La Digue
Lire le chapitre 1: High Tide Warning
La sirène d’alerte de crue déchira l’air humide de la zone basse, mais Finn Delaney ne leva même pas les yeux. Une sirène de plus, une de moins. Depuis trois ans, les haut-parleurs des piliers de béton crachaient leurs warnings à intervalles réguliers, comme des oiseaux mécaniques enroués. Comme si les habitants des bas-fonds pouvaient faire quoi que ce soit quand les flots montaient.
Son esquif — une barge de secours de la marine reconvertie, moteur électrique bricolé, coque rapiécée de plaques d’aluminium volées aux chantiers de l’estuaire — glissait entre les canaux étroits qui séparaient les derniers immeubles émergés. Les arbres morts émergeaient de l’eau croupissante, leurs branches squelettiques accrochées de sacs plastiques comme des offrandes grotesques à un dieu industrieux.
Le fret dans sa cale était simple : deux caisses de batteries de récupération, un bidon de carburant stabilisé, et une boîte de médicaments dont il valait mieux ne pas connaître l’origine. Le genre de cargaison qui valait huit mois de survie pour le petit réseau de la zone basse, et trois mois de pénitencier flottant s'il se faisait prendre.
Il n'avait pas prévu la lumière.
Un faisceau puissant transperça la brume à bâbord, accompagné d'un bourdonnement profond — pas la circulation des annexes de quartier, pas les putains de drones de surveillance. C'était le ronronnement caractéristique des turbines magnétiques de haute zone, un son si net, si riche, qu'il semblait venir d'un autre monde.
Finn coupa son moteur et laissa l'élan porter sa barge contre l'ombre d'une façade effondrée. Il tira une vieille toile goudronnée sur la cargaison et s'accroupit, les mains calées sur le rebord, l'œil entre deux plaques de métal tordu.
Le submersible de maintenance sortit de la brume comme un requin d'acier : dix mètres de coque fuselée, blanche et bleue, arborant le sigle du Conseil Hydraulique. Personne ne descendait cette zone depuis des mois, sauf les drones. Beaucoup moins un submersible avec équipage.
Il le vit manœuvrer lentement, presque délicatement, vers le mur de la digue de l'Ancien Réseau. Ce mur — un vestige massif de l'ancienne Londres, brise-lames de fortune consolidé avec du béton armé moderne — séparait la zone basse des canaux de transit des hauts quartiers. Finn connaissait chaque fissure, chaque moisiure, chaque point de faiblesse. C'était son terrain de chasse.
Le submersible aligna son nez contre la paroi, et une pince articulée surgit de son flanc. Elle saisit un petit objet cylindrique, pas plus grand que le poing d'un enfant, et le planta dans un interstice du béton à un mètre au-dessus de la ligne de flottaison.
Finn ne savait pas ce que c'était. Mais il savait que personne ne plantait rien dans ce mur sans que ce soit mauvais pour les gens qui vivaient en dessous.
L'engin recula, resta un moment stationnaire comme pour vérifier son travail, puis ses propulseurs s'activèrent et il remonta vers la surface, avalé par la brume en quelques secondes.
Finn attendit. Trente secondes. Une minute. Le calme revenait sur les eaux sales, troublé seulement par la pluie fine qui recommençait à tomber.
Puis il poussa sa barge au centimètre près. À la rame — il avait bricolé une perche repliable pour les manœuvres silencieuses. Le mètre restant, les deux, trois. L'eau clapotait contre les pneus de protection attachés à la coque.
L'objet était bien visible maintenant : un cylindre de la taille d'une lampe de poche épaisse, surface mate, une petite diode qui clignotait lentement en orange. Une balise de protection, décision technique standard, encapsulée. Et surtout, à la base, un anneau gravé d'un code alphanumérique qu'il ne connaissait que trop bien, ayant passé dix ans à les lire sur les plans des usines de filtration.
« Transmission critique », murmura-t-il.
Le type de balise qu'on ne pose pas sans ordre officiel et sans protocole d'accréditation.
Il n'aurait pas dû. Mais Finn Delaney n'avait jamais été du genre à écouter les sirènes — ni celles des alertes, ni celles des autorités.
Il saisit sa pince à long manche, l'avança prudemment, et fit levier sur le cylindre. Une légère résistance, puis un clic propre. L'objet vint à lui, tiède, comme s'il avait été activé récemment.
Déjà, la lumière orange de la diode semblait s'accélérer.
Il rangea le cylindre dans sa veste étanche, plié le mât de la pince, et sauta vers sa barge. Le moteur grogna à la première sollicitation de la manette, gémit à la seconde, et se lança à la troisième.
La voix passa par les haut-parleurs du submersible, amplifiée par la surface de l'eau et les façades de béton.
« Barge non identifiée. Vous avez violé une zone de restriction temporaire du Conseil Hydraulique. Coupez votre moteur immédiatement et restez sur place. Une équipe d'inspection va vous rejoindre. »
Finn ne se retourna pas. Il plongea la manette à fond, et l'étrave de la barge se souleva dans une accélération qui fit gémir toute la structure.
La deuxième salve de haut-parleurs fut plus courte, plus dure, et se termina par la sirène distincte qu'il connaissait, celle qui n'annonçait pas les flots, mais la répression.
