La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 28: The Journalist's Question
La vendange s’était achevée depuis trois semaines, mais l’odeur du moût fermenté restait prisonnière des pierres de la cave. Alex descendait l’escalier en colimaçon quand il entendit des pas derrière lui — des talons, pas des bottes. Il se retourna.
Hélène Deschamps se tenait en haut des marches, un carnet noir serré contre sa poitrine, la lumière du matin découpant sa silhouette.
« Vous m’avez dit que vous me parleriez. »
Alex souffla. Il avait espéré gagner encore quelques jours. Depuis la fête des vendanges, il avait répondu à ses questions avec la prudence d’un homme qui a appris que les mots peuvent tuer. Il avait parlé de la renaissance du domaine, des cépages replantés, du premier millésime de la nouvelle ère. Il avait esquivé ce qui concernait les cadavres.
« Je vous offre un café », dit-il.
Elle le suivit dans le cellier voûté où il avait installé son bureau provisoire. Des plans de drainage sur la table, des échantillons de sol dans des sachets plastique, une bouteille vide du premier cuvage. Il versa deux tasses d’un espresso serré, poussa l’une vers elle.
Hélène s’assit sans y être invitée, ouvrit son carnet. Page après page de notes. Des noms. Des dates. Des questions alignées comme des godets de plantation.
« Vous m’avez évitée trois fois, dit-elle. Je comprends. Mais j’ai fait des recherches avant de venir ici, et ce que j’ai trouvé me préoccupe.
— De quel genre ?
— Étienne Belrose. »
Le nom tomba dans la pièce comme une bouteille éclatée. Alex reposa sa tasse. Étienne Belrose. Le maître de chai qui avait disparu en 2014 après trente ans de service chez les Moreau. Un homme dont son père n’avait jamais prononcé le nom en sa présence, et dont les registres disaient simplement qu’il avait « pris sa retraite ».
« Qu’est-ce que vous savez d’Étienne ? demanda-t-il.
— C’est ce que je voudrais vous demander. » Elle tourna une page de son carnet. « J’ai commencé à fouiller les archives départementales pour documenter l’histoire du domaine. Trois générations de Moreau, c’est une belle matière. Mais plus je creusais, plus je trouvais des incohérences. Des actes notariés qui se contredisent. Des comptes rendus de livraison qui ne correspondent à aucun volume de production déclaré. Et puis Belrose. » Elle marqua une pause. « Il y a douze ans, il a déposé une plainte auprès de la gendarmerie de Nuits-Saint-Georges. Elle n’a jamais été enregistrée. »
Alex se raidit. La cave semblait plus froide soudain.
« Une plainte pour quoi ? »
Hélène referma son carnet lentement, comme si elle protégeait ce qu’elle savait.
« Pour ce que je crois être de la falsification de registres. Peut-être plus. Mais il n’y a pas eu d’enquête. Il n’y a pas eu de procès-verbal. Rien. Juste un homme à la gendarmerie qui a noté sa déposition, puis l’a rangée dans un dossier qui n’existe plus. » Elle le regarda droit dans les yeux. « Trois semaines plus tard, Belrose disparaissait. Sa femme a signalé sa disparition. On l’a retrouvée morte d’une crise cardiaque dix mois après, à soixante-deux ans. Personne n’a jamais posé la question. »
Alex se tourna vers la paroi de pierre. La veine humide qui courait le long du mortier luisait sous la lumière basse. Il avait cru que la vérité était sortie avec l’arrestation de Bouchard. Que l’affaire était close, que la cave était propre. Mais les pierres avaient une mémoire longue, et elle venait de lui rappeler que les morts sans sépulture n’étaient pas les seuls à hanter les lieux.
« Je comprends ce que vous me demandez », dit-il sans se retourner. « Vous voulez que je confirme que Belrose avait découvert ce que mon père… ce que la famille faisait. »
Hélène ne répondit pas. Le silence était son étau.
Alex se retourna. « Je n’étais pas là en 2014. Je travaillais à Londres. Tout ce que je sais de Belrose, je l’ai appris après la mort de mon père, et encore, en lambeaux. »
Hélène souleva le carnet et le glissa dans son sac.
« Ce que je sais, moi, c’est qu’un homme a disparu parce qu’il avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Et ce quelque chose est probablement dans les registres que vous avez tirés de cette cave, bras armé compris. »
Alex eut un mouvement de recul. Les registres. Il en avait passé des nuits entières à les dépouiller après le départ des gendarmes, à tracer les opérations fictives, les livraisons fantômes, les chais relais. Il avait cru avoir tout lu. Mais il avait lu en comptable, pas en enquêteur. Il avait cherché des flux d’argent. Pas des traces d’hommes.
