La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 27: The Grape Harvest
La lumière d'octobre tombait en biais sur les rangées de vignes de Saint-Vincent, une lumière rase qui faisait ressortir chaque grappe encore accrochée aux pieds. Alex Moreau s'essuya le front d'un revers de manche, son sécateur à la main, et observa la troupe de vendangeurs dispersée entre les ceps. Des rires, des appels, le cliquetis des seaux en plastique contre les tubes métalliques des porte-grappes. L'air sentait le raisin écrasé, la terre humide et la sueur.
Deux mois. Ça faisait deux mois que le sang avait été lavé des dalles de la cave, deux mois que les gendarmes avaient levé les scellés, deux mois que le domaine reprenait son souffle. Alex avait décidé que la première vendange de la nouvelle ère serait manuelle, familiale, contrairement aux machines à vendanger que son père avait utilisées les dernières années. Une façon de marquer le territoire. Le geste revenait à la terre, disait-il à qui voulait l'entendre, mais la vérité était plus simple : il avait besoin de se brûler les muscles, de se fatiguer assez pour ne plus rêver.
— Alexandre !
La voix venait de l'extrémité de la parcelle. Alex se redressa et aperçut Suzanne, la femme de Jacques Pelloquin — le régisseur qui l'avait trahi, celui qui était mort ici même dans la cave, sous ses balles. Elle tenait un seau plein de raisins noirs, ses doigts tachés de violet. Il avait engagé Suzanne trois semaines après l'affaire, lui donnant le poste de responsable des sols dont son mari avait rêvé. Certains au village l'avaient trouvé dérangeant. D'autres, plus discrets, savaient que la veuve n'avait rien d'autre et que la générosité était la seule monnaie qui pouvait cicatriser quelque chose.
— C'est la pause ? demanda-t-elle en posant son seau.
Alex consulta sa montre. Il était presque midi. Il fit signe aux deux familles et aux trois saisonniers espagnols qui travaillaient la parcelle adjacente.
— On mange. La table est dressée sous le platane.
Ils marchèrent en groupe vers la cour du château, leurs silhouettes déformées par les sacs de raisins sur le dos. Le domaine avait retrouvé des couleurs. Les murs de la cave avaient été reblanchis, la façade ouest du manoir rapiécée là où les impacts de balles avaient arraché des éclats de pierre. Les travaux avaient été payés par la vente de la magnum 1961, adjugée chez Christie's à Londres pour une somme qui avait fait sourciller les comptables de la Dijon banque. Alex gardait une petite photographie de la bouteille estampée en or dans le tiroir de son bureau. Pas par nostalgie — par souvenir de ce que cette bouteille avait coûté en vies.
Il venait de s'asseoir à la longue table de bois brut, un verre de crémant à la main, quand une voiture grise se gara sur le gravier. Une femme en descendit, tailleur sombre et carnet en cuir sous le bras. Elle devait avoir la quarantaine, les cheveux coupés courts, une expression déterminée qui n'était pas celle d'une invitée.
Alex se leva à moitié, la main posée sur la nappe.
— Vous cherchez quelqu'un ?
— Alexandre Moreau ? Je suis Hélène Deschamps, journaliste indépendante. J'écris pour Le Monde diplomatique et quelques revues spécialisées en Bourgogne. On m'a dit que vous faisiez la première vendange depuis la réouverture.
— Vous avez fait le voyage de Paris pour une vendange ? demanda Alex en plissant les yeux.
— Je couvre l'histoire du château depuis l'arrestation des Bouchard. La renaissance d'un domaine viticole après un scandale criminel, c'est une belle histoire, monsieur Moreau. Et j'aimerais la raconter avec justesse.
Suzanne, qui s'était approchée avec un verre de crémant, tendit celui-ci à la journaliste.
— Nous sommes à table, madame. Vous pouvez vous joindre à nous.
Hélène Deschamps accepta le verre mais ne s'assit pas. Elle adressa un sourire à Alex.
— Vous n'avez pas répondu à ma question.
— C'était une affirmation, pas une question. Mais vous avez raison, c'est la première vendange. Les pieds ont trois ans — les premiers fruits d'une parcelle replantée de mes propres mains. La production sera minuscule, à peine quatre mille bouteilles si tout se passe bien. On les vendra sur place ou aux halles de Dijon.
— Et vous ne comptez pas revenir à la banque à Londres ?
Alex but une gorgée de crémant. Le sujet lui tirait un sourire triste — la banque l'avait officiellement mis en congé sans solde pour une durée indéterminée. Ses collègues lui avaient envoyé une carte signée par vingt-trois noms, avec un mot du directeur qu'il avait éludé pendant des semaines.
— Non. Je crois que j'ai trouvé ma place ici, dit-il enfin.
