La Digue
Lire le chapitre 34: The Two Cities
Le conseil siégeait dans l’ancienne salle des marchés, sous une verrière fêlée que la lumière de midi traversait en colonnes poussiéreuses. Finn avait posé ses mains à plat sur la table de chêne, entre les verres d’eau et les dossiers plastifiés. À sa gauche, le délégué des hautes zones parlait d’unité, de résilience, de destin commun. À sa droite, une femme de Shoreditch aux doigts tachés de cambouis hochait la tête à chaque virgule.
— Fédéral Londres, disait le délégué. Une seule autorité de l’eau. Un seul réseau. Plus de zones, plus de murs internes. Nous ne sommes plus deux villes, mesdames et messieurs. Nous sommes une seule cité qui apprend à flotter.
Finn regarda le document qu’on lui tendait. Une signature au bas. Un siège au conseil. Un bureau quelque part dans l’ancienne tour, avec une fenêtre sur la Tamise élargie. Le délégué sourit comme on sourit à un chien qu’on veut rassurer.
— Finn Delaney. Votre nom ouvrira bien des portes dans les quartiers bas.
Finn reposa le stylo. Il ne le prit pas.
— Je connais un moyen de voir les deux villes d’un coup d’œil, dit-il. C’est un bateau. Il est amarré en bas de chez moi. Il m’attend.
Le silence dura assez longtemps pour que quelqu’un tousse. La femme de Shoreditch le regarda, puis détourna les yeux, sans jugement. Le délégué ouvrit la bouche, la referma, ouvrit le dossier, le referma.
— Vous êtes sûr ? Nous avons besoin de gens qui connaissent l’eau.
— L’eau, dit Finn, je ne la quitte pas. C’est elle qui me dit où je dois être. Ce n’est pas une salle climatisée au dixième étage.
Il se leva. Il salua d’un geste bref, plus pour la femme de Shoreditch que pour le délégué, et il sortit.
Dehors, la ville sentait le sel et le goudron chaud. Les canaux intérieurs brillaient entre les façades restaurées à la hâte. Des passerelles neuves reliaient les niveaux, des escaliers de fer repeints grimpaient le long des murs de brique. On repeignait, on colmatait, on réparait. Mais sous tout ça, l’eau était toujours là, qui montait parfois la nuit quand personne ne regardait.
Le *Rising Hull* l’attendait à son ponton, la coque luisante, les amarres bien serrées. Finn sauta à bord, posa la main sur le bastingage. Le bois chauffé par le soleil lui rendit une odeur de résine et d’embruns. Il vérifia les lignes, le niveau de carburant, les jauges de la pompe. Les gestes de toujours.
Il démarra le moteur. Il quitta le ponton sans se retourner vers les tours de verre derrière lui, là-haut, où les hommes décidaient du sort de l’eau qu’ils ne touchaient jamais.
La navigation fut lente, douce, familière. Il passa sous l’arche de l’ancien pont routier, dont les piles émergeaient d’un mètre et demi. Des gamins pêchaient depuis les anciens parapets. L’un d’eux le salua. Finn répondit de la main, sans ralentir.
Le long du canal de la rive ouest, il croisa une péniche de maraîchage hydroponique, des rangées de laitues et de tomates sous des bâches translucides. La femme à la barre lui fit un signe. Il le lui rendit. La ville d’en bas vivait.
Puis il entendit la voix.
Une voix qu’il connaissait, qui sortait d’un haut-parleur fixé au mur d’un entrepôt réaffecté en logement communautaire. Une voix ferme, claire, un peu essoufflée, comme toujours quand elle savait qu’elle disait quelque chose d’important.
— … le plan d’épuration ne vous a jamais été présenté dans son intégralité. Pas parce qu’il était secret par nature. Mais parce que certains voulaient qu’il le reste.
Finn coupa le moteur. Le bateau dériva lentement, porté par le courant résiduel. Il leva les yeux. Sur l’écran mural de l’entrepôt, Tess apparut, debout devant une carte animée de Londres. Les anciennes zones y figuraient en couleurs délavées. Les circuits d’eau en traits lumineux. Elle parlait vite, précise, sans notes visibles.
— … le troisième intervenant qui a modifié les algorithmes n’a pas encore été identifié nominativement. Mais les données que nous avons rendues publiques montrent clairement que l’ordre de purge provenait d’une extension du système central, une chaîne autonome, dormante depuis les années quatre-vingt.
Deux hommes s’étaient arrêtés sur le quai pour écouter. Une femme sortit de l’entrepôt, un enfant sur la hanche, et resta plantée là, bouche entrouverte.
— Dr Chen a confirmé que la stabilisation actuelle est fragile, continuait Tess. Les marées seront plus fortes. Les vannes devront être surveillées en permanence. Mais la vérité — la vérité sur ce qui a failli noyer Whitechapel et permettre à Carver de financer sa forteresse privée — cette vérité est désormais publique. Et nous la défendrons, ligne par ligne, octet par octet.
Finn sourit. Un sourire bref, presque involontaire. Il regarda l’écran une minute encore, puis il remit le moteur en route.
Et c’est là qu’il entendit le bruit.
Un battement lourd, régulier, qui n’appartenait pas aux canots de patrouille ni aux drones de surveillance. Un bruit d’hélices. Il leva les yeux.
Un hélicoptère noir descendait lentement de l’ouest, parallèle au canal, à une cinquantaine de mètres d’altitude. Il suivait sa route. Pas une trajectoire de transit. Une trajectoire de poursuite.
Finn plissa les yeux contre le soleil. L’hélicoptère n’avait aucune marque gouvernementale. Pas de logo d’autorité. Une coque lisse, ternie, sans immatriculation visible.
Le pilote ajusta sa position, se cala dans l’axe du bateau. À travers le pare-brise, Finn crut distinguer une silhouette. Casque. Lunettes noires. Rien d’identifiable.
Le moteur du *Rising Hull* ronronnait sous ses pieds. L’hélicoptère restait là, suspendu, comme une question sans réponse.
Finn garda une main sur la barre. L’autre glissa vers la poche de son gilet, où la pièce de son frère pesait contre son cœur.
Il n’accéléra pas. Il ne ralentit pas. Il continua d’avancer, et l’hélicoptère suivit, sans un mot, sans un signal, juste présent, patient, comme une promesse inachevée.
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