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La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 6: Missing Man

Le registre du crématorium de Dijon ne comportait aucune page 202. L’employée, une femme aux lunettes cerclées d’or, avait tourné les pages une à une sous le regard d’Alex, puis haussé les épaules avec une indifférence bureaucratique. Il avait insisté, montré la lettre de son père, mais rien n’y fit. Le registre s’arrêtait à 187.

De retour à Clos des Anges, la lumière de fin d’après-midi étirait les rangées de vignes en ombres parallèles. Alex gara la voiture près du chai, coupa le contact, et resta un instant immobile, les mains sur le volant. Son père avait écrit cette lettre pour être lue à l’aube, mais il l’avait lue trop tôt, et elle menait à une impasse.

— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda Claire depuis le seuil du bâtiment principal.

Elle portait un tablier de toile taché de terre, ses mains gantées encore crottées de la taille de la matinée. Sa voix était neutre, mais ses yeux balayaient le visage d’Alex avec cette acuité qu’il commençait à connaître.

— Le crématorium, dit-il en sortant de la voiture. Le registre est incomplet. Mon père indiquait une page qui n’existe pas.

Claire inclina la tête. Et il s’approcha, baissant la voix bien qu’ils fussent seuls.

— Vous savez ce qui est étrange ? Le crématorium de Dijon a fermé en 1998. Depuis, les crémations se font à Beaune. Un registre de Dijon ne peut pas avoir de page 202, car il n’a jamais eu plus de 187 pages. Votre père ne vous envoyait pas chercher un nom.

Alex serra la mâchoire.

— Il m’envoyait comprendre que quelqu’un avait falsifié l’archive.

— Ou que quelqu’un voulait que vous cherchiez au mauvais endroit.

Un vent léger souleva des feuilles mortes entre eux. Claire consulta sa montre.

— Les vendangeurs finissent dans une heure. La plupart ont connu Étienne Belrose. Certains l’ont vu la semaine avant la mort de votre père.

— Le maître de chai.

— L’homme qui a disparu, oui. Vous devriez leur parler avant qu’ils rentrent chez eux.

Elle tourna les talons sans attendre de réponse.

Les cinq ouvriers étaient assis en cercle près de la remise à outils, partageant une bouteille de vin ordinaire et des tranches de saucisson. Ils se turent à l’approche d’Alex, le dévisageant avec cette curiosité prudente des salariés face au nouveau patron.

Il se présenta, accepta un verre qu’on lui tendit, s’accroupit pour être à leur niveau.

— Je cherche des informations sur Étienne Belrose.

Un silence pesant s’installa. Le plus âgé, un homme sec nommé Marcel avec une soixantaine d’années de soleil dans les rides, cracha un pépin de raisin.

— Étienne était un type bien, dit-il. Jusqu’à ce qu’il ne le soit plus.

— Que voulez-vous dire ?

— Il a changé, ces derniers mois. Nerveux, colérique, méfiant. Il s’est disputé avec le patron — votre père — une semaine avant la mort de ce dernier. Une dispute violente, ici même, près du hangar à fûts. On les entendait depuis la vigne. Des mots comme « justice » et « mensonges » et « trop tard pour sauver ton âme ».

Une jeune femme aux tresses serrées nommée Leïla compléta.

— Étienne a quitté le domaine le lendemain, sans prévenir, sans emporter ses affaires personnelles. Il a laissé son carnet de cave, ses outils, même son vestiaire. Personne ne l’a revu.

— Et on n’a pas signalé sa disparition ?

— Le patron — votre père — a dit que c’était un départ volontaire. Qu’il voulait monter dans le nord, trouver du travail en Champagne. Mais Étienne était bourguignon jusqu’à la moelle. Il aurait quitté la région en cercueil avant de la quitter par choix.

Alex sentit un frisson lui parcourir l’échine. Il se releva.

— L’argument avec mon père, c’était à propos de quoi, exactement ?

Marcel et Leïla échangèrent un regard. Ce fut Marcel qui parla.

— La police a posé la question, vous savez. Le gendarme Delacroix a passé deux heures ici, à nous interroger un par un. On lui a dit ce qu’on savait. Il est reparti avec son carnet et on n’a plus jamais entendu parler d’Étienne.

— Delacroix était au courant ?

— Bien sûr. C’est lui qui a conclu officiellement à un départ volontaire. Votre père aurait confirmé.

Alex digéra l’information. Delacroix, l’inspecteur qui s’était présenté à la porte avec des questions pointues, avait classé la disparition d’Étienne Belrose comme une non-affaire. Avec la bénédiction de son père. Deux hommes qui mentent pour enterrer la même vérité.

Une dispute sur la « justice » et les « mensonges ». Une semaine avant la mort. Un homme qui disparaît et un patriarche qui sourit aux autorités.

— Où vivait Étienne ? demanda Alex.

— Il avait une petite maison de pierre à la lisière du bois de Montagne, à vingt minutes à pied. Rien d’extraordinaire, mais il y tenait. Disons qu’il y tenait trop. Il refusait tous les projets de construction autour.

La maison d’Étienne Belrose. Une piste concrète, un lieu physique à fouiller.

Alex remercia les ouvriers, remonta vers le bâtiment principal avec un sentiment désagréable d’être observé. Il s’arrêta au coin du chai et jeta un regard vers la route départementale qui bordait la propriété à travers les rangs de pinots.

Une berline grise était garée sur le bas-côté, moteur éteint. Par la vitre de l’habitacle, il devina la silhouette d’un homme — immobile, les mains sur le volant — le visage orienté vers le domaine.

Pas de téléphone, pas de carte, pas d’action. Juste une présence.

Alex fit semblant de vérifier la serrure d’une porte latérale, puis revint sur ses pas vers la maison principale. Claire était sur la terrasse, un sécateur à la main, en train de tailler une treille de vigne.

— Vous avez remarqué la voiture ? demanda-t-il en s’approchant.

Claire ne leva pas les yeux.

— Elle est là depuis environ trois heures. Depuis que vous êtes parti pour Dijon, je dirais.

— Vous savez à qui elle est ?

— Je connais la plaque. Elle est immatriculée dans l’Eure. C’est un département qui apparaît rarement sur les routes de Bourgogne, sauf si l’on vient pour affaires réservées.

— Vichet ?

Claire pinça les lèvres, contra une branche morte.

— Vichet préfère la confrontation directe. Il viendrait en personne, avec un sourire faux et un contrat signé. Une voiture qui surveille, c’est un autre type d’instrument.

Elle s’arrêta de tailler, observa la berline à travers la lumière déclinante.

— Étienne Belrose n’est pas parti volontairement, dit-elle soudain. Je l’ai toujours su. Il connaissait trop de choses intimes sur le fonctionnement de ce domaine. Non pas sa partie visible, mais l’autre.

Alex la regarda. Elle le fixait à son tour, et pour la première fois, quelque chose dans son regard ressemblait à de la peur.

— Il avait un frère, dit-elle. Ancien militaire, quelque chose dans la logistique. Qui ne se trouve qu’à trois heures de route, dans l’Eure, si l’on s’inquiète pour un disparu.

La berline grise démarra lentement et s’éloigna le long des vignes, disparaissant derrière la colline. Elle ne rentra pas en Bourgogne.

Elle partait vers la sortie du département.

Vers le nord.

Vers l’Eure.