La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 3: The Father's Shadow
Le dimanche suivant, Alex se rendit à pied chez Henri Vautrin, l'ancien régisseur de son père. La maison se nichait à l'extrémité du village de Chambolle, derrière une grille rouillée qu'Henri laissa ouverte en le voyant approcher. L'homme avait quatre-vingts ans bien sonnés, des mains noueuses d'éternel vigneron, et un regard qui ne cillait pas quand il mentait — ce qui, selon Claire, arrivait rarement.
— Vous avez la tête de votre père quand il avait votre âge, dit Henri en lui serrant la main. Mais pas les épaules. Il portait plus.
Alex s'assit dans un fauteuil de cuir fatigué, en face d'une table basse couverte de papiers jaunis. Une odeur de café froid et de tabac gris flottait dans la pièce.
— On m'a dit que vous étiez son ami le plus proche, dit Alex.
— J'étais son comptable, son confident, et son avocat de fortune. Le reste, je ne sais pas.
Henri s'installa lentement, comme si chaque articulation réclamait son dû. Il versa deux verres de marc, en poussa un vers Alex.
— Le notaire vous a remis un dossier. Vous l'avez ouvert ?
— Pas encore.
— Bien. Vous auriez dû le faire avant de signer. Mais vous êtes pressé, comme lui.
Alex déplia la lettre de son père, toujours scellée. Il ne l'avait pas ouverte depuis la lecture du testament. Il la sortit de sa poche intérieure, la posa sur la table.
— Il disait de l'ouvrir seulement quand j'aurais formellement considéré la succession. C'est fait. Je suis là.
Henri hocha la tête lentement, comme si la décision d'Alex le confirmait dans un vieux pressentiment.
— Votre père est mort en novembre dernier. Chute dans l'escalier de la cuverie. Les gendarmes ont conclu à un accident. Le cou tordu net, pas de témoin, l'escalier humide. Ça arrive, paraît-il.
Alex attendit. Le marc brûlait sa gorge.
— Mais moi, je l'ai vu une semaine avant. Il m'a dit une chose. Il m'a dit : « Henri, si je meurs avant l'hiver, regarde les assurances. » Pas « si je tombe ». Pas « si mon cœur lâche ». « Si je meurs avant l'hiver. »
Henri se leva, ouvrit un tiroir de son secrétaire, en sortit une chemise cartonnée à la couverture cornée. Il la jeta sur la table.
— J'ai regardé. Contrat d'assurance-vie sur le domaine, souscrit dix ans plus tôt. On appelle ça une clause de garantie multirisque. Ce qui intéresse, c'est l'avenant signé trois mois avant sa mort. Le voilà.
Alex ouvrit la chemise. Une liasse de documents, des termes légaux en français, des tableaux de valeurs, une annexe. Et là, en quatrième page, sous la mention « Biens adossés à la garantie », une ligne.
*Clos des Anges — actif productif — désigné comme collateral intégral en cas de défaillance de l'emprunteur.*
Et en bas de page, une signature. La sienne.
Alex Moreau. Sans hésitation, le geste fluide d'un homme qui signait des documents financiers tous les jours. Sauf qu'il ne l'avait jamais vue. Il n'avait jamais signé quoi que ce soit en rapport avec un domaine viticole français. Sa signature à lui — celle qu'il utilisait à Londres — était anglaise, rapide, presque illisible. Celle-ci était calligraphiée avec une précision suspecte, comme une imitation faite par quelqu'un qui avait eu le temps d'étudier.
— J'ai jamais signé ça.
Henri ne broncha pas.
— Je sais. Votre père me l'a dit. Il m'a montré ce document la semaine avant sa mort. Il l'avait trouvé en fouillant le bureau de l'étude notariale de Beaune. Quelqu'un avait préparé cet avenant, avec une signature contrefaite. Quelqu'un qui savait que vous seriez l'héritier.
— Qui ?
— Votre père n'a pas eu le temps de me le dire. Il m'a seulement dit de vous prévenir. Et de vous montrer ceci.
