La Digue
Lire le chapitre 35: The Rising Horizon
La pièce était trop pleine de monde. Finn préféra rester sur le pont de sa barque, un pied sur la rambarde, à regarder le quartier de Wapping s’agiter sous les derniers feux du soir. Les canaux sentaient le sel et le goudron, une odeur qu’il connaissait mieux que celle de sa propre peau. Une semaine s’était écoulée depuis l’annonce publique — la vraie, celle que Tess avait arrachée aux silos de données — et les quais s’étaient transformés en place publique. On y buvait de la bière tiède, on y hurlait des discours, on y dansait parfois. La peur était toujours là, mais elle se tenait en retrait, comme une marée basse.
Il ne se retourna pas quand la voix s’éleva derrière lui.
— C’est vous, le boatman ?
Une fille, peut-être douze ans, agenouillée sur le quai, les coudes posés sur le bord du ponton. Elle portait un ciré jaune trop grand, rongé par les embruns. Ses yeux étaient sérieux, d’un gris de mer d’hiver.
— Ça dépend pour qui, dit Finn.
— Pour les gens d’en bas. Ils disent que vous avez arrêté les vagues.
Finn cracha par-dessus le bastingage.
— Ils disent beaucoup de choses. Les vagues, on ne les arrête pas. On apprend à les lire.
Elle réfléchit, le menton dans la main. Derrière elle, la foule autour de l’ancienne station de pompage de Wapping chantait quelque chose qu’il ne reconnaissait pas — un air nouveau, né des décombres.
— Alors c’est fini ou pas ? demanda-t-elle. Les grandes eaux, les secousses, tout ça. Vous avez fait taire la ville. Ma mère a dit que vous aviez fait taire la ville.
— Ta mère est trop gentille.
Il s’accroupit face à elle, à hauteur d’enfant. Le ciré jaune dégageait une forte odeur de plastique neuf. Distribution de la fédération, probablement.
— Les inondations ne sont jamais finies, dit-il. Elles ont changé la terre. Londres vit avec l’eau maintenant, dedans, autour, dessous. Ce n’est plus une île. C’est un delta. Rien de ce qu’on fait ne ramènera les rues d’avant.
La fille fronça les sourcils.
— Alors on est perdus ?
— Non. On est là. C’est différent.
Il sortit la pièce de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. Le bronze était tiède, poli par des années de mains. La pièce de Danny. La clé de tout. Il la tendit vers la lumière. La petite se pencha, fascinée.
— C’est quoi ?
— Une pièce. Mon frère me l’a laissée. Il y a longtemps, il avait compris ce que personne ne voulait voir. Il a construit des portes dans le noir pour qu’on puisse les ouvrir quand le moment viendrait.
— Il est mort, votre frère ?
— Oui. Mais ce qu’il a fait, non. Il a sauvé des gens sans qu’ils le sachent.
La fille acquiesça comme si cela allait de soi. Les enfants de la zone basse étaient habitués aux histoires où les morts continuaient d’agir.
— Et maintenant, demanda-t-elle encore, vous allez rester sur votre bateau ? Vous ne voulez pas aller en haut ? Ils disent que vous avez refusé un siège au conseil. Que vous avez refusé d’être haut.
Finn se releva, cueillit un bout de corde sur le plat-bord et se mit à le tresser machinalement.
— Je ne suis pas haut, je ne suis pas bas. Je suis là où l’eau me porte.
— Vous êtes drôle, monsieur le boatman.
— Non. Je suis fatigué. C’est pareil mais en plus vrai.
Elle tira une petite poignée de cailloux de sa poche et les laissa tomber dans l’eau un à un. Les cercles s’étalèrent sous la surface, rejoints par les reflets des lampes au sodium le long du quai. La marée remontait, portant avec elle cette odeur de mazout et de vase qui ne le quitterait plus, il le savait. Il en fit le tour avec la paume, lentement, comme on caresse une bête.
— Vous écoutez quoi ? demanda-t-elle. Le bateau ?
— La ville. Les pompes. Les vannes. Je connais leur musique. Elles sont réparées, maintenant. Elles tiennent. Grâce à des gens intelligents qui sont là-haut, en train de prévoir le monde.
— Des gens bien ?
— Certains, oui. D’autres sont en prison.
Les recherches de Carver n’étaient plus un secret. Le procès avait été bref, la sentence longue. On avait sorti son nom de l’histoire, noirci ses actes. Il avait voulu transformer les quais en digue sacrificielle, une sorte de cuvette géante, pour que le sang de la zone basse lave les pieds des tours. Il s’était servi de la mer comme d’une arme. Il avait fini inculte, enfermé, oublié.
