La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 34: Aftermath of the Confession
Le tribunal de Dijon sentait la cire et le bois ancien. Alex était assis au troisième rang, entre Hélène et maître Perrin, son avocat. La salle était pleine — journalistes, curieux, quelques visages du village qu'il reconnaissait sans pouvoir les nommer.
Le président du tribunal égrenait les chefs d'accusation d'une voix plate, presque lasse. Blanchiment d'argent. Association de malfaiteurs. Complicité de meurtre. Les noms défilaient — Charles Bouchard, son cousin, deux administrateurs de la société écran, un ancien régisseur de Nuits-Saint-Georges. Ils étaient là, au banc des accusés, figés dans des costumes trop sombres, comme des acteurs qui avaient oublié leur texte.
Alex n'écoutait pas vraiment le détail des charges. Il regardait leurs nuques, leurs mains posées à plat sur le bois clair. Il avait passé des nuits à reconstituer le réseau, à suivre les fils qui remontaient des caves de son père jusqu'aux comptes offshore de Genève. Et maintenant, tout cela se résumait à des hommes et des femmes assis, qui ne le regardaient pas.
— Alexandre Moreau, appelé à la barre.
Hélène lui serra le poignet. Il se leva, ajusta sa veste, marcha entre les bancs jusqu'à la barre. Il prêta serment, la main levée, et le président lui demanda de relater ce qu'il savait.
Il raconta. Les registres retrouvés dans la chaumière d'Étienne Belrose. Le squelette dans le puits. La lettre au notaire. Les comptes gelés à Genève chez Delacroix. Il parla sans trembler, sans embellir, comme on dépose un fardeau. Il dit la vérité sur son père — pas tout, jamais tout, mais assez. Il dit que la maison Moreau avait été une façade, que des vins rares avaient été détournés pendant des décennies, que des hommes étaient morts pour que l'argent continue de couler.
Quand il eut fini, le président le remercia d'une voix neutre. Alex regagna sa place. Hélène lui prit la main sous le banc.
Les plaidoiries durèrent deux heures. Les avocats de la défense firent ce qu'ils pouvaient — ils parlèrent de prescription, de preuves indirectes, de la fragilité d'un témoignage recueilli auprès d'un homme mort. Maître Perrin répondit avec une précision clinique, énumérant les dates, les montants, les transferts, les noms des clients à l'étranger qui n'avaient jamais reçu leurs bouteilles.
Puis le tribunal se retira.
Dans la salle, les murmures montèrent comme une rumeur d'orage. Alex regarda le plafond à caissons, les moulures dorées, les bustes de juristes poussiéreux alignés sur leurs consoles. Hélène parlait à voix basse avec maître Perrin. Il ne les écoutait pas.
Il pensait à son père. À la cour de la maison de Gevrey, aux soirs d'été où l'on servait le premier vin de l'année dans des verres trop grands pour les mains d'un enfant. Il pensait à sa mère à Londres, qui n'avait jamais voulu reparler de la Bourgogne. À Belrose, couché depuis trente ans au fond d'un puits, qui avait consigné chaque crime dans une écriture appliquée de comptable.
Le soleil déclinait à travers les vitres hautes quand le président revint. La salle se leva d'un bloc. Le président s'assit, ajusta ses lunettes, et lut les verdicts sans jamais lever les yeux.
Coupable. Coupable. Coupable.
Charles Bouchard reçut quinze ans. Les autres, entre six et dix. Les amendes atteignaient des sommes que même Alex, rompu aux bilans, dut relire mentalement pour les mesurer. La société écran fut dissoute. Les actifs saisis.
Le président prononça les dernières phrases, puis la salle se vida lentement, dans ce tumulte sourd des grands jours de justice. Les journalistes se précipitèrent vers les sorties. Les accusés furent emmenés par les huissiers.
Alex resta assis.
— Venez, dit Hélène doucement.
Il se leva. Dehors, la place du palais était baignée d'une lumière rase d'octobre. Quelques photographes l'attendait — maître Perrin leva la main, dit quelques mots, les écarta poliment. Alex suivit Hélène jusqu'à la voiture, une vieille Peugeot louée à Beaune.
Elle conduisit en silence sur la route nationale, puis par les départementales qui serpentent entre les coteaux. Les vignes défilaient, dépouillées, prêtes pour l'hiver. Les fils de fer brillaient dans le soleil bas. Alex baissa sa vitre. L'air sentait la terre retournée et le bois brûlé des premières cheminées.
— Ce n'est pas fini, dit-il.
Hélène le regarda du coin de l'œil.
— C'est fini pour eux. C'est ça qui compte.
— Il y a encore le procureur général. Vasseur est toujours menacé. Et l'argent — le compte de mon père à Genève.
