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La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 7: The First Threat

La fumée arriva avant l’alarme.

Alex était dans la maison, la lettre de son père encore ouverte sur la table de la cuisine, quand une odeur âcre de pin brûlé filtra par les jointures des fenêtres. Il leva la tête. Trois heures du matin. Personne ne brûlait de pin à cette heure, nulle part.

Il sortit pieds nus sur le gravier. Le bâtiment des fûts — une longue grange de pierre datant de 1876, couverte de tuiles mécaniques — crachait des langues orangées par ses portes entrebâillées. Le feu n’en était qu’à ses débuts, mais il prenait mal, comme un fumeur qui cherche son briquet dans une pièce sombre : par à-coups, rageusement, en léchant les vieilles poutres avant de s’enrouler autour des barriques alignées comme des cercueils.

— Merde.

Alex appela les pompiers de Nuits-Saint-Georges tout en courant vers le hangar. La chaleur le frappa à quinze mètres, sèche, impatiente. Il attrapa une lance à incendie fixée au mur extérieur — Claire lui en avait montré l’emplacement le premier jour, « au cas où les tonnerres d’août feraient des bêtises » — et l’ouvrit. Le jet frappa la base des flammes. Un sifflement de braise noyée. Mais le feu avait déjà trouvé son chemin : la pile de barriques de chêne neuf, empilées contre le mur nord, brûlait comme une cathédrale de copeaux.

Quelque chose explosa. Une bouteille. Puis une autre.

Alex recula, le jet toujours braqué, quand deux phares balayèrent l’allée. La camionnette de Claire freina dans un crissement de gravier. Elle sauta du véhicule en chemise de nuit, un blouson de travail jeté sur les épaules, et attrapa le second tuyau sans un mot.

Ils combattirent le feu ensemble pendant douze minutes. Les pompiers arrivèrent ensuite, prirent le relais, et le feu mourut comme un animal épuisé — en grognant, en crachant des volutes grises, en dévoilant ce qu’il avait dévoré.

L’intérieur du hangar était carbonisé. Les dix barriques de vin de garde, millésime 2023, n’étaient plus que des cerceaux noirs et des douelles tordues. Des centaines de bouteilles en cours d’élevage avaient éclaté. Le sol luisait d’un vin noir mêlé à la suie.

Claire s’accroupit près de la porte, les mains sur les genoux. Elle ne regardait pas les dégâts. Elle regardait le sol, juste devant le seuil.

— Passe-moi ta lampe.

Alex sortit son téléphone, activa la torche. Claire prit le faisceau et le dirigea vers une flaque sombre qui ne sentait pas le vin. Une odeur plus chimique, plus aiguë, lui picota les narines.

— De l’essence, dit-elle. Sans additif. Le genre qu’on trouve dans les bidons de tronçonneuse, pas à la pompe.

— Tu veux dire que quelqu’un…

— J’veux dire que ce feu a été posé, Alexandre. La porte du bâtiment des fûts était fermée à clé hier soir. Je l’ai fermée moi-même en partant, à dix-neuf heures. Ce hangar n’a pas d’électricité. Pas d’étincelles possibles. Et cette flaque ne s’est pas versée toute seule.

Alex se releva lentement. Son pied nu rencontra un éclat de verre ; la douleur fut presque un soulagement. Un point fixe dans un monde qui glissait.

— C’est Vichet.

Claire éteignit la torche de son téléphone, comme si la révélation suffisait à éclairer la pièce.

— Ou son rappel à l’ordre. Ce feu, c’est une signature. Pas une tentative de tout détruire — il aurait utilisé plus de produit, il aurait choisi le cuvier, la cuverie, là où on garde les grands millésimes. Il a choisi le hangar des fûts.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le bâtiment qui se voit depuis la route. C’est le premier truc qu’un acheteur regarde quand il visite le Clos. Il ne fait pas brûler la banque, il fait brûler la vitrine. Il te dit : regarde ce que je peux toucher. Et attend de voir ce que tu vas faire ensuite.

Alex resta silencieux. Leurs voix portaient dans la nuit, portées par l’air froid de la fin d’août. Les pompiers roulaient leurs tuyaux dans un cliquetis de laiton. Le capitaine — un homme au visage boucané qui sentait l’Ouest par son accent — s’approcha d’eux.

— Vous avez de la chance. Le feu a pris à l’opposé de votre cuverie principale. Si le vent avait tourné…

— Merci, capitaine, dit Alex. On vous doit une fière chandelle.

