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La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 4: The Broker's Visit

Le soleil de midi écrasait la cour de Clos des Anges quand une berline noire se gara devant le chai. Alex, qui rinçait une pompe à sulfate sous l'œil amusé de Claire, essuya ses mains sur son pantalon.

« C'est lui », dit Claire, la voix soudain tendue.

La portière s'ouvrit. Laurent Vichet avait ce sourire des hommes qui ne doutent jamais de leur pouvoir. La cinquantaine, costume bleu nuit, cheveux gris plaqués en arrière, il marcha vers Alex comme s'il possédait déjà les lieux.

« Alexandre Moreau. Enfin. » Il tendit une main que Alex serra par pur réflexe. « J'ai connu votre père. Un homme de parole, lui. »

« Vous êtes le courtier. »

« Courtier, oui. Et partenaire. Depuis vingt ans. » Vichet balaya la cour du regard, s'attarda sur la façade défraîchie du chai. « Je suis venu déguster le millésime. Et parler affaires. »

Claire s'était repliée près de la porte du cellier, les bras croisés. Elle ne le quittait pas des yeux.

« Le millésime est en cuve, dit Alex. Il ne sera pas prêt avant des mois. »

« Je sais. » Vichet sortit un carnet de cuir de sa poche intérieure. « Je connais ce domaine par cœur. Ses rendements, ses faiblesses, ses obligations. » Il l'ouvrit à une page marquée. « Contrat du 14 mars 2013. Renouvellement tacite. Clos des Anges s'engage à vendre l'intégralité de sa production à Maison Vichet, Dijon, au prix fixe de 11,50 euros la bouteille, quel que soit le millésime. »

Alex rit. Il rit vraiment, sans le vouloir.

« Onze euros cinquante ? Une Romanée-Saint-Vivant à onze euros cinquante ? Même l'usine à beaujolais vous paie mieux que ça. »

« C'est ce que votre père a signé. »

« Mon père a signé beaucoup de choses, apparemment. » Alex pensa au document d'assurance avec sa propre signature forgée. « Ça ne veut pas dire qu'elles étaient justes. »

Vichet haussa les épaules, referma le carnet.

« Juste ou pas, un contrat est un contrat. Les tribunaux français sont très forts pour les contrats. Et votre père, lui, honorait ses engagements. Demandez à Claire. »

Alex se tourna vers elle. Elle regardait le sol, les mâchoires serrées.

« Pas maintenant », dit-elle.

« Claire a raison. Pas maintenant. » Vichet se dirigea vers son coffre, en sortit une bouteille de Bourgogne blanc, la déboucha avec un tire-bouchon d'argent. « Dégustons d'abord. On parle mieux l'estomac ouvert. »

Il servit trois verres du Chevalier-Montrachet sans demander la permission, en tendit un à Alex, un à Claire qui le prit sans le boire.

« Votre père, poursuivit Vichet, avait une dette avec moi. Une dette d'honneur. Je l'ai aidé dans un moment difficile, il m'a promis sa production. Vingt ans. C'est une belle histoire, non ? »

« Une belle histoire, dit Alex, c'est celle où le fils découvre que le courtier de son père le faisait chanter. »

Le visage de Vichet ne broncha pas. Seul un tic sous son œil gauche trahit quelque chose.

« Le chantage nécessite un secret. Un vrai. Je n'ai jamais eu besoin de ça avec votre père. Nous avions un accord. »

« C'est drôle, parce que j'ai vu des papiers qui disent autre chose. »

Le silence tomba. Un oiseau cria quelque part dans les vignes. Vichet posa son verre lentement, leva les yeux vers la façade du château.

« Je vais vous dire une chose, Alexandre. Vous devriez faire très attention avec les papiers. Les papiers, ça se déchire. Comme les promesses. » Il prit une gorgée de Montrachet, la fit tourner en bouche. « Et si vous croyez que c'est la justice qui décide de ce qui arrive à ceux qui rompent leurs promesses en Bourgogne... vous êtes encore plus Londonien que je pensais. »

Alex sentit la colère monter, mais quelque chose dans les yeux froids de Vichet le retint. Cet homme avait vu des choses. Des choses qui ne se passaient pas devant témoins.

« Le coût de rompre une vieille promesse, dit Vichet en se levant, se mesure en corps. »

Il laissa la phrase flotter. Puis il sourit, comme s'il venait de dire une plaisanterie, tendit sa carte à Alex.

« Appelez-moi quand vous serez prêt à honorer le contrat. Vous avez jusqu'à la fin du mois, à cause de la clause d'option. Après... » Il jeta un coup d'œil à sa montre. « Les choses deviennent plus compliquées. À bientôt, Claire. Dites bonjour à votre femme. »

Claire ne répondit pas. La berline noire redémarra, disparut derrière le tournant en laissant un nuage de poussière.

Alex serrait encore la carte entre ses doigts.

« Qu'est-ce qu'il a dit ? Ta femme ? »

Claire posa son verre intact contre le mur.

« Il ne me croit pas. Il ne croit pas que j'aie jamais cessé de travailler pour lui. »

« Travailler pour lui ? »

Elle prit une inspiration profonde, regarda les vignes au-delà de la cour.

« Ton père était malade. Vraiment malade. Les traitements coûtaient cher, et la banque avait gelé nos lignes de crédit après la mauvaise récolte de 2009. Vichet a proposé une avance. Ton père a signé. Et puis l'avance est devenue un robinet qu'il a refusé de fermer. Chaque année, au moment des vendanges, Vichet arrivait avec un nouveau papier. Un papier que ton père devait signer pour que le domaine survive un an de plus. Et il les signait tous. Pour toi. Pour que tu ne découvres jamais à quel point les comptes étaient truqués. »

« Truqués comment ? »

« La production réelle du Clos des Anges est trois fois supérieure à ce qui est déclaré. Le surplus... il ne passe pas par les registres officiels. Il part directement vers des acheteurs que seul ton père connaissait. Des acheteurs qui paient très cher, et qui n'aiment pas les questions. »

Alex pensa au magnum de 1961 dans la cave voûtée, à l'estampille de Genève, à la visite annuelle venue de Suisse.

« Les bouteilles de cent ans. C'est ça, le surplus ? »

Claire hésita. Pour la première fois depuis qu'il la connaissait, elle sembla au bord de tout dire.

« Le surplus, c'est la vie que ton père t'a cachée. Et Vichet le sait. Il sait où sont les registres, qui sont les clients, et ce qui arriverait à ce domaine si le monde découvrait la vérité. C'est ça, son chantage. Pas un document. Une réalité. »

Elle ramassa le verre plein, le vida d'un trait.

« Vichet n'a pas besoin de te menacer, Alex. Il a besoin que tu comprennes que tu es déjà dans son jeu. Depuis le jour où tu as signé l'acceptation de la succession. »

Elle rentra dans le chai, le laissant seul dans la cour avec la carte de Vichet et une phrase qui tournait dans sa tête.

Le coût de rompre une vieille promesse se mesure en corps.

Il sortit son téléphone, trouva le numéro d'Henri.

« Henri. Le dossier Roussel, à Dijon. Je veux son adresse. »

Un silence, puis :

« Pourquoi ? »

« Parce que j'ai besoin d'un comptable qui n'a pas peur de la vérité. Et parce que j'ai une heure de route devant moi. »

Il coupa la communication, glissa la carte de Vichet dans sa poche intérieure, juste à côté de l'enveloppe de son père.

Il y avait une aube dans deux jours. Et un verrou sur une porte cachée dont il n'avait pas encore parlé à Claire.

Mais d'abord, Dijon.