Lumen Reads

La Digue

Lire le chapitre 2: The Low Zone

La coque de l’embarcation racla le rebord de pierre rongé par l’eau, et Finn coupa le moteur. Le silence retomba sur la nef inondée — un silence d’église, épais et froid, que seuls troublaient les clapotis de l’eau contre les bancs noyés. Il sauta à l’eau, la ceinture de survie serrée autour de la taille, et tira le bateau vers l’autel, là où la pierre émergeait encore.

Une lampe tempête brûlait sous le vitrail brisé. Quelqu’un avait bricolé un toit de tôle ondulée au-dessus de l’abside, et des rangées de bougies votives rechargeables luisaient le long des murs. L’odeur d’huile de moteur, de thé fort et de résine électronique imprégnait l’air.

« T’as mis le temps. »

Anya se tenait dans l’embrasure de l’ancienne sacristie, un tournevis dans une main, un câble dénudé dans l’autre. Ses cheveux noirs étaient attachés en arrière, et une traînée de graisse maculait sa joue. À côté d’elle, Kai, huit ans, était accroupi sur le sol, démontant un vieux talkie-walkie avec une concentration presque chirurgienne.

« Y avait du monde dehors, dit Finn en halant le bateau jusqu’au sec. Beaucoup de monde. »

Anya releva un sourcil mais ne demanda rien. Elle lui tendit une tasse de thé tiède. Il but, sentit le goût amer lui brûler la gorge, et sortit de sa veste le boîtier métallique qu’il avait arraché au submersible.

Le poids de l’objet semblait plus lourd maintenant. Il le posa sur la pierre de l’autel, entre deux chandeliers.

Kai releva la tête. « C’est quoi ? »

« Quelque chose que j’aurais pas dû prendre, répondit Finn. Mais que je pouvais pas laisser là. »

Anya s’approcha. Elle ne disait rien, mais ses yeux parcouraient le boîtier, les fixations, les joints étanches. Finn la connaissait assez pour savoir qu’elle avait déjà commencé à le démonter mentalement.

« Les enforcers me couraient après, reprit-il. Ils étaient à un bras de la barre. Je les ai semés dans la rame fantôme, sous Oxford Circus. »

Kai se leva et s’approcha de l’autel. Ses doigts effleurèrent la surface du boîtier. « Ça clignote. »

Finn regarda. Une petite diode vert pâle pulsait régulièrement sous une pastille de plastique translucide.

« Y a un code gravé, dit-il. En dessous. Je l’ai pas lu tout de suite. »

Anya sortit une lampe frontale de sa poche, l’alluma, et pencha la tête. Elle lut à voix haute, lentement : « *Protéger la zone technique. Drainage programmé.* »

Elle s’arrêta. Ses doigts se figèrent sur le boîtier.

« Dis-moi que t’as volé ça dans la zone haute, dit-elle.

— Le mur de la barrière, précisa Finn. Le vieux mur, celui qu’on est censés surveiller depuis le poste de contrôle. Un submersible de maintenance y vissait ce truc. Personne avait demandé de maintenance ici. »

Anya tourna le boîtier entre ses mains. Ses mâchoires se serrèrent.

« C’est pas un enregistreur. C’est un déclencheur. Ou un capteur. Je peux pas savoir sans l’ouvrir. »

Elle le souleva, le porta vers son établi sous le vitrail. Kai suivit, mais elle lui fit signe de rester en arrière. Elle posa le boîtier sur une plaque de liège, sortit un kit d’outils d’un coffret en fer, et commença par examiner les soudures.

Finn resta près du bateau. Il savait qu’elle préférait travailler sans qu’on la regarde. Il regarda l’eau monter lentement contre les marches de l’autel. La marée montait. Ici, au cœur du Low Zone, la marée était une respiration, un pouls qu’on apprenait à lire dès l’enfance. Mais ce soir, il sentait un autre rythme — une pulsation sourde, artificielle, comme un cœur mécanique battant sous la ville.

Kai s’approcha de lui et tira sur sa manche.

« Oncle Finn, est-ce que les murs vont tomber ?

— Les murs tiennent, dit Finn. Ils tiennent depuis cinquante ans. Ils tiendront encore demain.

— Mais le drainage, c’est pas de l’eau que ça enlève ?

— Va aider ta mère. »

Kai ne bougea pas. Il regardait le boîtier sur l’établi, la diode verte qui clignotait toujours, régulière, patiente.

