La Digue
Lire le chapitre 22: The Secret Conference
La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’humidité et de diesel. Finn avançait en silence le long du conduit de Cloaca Prime, une lampe frontale éteinte à la main, Tess accrochée à son sac comme une ombre nerveuse. L’eau lui montait aux genoux — une eau sale, tiède, chargée d’échos métalliques.
— Tu es sûr qu’elle est encore praticable ? chuchota Tess.
— Mon père l’a empruntée pendant vingt ans. Elle ne s’est pas effondrée d’un coup.
Il n’ajouta pas qu’il avait failli se noyer ici, à douze ans, quand son père l’avait forcé à mémoriser chaque détour, chaque vanne, chaque fissure. *Mesure le niveau, pas la valve.* Il revoyait encore la main calleuse de son père tracer des repères sur le papier froissé.
Après quinze minutes de reptation dans le boyau, Finn s’arrêta devant une grille rouillée. Au-delà, une faible lueur verte filtrait d’un couloir éclairé. Il poussa la grille, elle céda avec un gémissement de métal fatigué.
— On y est.
Le couloir était large, propre, bordé de câbles et de tuyaux. Des panneaux lumineux indiquaient *NIVEAU UN – ACCÈS RÉSERVÉ*. Plus loin, le bruit d’une ventilation puissante. Et des voix.
Finn colla son dos contre le mur, tendit la main pour arrêter Tess. Il avança à pas feutrés jusqu’à un angle, jeta un œil.
La salle était vaste, semi-circulaire, dominée par une baie vitrée qui donnait sur le mur du barrage lui-même. Au centre, une longue table de verre et d’acier. Autour, huit silhouettes en combinaison sombre, visages tendus, badges lumineux. Et, debout face à eux, un homme mince en long manteau gris, les mains croisées dans le dos.
La voix de l’homme portait clairement jusqu’à eux.
— Le consensus est acquis. Lowgate ne peut pas être sauvé, et le sauver mettrait en péril la stabilité du cœur financier. L’ouverture du réservoir nord n’est plus une option. C’est une nécessité.
Un murmure parcourut l’assemblée. Finn serra les mâchoires.
— À l’aube, la vanne principale sera ouverte. L’inondation sera complète, permanente. Le district sera scellé par les cloisons secondaires, et toute communication avec l’extérieur coupée.
— Et les habitants ? lança une femme à lunettes.
L’homme gris haussa les épaules avec une précision presque chirurgicale.
— Les habitants ont eu leur chance de partir. Ceux qui restent sont soit des complices de la résistance, soit des irrécupérables. L’histoire les oubliera.
Finn sentit la main de Tess se refermer sur son bras, tremblante. Il ne bougea pas. Il regarda l’homme gris se tourner vers une console murale et poser sa paume sur un capteur. Un panneau s’ouvrit, révélant une clé magnétique suspendue à un crochet.
— Cette clé donne accès aux salles de contrôle des vannes du réservoir. Elle reste ici jusqu’à l’aube. Verrouillage biométrique renforcé. Si quelqu’un tente de s’en emparer, l’alerte sera immédiate.
Il décrocha la clé, la glissa dans une poche intérieure de son manteau.
Finn recula dans l’ombre, fit signe à Tess de le suivre. Ils se glissèrent le long du couloir jusqu’à un renfoncement sombre. Il coupa son souffle.
— Il la porte sur lui, murmura Tess. On ne pourra pas la prendre sans déclencher l’alerte.
— Il la sortira peut-être pendant son discours. Pour la montrer.
— Et s’il ne la sort pas ?
Finn réfléchit. Autour d’eux, le couloir continuait, un boyau de maintenance vers la gauche. Il tira la lampe frontale de sa poche.
— Il y a un autre accès. La salle des vannes communique avec la coursive technique par une passerelle suspendue. Si on passe par le plafond…
Tess secoua la tête.
— Et l’accès biométrique ? On n’a pas ta main.
— On n’a pas besoin de sa main. On a besoin de sa clé. Et il y a un moment où il ne l’aura plus sur lui.
Finn attendit. Derrière la baie vitrée, la réunion se poursuivit. L’homme gris parlait encore, débitant des chiffres, des chronologies. Puis, comme prévu, il se tourna vers une table annexe, posa deux mains sur le plateau et se pencha sur un document déroulé. Le pan de son manteau glissa, découvrant la poche intérieure, et la courbe sombre de la clé magnétique apparut brièvement.
Mais Finn ne pouvait pas la voler à distance. Il fallait être dans la salle.