« Vous avez gardé les registres ? » demanda Hélène.
« Ils sont scellés chez le notaire. »
Hélène plissa les yeux. « Roussel les connaît-il ?
— Il en a des copies. Tout a été photogra… » Alex s’arrêta. Il revoyait la scène de la cave, les corps, le sang, l’éclat de verre. Mais aussi, après, dans les jours qui avaient suivi, sa lecture fiévreuse, page par page, le stylo rouge à la main, cherchant une explication à l’homme qu’était devenu son père. Et soudain, un souvenir remonta — une page cornée, presque déchirée, au dos de laquelle il avait lu un nom qu’il n’avait pas pris le temps d’identifier. « Belrose », peut-être. Une note en marge, une écriture tremblée qui n’était pas celle de son père.
« Il y a peut-être quelque chose », murmura-t-il. « Dans les registres. Une note que je n’ai pas approfondie à l’époque. J’étais trop occupé à suivre l’argent. »
Hélène se leva, ses yeux s’animant pour la première fois depuis qu’elle était entrée.
« Vous l’avez toujours ?
— Le registre est en sécurité. Mais si la note parle de Belrose, c’est qu’il y a peut-être un lien avec sa disparition. Avec ce qu’il a vu. Avec ce qu’il a emporté avant de partir. »
Hélène attrapa son sac. « Alors qu’est-ce qu’on attend ? »
Alex la regarda. Une journaliste. Une étrangère au domaine. Et pourtant, la première personne qui lui parlait de la cave comme d’un lieu où l’on retrouvait la vérité, et non pas où on l’enterrait.
« Vous savez quoi ? Vous avez raison. Mais il y a une condition. »
Elle attendit.
« Si on trouve quelque chose, on le donne à Roussel avant de le publier. Je ne veux pas d’une autre mort à cause de ce domaine. »
Hélène hésita une seconde, puis acquiesça.
« Entendu. Mais on commence où ? »
Alex sortit son téléphone, parcourut ses notes. Une ligne, griffonnée le soir où il avait lu les registres pour la première fois : « Étienne Belrose — cabanon du vallon des Grives, route du Pavillon, 2 km, accès par les vignes. » Il avait noté l’information sans la comprendre.
« Je sais où il vivait », dit-il. « Un cottage abandonné. Il faudra marcher à travers la jachère. »
Hélène sourit pour la première fois. « J’ai des chaussures de terrain dans la voiture. »
Alex saisit une lampe torche dans un tiroir et la glissa dans sa poche, puis il prit les clés du 4x4 sur la console.
Alors qu’ils sortaient du cellier, son téléphone vibra. Il jeta un œil à l’écran.
*L. Bernard : Quelqu’un pose des questions à la mairie de Nuits. Sur votre domaine. Sur l’achat du terrain du vallon des Grives. Pas moi. Signalez-vous.*
Alex figea. Le vallon des Grives. Où ils allaient justement se rendre. Deux doigts sur le clavier : « Qui ? » Il attendit la réponse, mais trois secondes plus tard, son téléphone sonna. Il décrocha, la voix de Léa, tendue.
« Alex, écoute-moi. Le type qui est venu à la mairie, il ne s’est pas présenté comme journaliste. Il s’est présenté comme expert en assurances. Il avait une carte de Lyon. Mais j’ai googlé son nom et rien. »
Alex consulta du regard Hélène, puis sa montre, puis le ciel qui s’assombrissait au-dessus des vignes.
« Quel nom ? » demanda-t-il.
« Marchal. Antoine Marchal. »
Le nom ne lui disait rien. Mais le type de profil, si. Un expert qui n’existait pas, qui posait des questions sur une parcelle où avait vécu un homme disparu, à quelques jours de l’enterrement juridique de l’affaire Bouchard. Cela ressemblait à un aller-retour du genre de ceux qu’il croyait avoir laissés derrière lui.
« Merci Léa. Je te rappelle. » Il raccrocha et pivota vers Hélène. « Changement de plan. Le cottage attendra. On va d’abord clairer ce qui se trame à Nuits-Saint-Georges. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si je suis la seule personne au monde à savoir que Belrose habitait le vallon des Grives, et que quelqu’un d’autre s’intéresse à ce terrain depuis quatre jours, c’est que ce quelqu’un est au courant pour ce que j’ai vu dans les registres. Et ce quelqu’un ne veut pas que j’aille le vérifier. »
Il passa la porte, Hélène sur les talons, sans ajouter un mot.
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