleu de début d’automne, d’une pureté qui semblait insultante. Il pensa à son père, à ses mains calleuses, à son silence. À la façon dont il avait toujours refusé de parler du passé, de la maison, de la famille Bouchard.
Un exécution. Pas un accident, pas une overdose, pas une faiblesse. Il avait été tué parce qu’il avait décidé de se rebeller, et cette décision, il l’avait payée de sa vie. Mais il avait semé. Les documents, les registres, les preuves, tout était là, prêt, quand quelqu’un viendrait. Son fils. Il avait laissé le travail à moitié fait pour qu’Alex puisse le finir.
Le téléphone sonna sur la table de nuit. Le gendarme décrocha, vérifia, tendit le combiné.
— C’est pour vous. Une femme.
Alex prit le téléphone, entendit la voix de Léa, brisée, presque inaudible.
— Alex ? Mon Dieu. On m’a dit. J’ai vu les nouvelles, l’arrestation de Bouchard. Tout tombe, Alex. Ils sont tous tombés.
— Je sais, dit-il. Ça y est.
Un silence. Il entendit presque ses larmes, un sanglot étouffé.
— Je viens te chercher, dit-elle. Demain. Je veux voir le domaine.
Le domaine. Il avait failli perdre ce mot. Il le retourna dans sa bouche, le goûta comme un vin nouveau, âpre et sucré.
— D’accord, dit-il. Demain, je te montrerai tout.
Il raccrocha, puis reposa le téléphone. Le gendarme le regardait, un sourire presque imperceptible aux lèvres, comme s’il avait tout entendu, tout compris.
Alex se retourna vers la fenêtre. Les vignes, là-bas, quelque part au-delà de la ville, attendaient. Les siennes. Celles de son père. Celles de son grand-père. La terre était toujours là, inépuisable, prête à refaire du vin de la douleur et du secret qu’elle avait absorbés.
Il ferma les yeux. Il dormit, cette fois, d’un sommeil sans rêves, malgré le grondement sourd des tours de contrôle de la police, malgré les pas réguliers dans le couloir, malgré tout ce qui restait invisible et menaçant quelque part dans l’ombre.
Mais il dormit.
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