La Digue
Lire le chapitre 23: The Last Chart Puzzle
Le tunnel sentait la rouille et l’attente. Finn vérifiait le détonateur pour la troisième fois quand une silhouette se matérialisa dans l’ombre du conduit, là où l’eau ruisselait le long des parois de béton. Tess dégaina son couteau, mais Finn leva la main.
Danny s’avança, trempé jusqu’aux os, les yeux cernés, une sacoche de cuir plaquée contre sa poitrine comme un enfant. Le même Danny qui avait disparu après l’attaque de la Poste, que Finn avait cru mort ou passé à l’ennemi.
— Tu as intérêt à avoir une putain de bonne explication, dit Finn.
— Meilleure que ça. J’ai la dernière pièce.
Danny posa la sacoche sur une caisse rouillée et l’ouvrit. Un rouleau de papier jauni, cartographié à la main, avec des annotations serrées dans une écriture que Finn reconnut immédiatement. Celle de son père.
Finn s’approcha, le souffle court. La carte montrait le mur principal, la Barrière Ouest, dans sa section la plus profonde, là où elle plongeait sous la Tamise. Des marques au crayon rouge indiquaient un point précis, au niveau de l’ancienne écluse de Greenwich, condamnée depuis la Grande Montée.
— Ton père travaillait sur ce projet avant de mourir, dit Danny. Il avait trouvé la faille structurelle. Une poche de pression dans le mur, entre les piliers 12 et 14. Les relevés de stabilité l’ont confirmée depuis — elle n’a fait qu’empirer.
Finn leva les yeux. Sa gorge était serrée.
— Comment tu sais ça ?
— Parce que je travaille pour un groupe du haut-zone qui veut arrêter l’officiel. Des ingénieurs, des anciens du Conseil des Eaux. Ils m’ont infiltré à Lowgate il y a trois ans pour cartographier les routes d’eau secondaires et monter un réseau. Ton père faisait partie du réseau.
Le silence du tunnel devint lourd. Finn regardait Danny, cherchant le mensonge, mais il ne trouvait que la fatigue d’un homme qui avait porté cette vérité en secret trop longtemps.
— Carver nous a trahis, dit Tess. Comment on sait que toi aussi ?
— Carver a vendu les plans des routes secondaires. C’est vrai. Mais les routes secondaires, c’était la stratégie A. Une diversion, même. Le vrai plan, c’est la Barrière Ouest. La stratégie B.
Danny sortit un deuxième document de la sacoche — une coupe technique du mur, avec des calculs de pression annotés en rouge. Il le tendit à Finn.
— Si on place trois charges à ces coordonnées précises, en simultané, la faille cède. Le mur entier s’écroule. Et pour sauver le centre financier, l’officiel n’aura pas le choix : il devra ouvrir toutes les écluses, relâcher la pression, vider la zone inondable. Lowgate sera sauvée. Pas une réponse conditionnelle, pas une intervention chirurgicale. Tous les vannes s’ouvrent.
Finn étudiait les annotations. Des phrases de son père, griffonnées dans la marge : *La pression fait le travail, si l’on croit au travail de la pression.*
— Et qu’est-ce que ça coûte ? demanda Finn sans lever les yeux.
Danny hésita. Ce silence-là en disait plus que les mots.
— La vague de rupture... elle va monter haut. Plus haut que l’Inondation de référence. Les quartiers du haut-zone — Chelsea, Westminster, le poste de commandement de l’officiel — ils vont prendre la première onde.
— Combien de morts ?
— Des milliers. Peut-être dix mille. Peut-être plus.
Tess fit un pas en arrière, comme si le tunnel avait rétréci.
— Tu veux qu’on tue dix mille personnes pour en sauver quarante mille ?
— Je veux sauver quarante mille personnes qui seront mortes d’ici l’aube si on ne fait rien, répondit Danny. Avec le réservoir Nord ouvert à l’extrême, Lowgate sera un bassin de rétention. Personne n’en sort vivant. Le Poste, les écoles, les toits où vous avez passé la nuit — tout sera sous vingt mètres d’eau.
Finn replia lentement le document. Ses doigts tremblaient, et il le savait, et Danny le voyait, et il s’en foutait.
— Et l’officiel ? Il connaît la faille ?
— Non. Personne n’a fait le lien entre les relevés de stabilité et la vieille écluse. Sauf ton père. Sauf nous.
Finn pensa à Rosa, blessée au Poste, qui serait noyée dans son lit de fortune avant même de comprendre ce qui lui arrivait. Il pensa à Jorek, qui avait eu si peur dans la cafétéria inondée, la neige artificielle de l’école flottant sur l’eau sale. Il pensa aux quarante mille âmes qui attendaient sur les toits, qui ne sauraient jamais que la décision avait été prise ici, dans la boue, sous le centre du pouvoir.