— Tu as dit toi-même que Delacroix avait tout avoué. Que l'argent était gelé.
— Gelé. Pas restitué.
Elle marqua un temps.
— Tu peux le laisser là-bas. Ou le réclamer. Ce sera ta décision.
Il ne répondit pas. La voiture s'engagea dans la petite route qui descendait vers Gevrey. Le domaine apparut au détour du talus — la maison basse, le toit de tuiles roses, les bâtiments de la cuverie, les rangs de vigne qui montaient vers la combe. Tout semblait tranquille. Trop tranquille, peut-être, pour un lieu où tant de choses avaient été enterrées.
Ils se garèrent devant la maison. Alex resta un instant dans la voiture, les mains sur le volant, immobile. Puis il ouvrit la portière.
Il fit le tour du domaine à pied, comme il le faisait presque chaque soir depuis son arrivée au printemps. Il remonta la parcelle des Grives, où les pieds de vigne portaient encore les traces de la taille. Il marcha jusqu'à l'angle où Belrose avait été retrouvé, où la terre avait été rebouchée, où les pierres du puits effondré avaient été déposées en cercle, comme une tombe improvisée.
Il resta là un long moment, les mains dans les poches. Le crépuscule tombait vite en novembre. Les lumières de Gevrey s'allumaient une à une dans la vallée.
Quelque chose se défaisait en lui. Quelque chose qui était resté noué depuis la mort de son père, depuis la lecture du testament, depuis la découverte du premier registre caché sous les lattes du grenier de la cuverie. Il avait passé des mois à débrouiller une affaire de famille. À découvrir que l'homme qui lui avait appris à tailler la vigne trempait dans un commerce de meurtre et de vin volé. À choisir, chaque fois, entre la loyauté du sang et les exigences de la vérité.
Il l'avait choisi, la vérité. Il avait livré son père aux juges, par-delà la mort. Il avait livré les Bouchard. Il avait livré les hommes du réseau.
Et maintenant, il ne restait que les vignes. Et la terre. Et la maison où il avait décidé, sans vraiment en avoir décidé, de rester.
Il redescendit vers la bâtisse. Hélène était dans la cuisine, les mains dans une bassine d'eau, nettoyant des légumes. Elle leva les yeux.
— Ça va ?
— Ça va.
Elle attendit. Il s'assit à la table, frotta son visage.
— Je pensais à mon père, dit-il.
— Je sais.
— Tout ce qu'il a bâti — la maison, le nom, la réputation. C'était de la poussière. Du décor pour une machinerie sale. Et moi je suis son fils. Je porte son nom. Je vis dans sa maison. Je cultive ses vignes.
— Tu cultives tes vignes. Tu vis dans ta maison. Tu portes ton nom.
— Ce n'est pas si simple.
— Non, dit-elle en s'essuyant les mains dans un torchon. Mais ça peut le devenir.
Elle sortit s'asseoir près de lui sur le banc de pierre, face aux rangées de vigne qui disparaissaient dans la nuit.
— Demain, dit-il, il y aura l'inventaire de la cave. Le notaire et l'expert.
— Je sais.
— Il faudra trier les bouteilles. Ce qui est légal. Ce qui ne l'est pas.
— Tu sauras le faire.
— Je ne sais pas où commencer.
— Tu commences par le premier rang. La première pièce. La première bouteille. C'est comme ça qu'on fait tout, ici.
Il rit, un rire court et triste.
— Tu parles comme un vigneron.
— Ça doit être contagieux.
Elle posa sa tête sur son épaule. Ils restèrent ainsi, dans le silence des soirs de novembre, lorsque les derniers oiseaux se taisent et que le froid monte de la terre. Alex sentait l'odeur du bois humide, des feuilles mortes, de la fumée lointaine d'un feu de cheminée.
Et pour la première fois depuis des mois, il n'avait pas peur de demain.
Il ne savait pas ce qu'il ferait de l'argent gelé à Genève ni de la cave emplie de bouteilles dont les étiquettes mentaient depuis des décennies. Il ne savait pas si Vasseur survivrait à la purge administrative, ni si le procureur général tomberait à son tour. Il ne savait pas s'il retrouverait jamais la confiance de sa mère, ni celle des habitants du village qui l'avaient regardé, au début, comme un étranger venu réclamer un héritage dont il ne méritait pas.
Mais les vignes étaient là. La maison était là. Et lui, il était encore debout.
Hélène se leva, tendit la main.
— Viens, dit-elle. Il est tard. Demain on taille.
Il la suivit dans la maison, ferma la porte derrière lui, et le domaine de Moreau s'endormit sous les premières étoiles.
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