— Et le monsieur chinois qui avait disparu ? demanda la fille.
Finn se retourna, surpris. Elle soutint son regard, la bouche en coin, maligne comme une vieille loutre.
— Les gens en parlent, dit-elle. Mon père dit qu’il a été kidnappé par des savants fous et que vous l’avez sauvé dans un tunnel avec une épée.
— C’est faux.
— Je sais. Mais c’est bien mieux comme histoire.
Il ne put s’empêcher de sourire. C’était la première fois depuis des mois, il croyait bien. Sa mâchoire le tira.
— Docteur Chen, dit-il. Il n’a pas été kidnappé. Il a été égaré. Il devait mesurer les pulsations d’un ancien système automatique. Un bunker d’un âge qu’on voulait oublier. Il y est entré seul. Il en est sorti vivant, grâce à ma sœur de cœur et à sa tête bien faite. Aujourd’hui, il dirige les projets de stabilisation du lac d’ouest. Il est retourné chez lui, il est plus fort. Le vrai nom de son supplice, c’était la peur. Et parfois la peur finit en prison, mais pas toujours pour ceux qu’on croit.
La fille semblait méditer chaque mot, les pliant dans son esprit comme des algues dans une nasse. Une barge chargée de panneaux solaires passa, remorquée par un petit remorqueur rouge qui toussait. Son faisceau de proue balaya le quai, réveilla les crachats de peinture des mobilisations, les affiches arrachées où le mot VÉRITÉ avait été tagué trente fois. On l’avait publiée, la vérité. Le diagramme des flux, les algorithmes de la purge, les altitudes des vannes, les cartes scannées que Danny avait annotées de sa main tremblante, des années avant qu’on ne la croie. La vue d’ensemble était là pour qui saurait la lire, sur les réseaux civiques, sur les panneaux lumineux des marchés. Plus personne ne pouvait prétendre ne pas savoir.
— Vous voulez monter ? demanda la petite.
Sans attendre, elle sauta sur le plat-bord avec une agilité de moineau. Finn retint son épaule par réflexe.
— Attention, là.
— J’suis jamais tombée.
— C’est ce qu’ils disent tous, avant de tomber.
Elle s’accroupit à la proue, regardant passer l’eau couverte de reflets, les pontons, les passerelles en tubes soudés qui reliaient les toits entre eux. Des mômes comme elle utilisaient ces passerelles pour traverser les anciens pâtés de maisons sans descendre. Il y avait maintenant plus de ponts que de barrières. On avait bâti des jardins sur les fondations noyées, des parcs suspendus entre les cheminées. La ville avait cessé de lutter contre la berge. Elle l’avait épousée.
— Ils ont mis mon nom sur le nouveau plan d’eau, dit-elle subitement. La passe des écoliers. Elle est juste derrière l’ancienne gare. Vous la connaissez ?
— Je la connais. Elle est calme, la nuit.
— C’est fini, les meurtres ?
La question le cueillit au centre. Il laissa retomber sa corde tressée.
— Les hommes ne finissent jamais les meurtres, dit-il. Mais les vagues ont été grosses, et certaines choses sont parties avec elles. Il y a des gens en haut qui veulent vraiment construire un Londres où on ne jettera plus personne contre le mur pour sauver les autres. C’est nouveau. C’est fragile. Mais c’est réel.
— Vous le croyez vraiment ?
— Je crois ce que je vois flotter. Et je vois les gens traverser.
Il tendit le bras vers l’horizon, au-delà des mâts inclinés, au-delà des toits des tours qui perçaient la brume comme des arbres morts. Des propulseurs à hélice, multicolores, remontaient la Tamise en décrivant des arabesques. On y montait des instruments de musique. Un saxophone parvint jusqu’à eux, en lambeaux de notes.
— Avant, l’eau divisait, dit Finn. Un quartier de riches, un quartier de pauvres. Deux mondes qui se haïssaient par-dessus un fleuve empoisonné. Maintenant elle relie. Les canaux vont partout. Tous les gens transportent des marchandises, des idées, des maladies, des guérisons. Le bateau n’est plus un piège. C’est un espace de passage.
— Vous parlez comme un poète.
— Je parle comme un mécanicien qui répare. C’est tout ce que je sais.
La nuit était bien tombée à présent. La foule autour de la station de pompage commençait à se disperser par grappes. Quelques lampions dansaient sur des palans de fortune, éclairant des visages rugueux, des calmars de bas quartier, des couvertures de sécurité sociale, des marinières de la fédération. Une femme âgée, une longue canne de marche à la main, s’approcha du bord du quai.