— Et Anya ? demanda-t-il. Elle — elle fait partie de ton réseau ?
Danny secoua la tête.
— Anya était une analyste des vannes. Elle a découvert les transferts d’eau anormaux vers le réservoir Nord. Elle enquêtait seule. Je ne savais pas qu’elle était si proche de la vérité avant qu’elle ne disparaisse.
— Putain.
Finn se passa une main dans les cheveux. L’eau gouttait quelque part, rythme régulier comme un cœur. Il regarda Tess. Elle avait les lèvres blanches, les poings serrés.
— Dis-moi que tu n’y penses pas, dit-elle.
— Je pense à Lowgate, Tess. Je pense à ce que l’officiel va faire dans trois heures si on ne l’arrête pas.
— Et si on arrête la mauvaise personne ?
— Il n’y a qu’une personne qui nous noie. C’est l’officiel. Pas les gens de Westminster qui n’ont rien demandé.
Danny rangea les documents dans sa sacoche avec lenteur, comme s’il voulait donner à Finn le temps de comprendre.
— Le détachement est prêt, dit-il. On a les charges, les plongeurs, la fenêtre de tir. On attend que les vannes du réservoir ouvrent, juste avant la fermeture des barrières secondaires. À ce moment-là, la pression sera maximale. La faille cédera.
Le silence retomba. Tess regardait Finn comme s’il tenait une lame entre deux doigts.
— C’est une ligne, dit-elle doucement. Une ligne que tu ne peux pas traverser et revenir.
Finn regarda la carte. Les marques de crayon de son père. Les chiffres. *La pression fait le travail.*
— Et si le mur cède ailleurs que prévu ? demanda-t-il. Si la poche de pression se propage — la vague sera plus petite ?
Danny cligna des yeux.
— Peut-être. Mais on n’a pas le temps d’étudier ça. L’aube arrive.
Finn posa sa main sur la carte, sentit le papier froid sous ses doigts.
— Alors on va devoir rendre ce mur très précis.
Il leva les yeux vers Danny, vers Tess, vers le tunnel qui menait au centre du pouvoir.
— Trouve-moi une étude de stabilité récente. Je veux des données vérifiables, pas des suppositions de mon père.
Danny hésita, puis hocha la tête.
— J’ai un contact dans les archives du génie civil. Il peut te sortir les relevés en une heure.
— On n’a pas une heure. On n’a même pas trente minutes. Trouve une autre façon.
Danny fouilla dans sa sacoche, en sortit un carnet de notes techniques à la couverture cornée.
— C’est tout ce que j’ai. Les relevés préliminaires de l’Inondation de référence. Les mesures de pression prises après la Grande Montée.
Finn prit le carnet, l’ouvrit. Les pages étaient couvertes de tables de chiffres, de graphiques tracés à la main, d’annotations serrées. Son père avait écrit certaines de ces phrases, il les reconnaissait.
Il tourna une page. Une phrase s’étalait, en haut d’un tableau : *Mesure le niveau, pas la vanne.*
Finn s’arrêta. Le souffle court. Il tourna la page suivante. La même phrase, encadrée cette fois, avec une flèche pointant vers un graphique de pression à l’intérieur du mur, à la hauteur de l’écluse de Greenwich.
— Il savait, murmura Finn. Il savait pour la faille.
Il leva les yeux vers Danny, et quelque chose dans son regard avait changé.
— Il savait que la seule façon de sauver Lowgate, c’était de ne pas viser le mur entier. De viser un point plus haut, plus étroit, en dessous de la ligne de flottaison. Une fissure, un éclatement contrôlé. Pas une vague, une fuite.
Danny fronça les sourcils.
— Une fuite ? Ça prendrait des heures à drainer. Les barrières secondaires seront déjà fermées.
— Pas si on craque le mur pendant la phase de transfert, quand les vannes sont déjà grandes ouvertes. Avant que les barrières ne se ferment. Une fissure au bon endroit, et tout le plan de l’officiel se dérègle. Il sera obligé de retarder l’ouverture du réservoir — il ne pourra pas noyer Lowgate sans inonder sa propre infrastructure.
Tess regarda Finn, puis la carte, puis son visage.
— Tu ne vas pas faire sauter le mur.
— J’ai une carte. Et j’ai une ligne à ne pas traverser.
Danny ouvrit la bouche, la referma. Il regarda Finn, cherchant l’argument, ne le trouvant pas.
— Le réseau attendra ta décision, dit-il finalement.
— Qu’ils attendent. J’ai une autre mission.
Et Finn replia la carte de son père, la glissa sous sa veste, et se mit en marche dans le tunnel, Tess à son côté, vers le mur qu’il allait fissurer au lieu de le détruire.
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