La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 35: The Clean Slate
La lumière d’avril tombait en biais sur les rangées de vignes, taillées net, prêtes à bourgeonner. Alex marchait entre les ceps, le sécateur encore chaud dans la main, les gants de toile grisâtres de terre. Derrière lui, la pente remontait vers la maison, et plus bas le village de Gevrey s’éveillait dans une brume dorée.
Il s’arrêta près du parcel où Belrose avait été trouvé. Le sol avait été refermé, l’herbe avait repoussé, mais quelque chose dans l’air y restait suspendu. Il s’accroupit, passa la paume sur la terre. Elle était fraîche, humide, vivante. Il se releva et rejoignit les ouvriers qui travaillaient plus bas.
Marcel, le plus ancien des vignerons, leva les yeux. Il avait la peau tannée comme les échalas, et un regard qui en avait trop vu pour s’étonner encore.
— Bien taillé, monsieur Moreau. Vous apprenez vite.
— Vous m’avez bien montré.
— La vigne est patiente, dit Marcel. Elle pardonne les erreurs. À condition qu’on lui donne le temps.
Alex sourit. Il y avait quelque chose de thérapeutique dans cette taille, dans ce geste répété qui forçait le présent. Chaque branche coupée, chaque bourgeon conservé, c’était une petite décision. Et pour une fois, ces décisions n’engageaient que la récolte.
Il travailla jusqu’à midi. Puis il rentra, se lava les mains, ouvrit le dossier que son avocat lui avait fait parvenir la veille.
Il s’installa dans le bureau de son père. La pièce sentait encore le vieux papier et le cuir, mais il avait fait enlever les photographies compromettantes, les dossiers clients, tout ce qui appartenait à l’autre histoire. Il restait une table en chêne, deux chaises, une fenêtre sur la cour. Et sur le mur, une gravure de la Côte-d’Or datée de 1884.
Il relut les clauses du projet de trust. Trois administrateurs indépendants. Un comité d’éthique. Une obligation de transparence sur les ventes et les achats. Une part fixe des bénéfices versée chaque année à trois associations : une pour la protection de la vigne ancienne, une pour la formation des jeunes vignerons en difficulté, une pour les familles de travailleurs saisonniers.
Il sortit son stylo, corrigea un chiffre à la marge. Puis il appela son avocat.
— C’est bon, dit-il. Ma version signée part par coursier aujourd’hui. Mais j’ajoute une clause : le trust ne pourra jamais être dissous par un héritier seul. Il faudra l’unanimité du conseil.
— C’est inhabituel, monsieur Moreau.
— C’est voulu. Je n’ai pas envie que mon neveu ou mon cousin puisse tout défaire dans vingt ans.
— Je m’en occupe. Autre chose ?
— La répartition des bénéfices. J’ai mis trente pour cent pour les œuvres. Mais si la récolte est bonne, je veux que ce soit quarante.
Un silence.
— Votre père aurait…
— Mon père a fait assez de choses sans moi. Maintenant, c’est moi qui décide.
Il raccrocha. La pièce était soudain plus claire. Il ouvrit la fenêtre, laissa entrer l’air. Le printemps sentait le moût, la terre retournée, quelque chose de neuf.
Il s’assit à la table, sortit une feuille de papier à lettres. Celle-là, il la gardait de sa mère, achetée à Londres, quand il avait vingt ans. Un papier épais, crémeux, avec en filigrane une discrète couronne royale. Il trempa la plume dans l’encre noire.
Il écrivit d’abord une phrase, puis une autre. Il n’avait jamais été bon pour parler avec sa mère. Trop de vitesse dans les mots, trop de silence entre eux. Mais il sentait qu’il fallait le faire maintenant, avant que le printemps n’avance trop.
*Chère maman,*
*Je t’écris de Gevrey. Le croyais-tu ? J’aurais juré qu’on me tirerait d’ici pieds et poings liés. Et pourtant, me voilà, en train de tailler des vignes avec des hommes qui n’avaient pas vu mon père à la hauteur de ce travail.*
*Le domaine est à moi désormais. Il a fallu traverser des choses que je ne peux pas entièrement t’écrire. Des choses que papa avait mises en place et qui auraient dû rester enfouies. Je ne te fais pas ce récit pour te faire du mal. Je te le fais pour te dire que j’ai choisi d’en sortir autrement.*
*J’ai mis en place un trust. Les bénéfices serviront en partie à des œuvres. Les vignes seront gérées par des gens de la vallée, pas par des comptables de Paris. Et chaque saison, je serai ici, à les regarder pousser.*
*Tu m’as posé une seule fois la question que je fuyais : pourquoi j’avais pris un poste à Londres, si loin de tout ce que je connaissais. Je ne t’ai pas répondu. Maintenant je peux te dire que c’était pour ne rien voir. Pour ne pas regarder en face ce que papa était devenu.*
*Mais je ne cours plus. Et si tu veux, un jour, viens voir ce que je suis en train de bâtir. La maison est grande. Il y a une chambre qui donne sur la vigne et sur le soir.*
*Je t’embrasse.*
*Alex*
Il relut la lettre, ajouta une post-scriptum :
*P.-S. – J’ai appris à faire du café comme il faut. Bien serré, comme tu l’aimes.*
Il la plia, la glissa dans l’enveloppe, écrivit l’adresse de sa mère à Londres. Il la laissa sur la table sans la cacheter, comme pour garder une porte entrouverte.