Il regarda autour de lui. Quelques mètres plus loin, un conduit d’aération vertical, large d’à peine quarante centimètres, montait vers le plafond de la salle de conférence. Un panneau de grille y était fixé, donnant directement au-dessus de la table.
— Par là, murmura-t-il. On passe au-dessus d’eux. Si je peux atteindre la clé au moment où il se penche…
— Et si quelqu’un regarde en l’air ?
Finn lui sourit — un sourire fatigué, sans joie.
— Alors on sera morts avant l’aube. Autant que ce soit pour quelque chose.
Ils se hissèrent dans le conduit. L’espace était étroit, poussiéreux, à peine assez large pour ramper à plat ventre. Finn entendait les voix des officiels résonner au-dessous, étouffées mais nettes. Il atteignit la grille, la souleva de quelques centimètres, et regarda.
L’homme gris était revenu face à la baie vitrée, les mains croisées dans le dos. La clé était toujours dans sa poche. À sa droite, un assistant tenait un plateau de verres d’eau. À sa gauche, la femme à lunettes consultait une tablette.
Finn compta les silhouettes. Huit officiels, plus l’assistant, plus l’homme gris. Dix personnes. Dix paires d’yeux.
Une chance sur mille.
Il allait pourtant la tenter, quand la porte de la salle s’ouvrit brutalement. Un homme entra — grand, barbu, le visage couturé. Finn reconnut Carver.
L’homme gris se tourna, agacé.
— Carver. Vous n’étiez pas convoqué.
— J’ai des informations. Sur les mouvements de Lowgate.
La voix de Carver était métallique, presque trop claire, comme récitée. Il s’approcha de la table, sortit un objet de sa poche — un lecteur de données. Il le posa sur le verre.
— Les survivants se sont organisés. Ils ont des accès aux voies d’eau secondaires. Ils projettent de saboter les cloisons de la zone de poste.
Finn serra le poing. Tess, derrière lui, retint un souffle.
L’homme gris saisit le lecteur, l’examina un long moment. Puis il hocha la tête.
— Merci. Votre trahison sera récompensée.
Carver ne broncha pas. Il tourna les talons et quitta la salle sans un regard.
La porte se referma. L’homme gris glissa le lecteur dans sa poche, près de la clé.
Et soudain, il leva la tête. Directement vers la grille du plafond.
Finn ne bougea pas. Il retint son souffle. L’homme le regarda — ou peut-être regardait-il simplement le conduit d’aération, vérifiant un point de sécurité.
Puis il baissa les yeux et se détourna.
Finn ferma les yeux une seconde. Son cœur battait contre ses côtes.
Il se tourna vers Tess. Ses lèvres formèrent deux mots silencieux :
— Cette nuit.
Ils redescendirent lentement, sans un bruit. Quand ils furent de nouveau dans le couloir sombre, Tess souffla :
— Carver nous a vendus. Si ce lecteur contient ce qu’il dit…
— Carver ne travaille que pour Carver. — Finn remit sa lampe en bandoulière. — Mais il vient de nous ouvrir une porte.
— Comment ça ?
Finn leva la clé magnétique qu’il avait volée dans la poche de l’homme gris au moment où Carver avait fait diversion. Il l’avait saisie sans même s’en rendre compte — un geste de marin, rapide et sûr. Elle pendait à sa main, lourde et froide.
— Il faut encore passer les verrous biométriques. Mais cette clé ouvre la salle des vannes, pas seulement la porte du couloir.
Tess regarda la clé, puis Finn, puis le couloir qui menait vers le cœur du mur.
— Tu sais où aller ?
— Je connais le plan de mon père par cœur. La salle des vannes du réservoir nord est au bout de la coursive C. — Il fit un pas, puis s’arrêta. — Mais il y a autre chose.
— Quoi ?
— L’homme gris a dit qu’ils allaient sceller Lowgate *après* l’ouverture du réservoir. Cloisons secondaires, communications coupées. Ça veut dire qu’il y a un point de bascule. Après ça, plus rien ne pourra revenir en arrière.
Il regarda la clé.
— Et si on atteint la salle des vannes trop tôt, ils auront le temps de réparer. Il faut faire coïncider notre sabotage avec le moment où ils ne pourront plus intervenir.
Tess le dévisagea, les yeux brillants dans la pénombre.
— Tu veux dire… les laisser ouvrir le réservoir ?
— Je veux dire les laisser croire qu’ils ont gagné. Juste assez longtemps pour que les cloisons secondaires se ferment sur eux.
Le silence s’étira, chargé de gravité.
— On a jusqu’à l’aube, reprit Finn. Et maintenant, une clé qui ouvre toutes les portes. Il faut choisir le moment exact.
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