— Je laisserai le rapport chez le maire. Mais entre nous : ce produit, là, sous la porte. Vous avez une idée ?

Alex croisa le regard de Claire.

— Des gamins, dit-il. Il y a des champs tout autour. Ils ont dû s’amuser avec un briquet.

Le capitaine le regarda une seconde de trop. Puis il haussa les épaules et retourna vers son camion.

Quand les gyrophares eurent disparu derrière la colline de Corton, Claire se tourna vers Alex. Sa chemise de nuit était trempée ; elle semblait s’en ficher.

— Tu mens pour ce domaine, mais tu ne sais pas encore pourquoi.

— Dis-moi ce que tu sais sur Vichet et le Cayman.

Le changement de sujet fut brutal. Alex le vit à la façon dont la mâchoire de Claire se contracta.

— Qu’est-ce que tu…

— J’ai trouvé les relevés, Claire. Les transactions offshore. Quatre-vingt pour cent de la production partait par des canaux que l’administration n’a jamais vus. Et je sais qu’Étienne Belrose a disparu après une dispute avec mon père. Ne me dis pas que tu ne savais pas. Ne me dis pas que tu n’as jamais servi d’intermédiaire, parce que je sais que tu connaissais le code de la cave.

Claire le dévisagea. Petite pluie froide commençait à tomber, minuscule, presque inaudible sur la pierre chaude du hangar.

— Tu as ouvert la cave du fond, dit-elle enfin. Les fausses clés.

— Comment tu le sais ?

— Parce que c’est moi qui ai changé la serrure l’année dernière. Joseph m’a demandé de m’en occuper. Il m’a dit : « Si quelqu’un demande la clé, c’est que la fin est proche. »

Alex attendit. La pluie devenait plus forte.

— Vichet ne m’a jamais payée, dit-elle. Il m’a menacée. La première année, il a envoyé des photos de ma fille à l’école. Des photos d’elle dans la cour, à la récréation. Il savait à quelle heure elle sortait, dans quelle voiture elle montait, par quelle porte elle rentrait chez elle. Et il a dit : « Si un fonctionnaire, un journaliste ou un curieux met le nez dans les comptes, la prochaine photo sera moins nette. »

Alex resta immobile.

— Je n’ai jamais porté un centime. Mais j’ai signé des documents. J’ai ouvert des portes. J’ai gardé le silence. Et j’ai veillé sur une maison dont je savais qu’elle appartenait à des hommes morts depuis longtemps, qui ne voulaient pas ressusciter.

Elle se redressa.

— Alors tu veux me faire confiance ou non ? Parce que si tu me fais confiance, dis-moi ce que tu as trouvé dans la cave du fond. Et dis-moi ce que tu comptes faire avec.

La pluie tomba plus fort. Le hangar fumait. Alex sentit soudain le froid de ses pieds nus, le verre encore incrusté dans la plante, et une colère qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu à Londres. Ce n’était pas contre Claire. C’était contre lui-même, contre les dix ans qu’il avait passés à croire que les chiffres ne mentaient jamais.

— J’ai trouvé les passeports de mon père, dit-il. Huit. Nationalités différentes. Et un carnet de comptes qui mentionne une banque des îles Caïmans dont vous n’avez certainement jamais entendu parler.

— Laquelle ?

Alex hésita. Quelque chose le retint. La vibration d’un téléphone dans sa poche — son portable, le vieux, celui qu’il n’utilisait pas pour les affaires.

Il sortit le téléphone. Le message était simple, d’un numéro inconnu, sans texte, juste une photo.

La photo montrait le hangar des fûts quelques minutes avant l’incendie. La porte était ouverte de l’intérieur. Et sur le seuil, visibles dans la lumière d’un caméscope infrarouge posé dans les vignes, deux paires de chaussures de travail, des bottes marron à semelles épaisses.

La même paire qu’Alex avait vue dans la cave voûtée, le jour où il avait trouvé les passeports.

Le téléphone vibra de nouveau. Un second message.

« TROISIÈME HOMME. PREMIER AVERTISSEMENT. RESPECTE LE CONTRAT. »

Claire lisait par-dessus son épaule. Quand le second message arriva, elle devint blanche comme la craie des sols de Bourgogne.

— Ce n'est pas Vichet, murmura-t-elle. Vichet n’envoie jamais ses propres photos. Trop propre. Trop intelligent.

Elle leva les yeux vers la colline, vers les vignes noires et inondées de pluie.

— Celui-là, il est encore sur le domaine. Et il te regarde depuis le premier jour.