Henri sortit une seconde feuille, une simple photocopie, pliée quatre fois. Un relevé bancaire genevois, daté de juin de l'année précédente. Un dépôt de quarante mille euros, référencé au nom d'une société écran domiciliée aux Îles Caïmans. La ligne de débit mentionnait une raison sociale codée : CHAMP-ANTOINE SARL.
— Je ne connais pas cette société, dit Alex.
— Moi si. Elle appartient à un courtier en vins de Dijon. Un certain Laurent Vichet.
Le nom ne fit aucun son dans la mémoire d'Alex. Mais le regard d'Henri, lui, en disait long.
— Vichet avait des accords commerciaux avec votre père depuis vingt ans. Il achetait une partie de la production du Clos. Les prix étaient honnêtes, dit Henri. Mais il y a trois ans, les contrats ont changé. Votre père a refusé de les signer. Vichet est devenu pressant. Il a menacé.
— De quoi ?
Henri se pencha en avant, baissa la voix, comme si les murs de sa propre maison pouvaient entendre.
— Votre père avait fait des erreurs de jeunesse. Des arrangements avec certains négociants qui n'étaient pas tout à fait légaux. Rien de criminel, à l'époque — des fraudeuses fiscales, des faux certificats d'origine. Mais Vichet avait conservé les preuves. Il s'en servait pour tenir les rênes.
Alex posa la feuille. Ses doigts tremblaient — de colère, pas de peur. Ou peut-être de peur, aussi.
— Donc ce contrat d'assurance, cette signature contrefaite, c'était pour quoi ?
Henri resta silencieux un long moment. Il ramassa son verre de marc, le fit tourner, regarda la lumière d'hiver le traverser.
— Si vous aviez refusé la succession, si vous aviez vendu le domaine, l'assureur aurait versé une indemnité élevée. Une indemnité indexée sur votre acceptation. Vichet aurait réclamé sa part en tant que créancier. Avec votre signature, il aurait pu vous faire porter la responsabilité de toute transaction frauduleuse sur le domaine. Un héritier complice, au regard de la loi, c'est plus difficile à poursuivre.
— Donc il a planifié ça avant la mort de mon père.
Henri ne détourna pas les yeux.
— Oui.
Alex compta dans sa tête. Le testament avait été lu en novembre, un an après le décès. La clause d'assurance prévoyait un délai de deux ans pour réclamer les fonds en cas de contestation. Ce délai expirait dans deux semaines.
Il avait deux semaines pour décider.
Il glissa la photocopie du relevé bancaire et la page de l'avenant dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, là où il gardait encore la lettre non ouverte de son père.
— Vous n'ouvrez pas la lettre ? demanda Henri.
— Pas encore.
Alex se leva, tendit la main. Henri la prit, la serra plus fort que nécessaire.
— Une dernière chose, dit Henri. Votre père avait commencé à creuser. Il avait engagé un comptable indépendant pour auditer tous les comptes du domaine depuis dix ans. Cet audit était presque terminé quand il est mort. J'ai essayé de retrouver les documents après l'accident. Ils avaient disparu du bureau. Mais le comptable, lui, est encore vivant. Il s'appelle Pierre Roussel, il habite à Dijon. Il refuse de me parler depuis la mort de votre père. Il a peur. Mais si quelqu'un peut vous dire ce que cachaient les livres de comptes, c'est lui.
— Pourquoi est-ce que j'irais creuser ? demanda Alex. J'ai déjà assez de raisons de tourner le dos au Clos.
Henri sourit pour la première fois, un sourire triste et fatigué.
— Parce que vous avez accepté. Parce que vous êtes là. Et parce que votre père vous a laissé une lettre que vous n'ouvrez pas — ce qui signifie que vous savez déjà qu'elle contient des choses que vous ne voulez pas entendre. Mais vous allez l'ouvrir.
Alex rentra au domaine sous un ciel bas de novembre. Il monta dans sa chambre, retira la lettre de sa poche, et la posa sur le bureau de son père. Il la regarda longtemps sans la toucher.
Demain, il irait à Dijon. Il irait voir Pierre Roussel.
Mais ce soir, la lettre attendrait encore une nuit.
À l'aube, il la décachetterait, seul, dans la lumière grise de la chambre qui avait été celle d'un homme mort trop vite et trop opportunément.