Deux propulseurs de surface émergèrent de la brume derrière lui, leurs coques fendant l'eau à grande vitesse. Des dragueurs anti-contrebande. Vifs, armés, et sans pitié pour toute embarcation non enregistrée.
Finn jeta un œil à son tableau de bord bricolé : trois voyants verts, un rouge. La jauge de carburant indiquait un demi-réservoir. Pas assez pour jouer à cache-cache sur les grands canaux.
Il enclencha une correction de cap en plein virage, passa par un passage étroit entre deux colonnes de béton tombées, où sa barge s'inséra avec dix centimètres de marge de chaque côté. Les dragueurs, plus larges, seraient obligés de faire le tour.
Un éclair de panne indicateur lui donna trois secondes d'avertissement avant que le premier projectile ne frappe l'eau à dix mètres derrière lui. Plombs de semonce, pensa-t-il. Ils tiraient d'abord des semonces. Puis des balles. Ça lui laissait une fenêtre, minuscule, mais réelle.
Il connaissait ce quartier. Chaque bâtiment noyé, chaque cave immergée, chaque ancien parc devenu étang.
La station de métro était un trou noir sur sa carte, mais il se souvenait de son accès — un escalier émergeant au milieu d'un canal secondaire, protégé par une grille qu'il avait lui-même forcée il y a deux ans pour stocker du matériel d'échange.
Il tira le levier de secours qui coupa le moteur électrique, laissa la barge glisser dans la dernière longueur, et accéléra pour la buter contre le petit débarcadère improvisé à l'ombre de l'ancien escalator.
Les bottes de Finn claquèrent sur le métal. Il sauta, atterrit dans trente centimètres d'eau, saisit sa sacoche de chargement contenant les médicaments et la boîte de batteries — pas question de laisser tomber la cargaison des autres — puis s'enfonça dans l'escalier, l'eau montant autour de ses mollets à chaque marche.
La grille découpée dans le mur du palier inférieur se laissa ouvrir après trois mouvements de doigts dans la rouille et le câble de fortune qui la retenait.
Au-delà, l'ancien quai de la station s'étendait, à moitié noyé, pataugé, avec les sièges du quai encore visibles sous deux mètres d'eau croupie, et des graffitis anciens qui lisaient « ON NOIE PAS UN QUARTIER » en lettres d'un mètre sur le carrelage du plafond.
De l'eau gouttait du plafond en plusieurs endroits, donnant à la station une ambiance de grotte.
Les pas lourds des dragueurs éclairèrent l'entrée de ses yeux par les reflets qui dansaient au plafond, mais la distance était grande.
Finn s'enfonça plus profond dans la pénombre, trouva une niche en retrait où il savait que personne n'avait mis les pieds depuis des mois — d'anciens locaux techniques transformés en repaire occasionnel.
Il s'accroupit, sortit le cylindre de sa veste.
La diode clignotait toujours en orange, mais les clignotements s'étaient espacés, comme si l'objet s'était stabilisé, conscient qu'il était désormais hors de portée de son maître.
Sous le logo du Conseil Hydraulique, une inscription en caractères minuscules courait tout autour du cylindre.
Finn sortit une petite lampe frontale de sa sacoche, en éclaira la surface, et se pencha pour lire.
« PROTÈGE LA ZONE TECHNIQUE. DRAINAGE PROGRAMMÉ. »
Il s'arrêta. Il connaissait assez ces dispositifs pour savoir qu'ils ne s'écrivaient jamais de manière simple — c'était souvent un code, des coordonnées, des repères techniques. Mais ici, pas de code. Juste ces trois mots, gravés en anglais commercial, comme un mode d'emploi.
Drainage.
Un drainage de quoi ? De la zone basse entière ? Ces cuvettes inondées n'étaient pas des zones que l'on drainait. C'étaient des zones que l'on laissait mourir lentement, qui devenaient des réservoirs ou des décharges selon les besoins.
Mais un drainage programmé...
Il pressa l'anse de sa sacoche contre sa poitrine, le cylindre serré dans sa main, l'odeur de vase et d'humidité de la station lui remplissant les narines.
Les voix des enforcers parvinrent, assourdies, étouffées par l'eau et le béton, mais proches et tenaces. Ils allaient chercher, mais eux ne connaissaient pas la géographie de cet endroit. Lui savait.
L'important, maintenant, c'était d'en apprendre plus sur ce cylindre. Et la seule personne capable de le décrypter s'appelait Anya, et elle était dans l'église, à quinze minutes de navigation d'ici — ou à deux heures de marche dans les tunnels si les dragueurs traînaient encore dans le secteur.
Il rangea l'objet dans une poche intérieure de sa veste, près du cœur, et commença à se déplacer vers l'ouest, dans les tunnels noirs de l'ancien Londres, laissant derrière lui les reflets de puissantes lampes se déplacer le long des carreaux de faïence.
Une question lui trottait dans la tête, et elle n'était pas celle de savoir s'il s'était fait repérer.
Si ce drainage était programmé, pourquoi l'annoncer si simplement sur l'objet ? Et pourquoi le poser si près de la cuvette principale de la zone basse — la plus grande concentration de civils de l'ancienne ville ?
Sauf si l'écriture n'était pas destinée à être lue par lui, mais par ceux qui poseraient la balise.
Sauf si c'était une erreur.
Ou une invitation.