Le déjeuner se déroula sous le platane, dans un brouhaha de conversations en français, en espagnol et en fragons d'accent. Hélène Deschamps s'était assise en bout de table, son carnet ouvert, griffonnant des notes discrètes. Elle ne gênait pas la fête ; elle l'observait avec l'attention d'un écrivain qui prend ses repères. Ce ne fut qu'après le dessert — une tarte aux pommes apportée par la femme du maire — qu'elle demanda à visiter la cave.
Alex hésita une seconde. La cave, c'était l'endroit où était mort Jacques Pelloquin, où il avait lui-même tué un homme. Il avait fait installer une porte blindée aux normes requises par l'assurance reconstruction, et il avait passé une semaine entière à la repeindre de ses mains avant de pouvoir y descendre de nouveau sans sentir l'odeur de la poudre.
— D'accord, dit-il. Je vous montre.
Ils descendirent ensemble, laissant les vendangeurs entamer la sieste ou le café. La lumière était fraîche, d'un blanc minéral filtré par les soupiraux. La cave avait été nettoyée de sa poussière noire, les barriques alignées comme des sentinelles, le cuvier flambant neuf, l'armoire à registres scellée par un cadenas électronique — les registres originaux étaient conservés au greffe du tribunal de Dijon comme pièce à conviction, mais Alex gardait des copies numériques dans un coffre à Lyon.
— C'était ici, l'incident ? demanda Hélène, d'une voix calme, presque clinique.
— Il y a eu un cambriolage. L'assureur a tout payé.
— On m'a parlé d'une fusillade, dit-elle en se tournant vers lui. D'une mort. La mort du régisseur Jacques Pelloquin.
Alex croisa les bras, le visage fermé.
— Vous écrivez une histoire, madame Deschamps. Pas un rapport de police. Si vous voulez la vérité factuelle, parlez aux gendarmes. Pour moi, ceci est devenu ma maison, et je préfère qu'on raconte ce que la maison est devenue.
La journaliste hocha lentement la tête, puis ses yeux se portèrent sur une photographie encadrée au mur — un vieux tirage en noir et blanc d'Henri Moreau, les épaules larges, un verre de vin à la main, devant les mêmes bâtiments.
— Et votre père ? demanda-t-elle doucement. Qu'est-ce qu'il vous a laissé, au-delà des pierres et des vignes ?
Le silence pesa un instant. Alex soutint son regard, une ombre passant sur ses traits.
— Un gage. La dette d'un homme qui a cru pouvoir contrôler le feu sans se brûler, dit-il enfin. C'est une question complexe, madame. Je ne suis pas sûr d'avoir encore résolu tout ce qu'il m'a transmis.
— Vous pensez le résoudre en replantant ?
— Non, dit Alex avec un sourire pincé. Je pense que je me réconcilie avec l'idée de ne jamais tout résoudre. Le vin nous apprend ça : il mûrit à son rythme, pas au nôtre. Les trois ans de la Saint-Vincent donneront leur premier jus correct dans trois autres années. Peut-être alors aurai-je fait la paix avec l'ombre de mon père.
Hélène Deschamps referma son carnet et le glissa dans son sac.
— Je reviendrai dans quelques semaines pour vous interviewer en profondeur, si vous le voulez bien. J'aimerais écrire cette renaissance sans fard, y compris les parties sombres que vous n'avez peut-être pas envie de partager.
Alex la regarda remonter l'escalier, sa démarche assurée sur les marches usées. Il resta un moment immobile, la main appuyée sur une barrique de chêne neuf, respirant l'odeur de bois et de vin jeune qui commençait à à peine affleurer.
Le sale temps de l'âme ne s'efface pas en repeignant les murs, pensa-t-il. Il faut l'écrire, ou le boire. Parfois les deux.
En remontant à la lumière du jour, il fut accueilli par une odeur de grillade et par le rire de Léa qui embrassait Suzanne au coin de la table. Elle portait une robe à fleurs, les cheveux attachés en queue-de-cheval, et son rire avait quelque chose de cathartique, comme la première pluie après un incendie.
Alex la rejoignit et l'enlaça, le menton sur son épaule.
— Je crois que cette journaliste creusera plus loin, murmura-t-il.
— Tu t'inquiètes ? demanda Léa en se retournant dans ses bras.
— Je préfère qu'on creuse maintenant, plutôt que dans dix ans, dit Alex. Une vérité différée devient un mensonge. Je l'ai appris de mon père.
Il leva son verre, accentua son geste pour englober la cour pleine de monde, les silhouettes des vendangeurs qui revenaient du pré avec les plateaux de fromages, la maison éclairée lentement par l'après-midi doré.
— À cette vérité-là, dit-il. Et à la récolte qui ne ment pas.
Les verres tintèrent, le village entier buvait à la nouvelle vie du domaine. Mais Alex ne pouvait pas éviter un sentiment plus trouble : ce que la journaliste cherchait vraiment n'était peut-être pas la renaissance d'un domaine, mais le cadavre d'un secret que la terre n'avait pas encore accepté de garder.
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