Dans l’après-midi, il descendit au chai. L’inventaire avait été mené par Marcel et une commission indépendante de Beaune. Les bouteilles liées au trafic avaient été marquées, puis confisquées sur ordre du tribunal. Ce qui restait, c’était le patrimoine net de la maison, les étiquettes des grands millésimes, les jurandes anciennes, et une centaine de pièces de réserve.
Alex ouvrit la porte du fond. Sur une clayette, dans la pénombre, reposait la magnum de 1961. Elle avait été restituée la semaine dernière par le tribunal, après que le dernier recours de la famille Bouchard avait été rejeté. Il s’en approcha, sans la toucher. Le verre était épais, poussiéreux, un peu vert. Le bouchon presque noir d’âge.
Il se souvint d’une conversation avec Hélène, après la première audience, sur cette même bouteille. Elle avait ri et dit que ce vin devait être ouvert un jour où il y aurait quelque chose à fêter. Il pensa qu’il aurait pu l’ouvrir maintenant. Mais il referma la porte du fond, et décida que cette bouteille attendrait encore un peu. Il y a des fins qui ne se célèbrent pas, mais qui s’honorent en silence.
Il retrouva Marcel et les autres dans la cour, autour d’une table de bois posée à l’ombre du platane. Marie avait fait la soupe. Du pain, du fromage. Pas de chichi.
Marcel leva son verre de vin ordinaire.
— À la saison nouvelle, dit-il.
— À la saison nouvelle, répondit Alex.
Il but, posa le verre. La table vivait de bruits simples : le cliquetis des couverts, les rires contenus, la conversation basse sur l’état des ceps, sur la météo, sur les vendanges futures. Une femme du village, employée à la cuverie, se pencha vers Alex.
— Alors, c’est vous le patron maintenant ?
— Il paraît.
— Ça vous va, monsieur Moreau. Vous êtes moins pâle qu’à votre arrivée.
Alex but une gorgée. Elle avait raison. Il était moins pâle.
Le soir venu, il monta à la maison. Hélène était dans la salle à manger, penchée sur des papiers. Il s’assit près d’elle sans un mot. Elle leva les yeux, le regarda, lui prit la main.
— C’est signé ? demanda-t-elle.
— Le trust part demain matin.
— Et la lettre pour ta mère ?
— Sur la table du bureau. Elle attendra un peu.
— Tu l’as écrite.
— Oui.
Elle lui sourit. Il y avait dans ce sourire une chose qu’il n’essaya pas de nommer. Il resta là un instant, à regarder la lumière baisser sur les vignes, par la fenêtre. Les ceps s’alignaient comme des promesses. La terre se préparait pour la saison.
Il se leva, alla ouvrir une porte qu’il avait gardée fermée depuis son arrivée : celle d’une petite chambre qui donnait au levant. Il en fit le tour, passa la main sur le mur blanc. Il alla chercher une boîte de clous et un marteau, puis choisit une gravure dans le couloir : celle de la Côte-d’Or, avec le village et les pentes au premier plan. Il la fixa au mur de la chambre, un peu bas, la redressa d’un coup de pouce.
Puis il recula pour admirer le travail. Ce n’était pas une décoration. C’était une manière de dire : cette histoire a une place, et j’y ai mis mon cadre.
Il éteignit la lumière, descendit l’escalier. Dans la cour, la nuit tombait, fraîche et tranquille. Marchal était peut-être encore là quelque part, dans l’ombre, avec ses questions, ses dossiers. Alex n’avait pas cherché à le joindre. Il n’avait pas appelé Vasseur. Il avait simplement continué à faire le travail.
Ce n’était pas de la naïveté. C’était une décision : le domaine serait propre, parce qu’il le voudrait. Et si quelqu’un venait le menacer, il saurait à présent reconnaître le bruit avant qu’il ne grandisse.
Il poussa la porte de la maison, la ferma derrière lui. Dans le vin qui reposait, dans la terre qui attendait, dans la lettre sur la table, quelque chose s’était mis en place. Sans tapage, sans déclaration. Juste ce qu’il avait à faire, fait.
Il dormit comme il n’avait pas dormi depuis des années. Sans rêve, sans réveil, sans poids sur la poitrine. Le matin, quand il ouvrit les volets, les vignes étincelaient sous la rosée. Et pour la première fois, la vue ne le saisit pas d’angoisse. Elle lui parut claire.
Comme une page nouvelle.
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