« Ça bat comme un cœur, dit le garçon. Un mauvais cœur. »

Finn lui posa la main sur l’épaule. Il ne trouva rien à répondre.

Une heure plus tard, Anya se recula de l’établi. Ses mains étaient noires de graisse, et une mèche de cheveux lui collait au front. Elle avait ouvert le boîtier en deux, exposant un circuit imprimé dense, hérissé de composants que Finn ne reconnaissait pas. Des marques d’usine, des codes qu’elle déchiffrait du bout des lèvres.

« C’est un transpondeur, dit-elle enfin. Avec une horloge interne. Elle est liée à un autre dispositif, quelque part ailleurs. Quand l’horloge arrive à zéro, le signal se déclenche et communique la position de ce boîtier. »

« Communique à qui ?

— Bonne question. » Elle se tourna vers lui. « Le code de la transmission est un vieux protocole de fermeture de barrage. J’ai déjà vu ça, dans les manuels de maintenance que ton père avait laissés. C’est un protocole de drainage. Sauf qu’il est pas destiné à un barrage. Il est destiné à un bassin. Un bassin précis, calibré. » Elle marqua une pause. « La zone couverte correspond à notre secteur. Tout le secteur. Du pont de Vauxhall jusqu’à Greenwich. »

Le silence tomba dans la nef. Les clapotis de l’eau semblèrent soudain plus proches, plus insistants. Kai avait cessé de jouer. Il regardait sa mère, puis Finn, sans rien dire.

« Le drainage, c’est pas pour sauver les zones hautes, dit Finn lentement. C’est pour nous noyer. »

Anya ne répondit pas directement. Elle sortit un cadran interne, un petit module argenté qu’elle soupesa dans la paume.

« Y a une séquence de comptes à rebours gravée dessus. C’est codé — je peux pas le lire comme ça. Mais le protocole, il a une signature. Un modèle. Je connais ce modèle. » Elle leva les yeux vers lui. « Je peux le déchiffrer, mais il me faudra du temps et un peu de matériel qu’on n’a pas ici. »

« Où on le trouverait ?

— Il y a un dépôt technique dans la zone intermédiaire. Le vieux centre de contrôle des portes. Il devrait encore être équipé, si personne a tout pillé. » Elle se tut, puis ajouta : « Mais c’est justement au-dessus du point de passage principal. Si la rumeur dit que les enforcers surveillent tous les passages, ils seront là. »

Finn regarda par le trou du vitrail, vers les quais noyés au loin, vers les silhouettes des tours de la zone haute, là-bas, à peine visibles au-dessus des murs. Elles semblaient si calmes, si immobiles, si sûres de leur supériorité. Les lumières y brillaient encore, hautes, régulières, sans aucune urgence.

« Ils ont planté ce truc en plein jour, dit-il. Sous nos yeux. Ils voulaient peut-être qu’on le voie. Que quelqu’un le prenne et comprenne, et panique. Ou alors ils s’en foutaient parce que pour eux on n’est pas des gens, juste une zone à drainer. »

Anya reposa le module argenté sur l’établi. « Je peux déchiffrer le compte à rebours. Mais il me faudra peut-être deux jours. Et je travaille de mémoire, sans filet. Si je me trompe, on saura pas combien de temps il nous reste. »

« On a le temps que les murs veulent bien nous laisser », dit Finn.

Il enfila sa veste et prit la lampe tempête. Kai se leva.

« Tu repars ? demanda le garçon.

— Je reviens avant l’aube, dit Finn. Je vais voir ce que mon père a laissé. Ses vieilles cartes. Il y a des passages qu’il connaissait, des passages que personne d’autre connaît. »

Anya ne discuta pas. Elle le connaissait. Elle le regarda de ses yeux calmes et sombres, et dit seulement : « Fais attention aux courants de la marée basse. Ils sont traîtres cette semaine. Le mur entier bouge. »

Finn hocha la tête. Il fixa le boîtier ouvert, la diode verte qui continuait de battre, patiente, sans hâte. Une horloge qui tournait pour eux. Une horloge qu’ils ne pouvaient pas encore lire.

Il poussa le bateau dans l’eau noire de la nef, sauta dedans, et donna une impulsion de la pagaie. Derrière lui, la silhouette d’Anya resta entre les bougies, et celle de Kai, petite, dessinait une ombre sur la pierre mouillée.

La nuit du Low Zone s’ouvrait devant lui, immense et noire, pleine de passages disparus. Il savait où chercher. Il espérait juste que les cartes de son père tiendraient encore.