— Finn ? C’est toi ?
Il la reconnaissait. Veuve d’un pompier de la zone ouest, elle avait passé trois jours dans sa cale après l’effondrement du collector, avec ses deux chats. Il l’avait déposée à un dispensaire flottant, tenant sa main pendant que les infirmiers la pansaient.
— Je vais bien, dit-elle. Je voulais te dire merci. Sans toi…
— Sans moi, vous seriez arrivée au même endroit. Il y a plus de réseau maintenant. Y’a du monde qui veille.
— Toi, tu veilles.
— Moyen. J’ai pas passé une nuit complète depuis le printemps. Mais c’est un choix.
Elle sourit, lui toucha le bras, s’éloigna vers la rampe d’accès. La fille la regarda partir, songeuse.
— Vous avez quelqu’un ? demanda-t-elle.
— J’ai beaucoup de monde.
— Non. Quelqu’un de particulier.
— J’ai une sœur qui brille trop fort pour moi, et un frère que je porte dans une pièce. Et j’ai une femme. Elle est peut-être avec Tess, quelque part là-haut, à débattre des plans de drainage.
— Oh. Vous ne vivez pas ensemble ?
— On ne vit jamais ensemble quand on habite une péniche et qu’on fait le même métier. On se croise. C’est notre façon d’être ensemble.
— C’est bizarre, dit-elle.
— Non, c’est juste long. Mais c’est bien.
Il allait ajouter quelque chose quand le bruit d’un hélicoptère traversa le ciel. Finn leva la tête sans sursaut. Il l’avait vu, depuis ce soir de retour au canal, il l’avait suivi dans les méandres pendant deux semaines. Puis il avait fini par se poser un matin sur le court de tennis inondé de Bethnal Green, et un homme en combinaison noire en était descendu, portant une petite sacoche métallique. Il avait dit :
— Voici les coordonnées. Le bunker est neutre. Mais il y a une autre salle, plus ancienne. Nous ne connaissions pas son existence. Nos systèmes ne l’avaient pas détectée.
En repartant, il avait laissé deux mots : « Merci, boatman. »
On ne l’avait jamais revu. Qui il était, précisément, Finn ne tenait pas à savoir. Certaines mains agissent dans l’ombre pour que d’autres voient dans la lumière.
L’hélicoptère passa au-dessus du chemin de halage, porta son faisceau vers le chantier naval, puis virer vers le sud. Une nouvelle patrouille de la fédération, sans doute. Elles étaient devenues régulières, mais pas oppressantes. Elles surveillaient les vannes, les pompes, les détecteurs de pression. La ville entière se surveillait, en somme, à force de leçons apprises dans l’eau.
La fille se releva.
— Il faut que je rentre. Ma mère m’attend.
Elle sauta sur le ponton sans trembler, ajusta son ciré jaune.
— Monsieur le boatman ? Quand les grandes vagues viendront encore, vous les arrêterez pour nous ?
Finn tourna la pièce dans sa paume encore une fois. La frappe du métal reflétait un halo orange. Il la referma, la remit dans sa poche contre sa poitrine.
— Je ne les arrêterai pas, dit-il. Mais je serai là, sur l’eau, à lire les signes. Et tant que je saurai lire, je trouverai les portes. Et on les traversera.
Elle hocha la tête, sérieuse, comme des capitaines se saluent de loin.
— Alors ça va, dit-elle.
Elle partit en courant dans la pénombre. Finn resta seul sur la barque. L’eau clapotait doucement contre la coque, réglée par les lointaines siphons d’air. Il s’assit à l’arrière, le dos contre le mât replié, et laissa la nuit envelopper les écluses.
Au-dessus de lui, un morceau de ciel clair charriait des étoiles que le smog ne gommait plus. Il pensa à Danny, à ses cartes secrètes, à son sacrifice muet. Il pensa à Tess qui construisait des ponts avec des mots. À Chen, ajustant les vannes qui tiendraient ou céderaient, partie pour partie, mais désormais visibles pour tous. Il pensa à Anya, qui goûtait la mer d’une langue de sable.
Le voyage n’était pas un retour. Il était une route sur l’eau. Et cette eau, changeante, inscrite, ne séparait plus les hommes. Elle les portait.
Il prit le compas, l’ouvrit sur ses genoux dans la lumière d’un lampadaire, et se mit à tracer des itinéraires vers des lieux qui n’avaient pas de noms. Pas par nécessité. Par habitude, peut-être. Parce que c’était la seule chose qu’il savait faire quand la terre tremblait : dessiner le chemin vers un lendemain.
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