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La Fille de l'Imprimeur

Lire le chapitre 1: The Morning of Black Ink

Le jour n’était pas encore levé lorsque la première odeur de graisse et d’encre lui parvint. Élise Moreau poussa la porte de l’imprimerie paternelle et s’arrêta net. Le battant ne céda pas. Il était barré de l’intérieur.

— Papa ?

Le silence lui répondit, un silence plus lourd que le fracas habituel des presses. La rue des Lombards, d’ordinaire déjà bruyante à cette heure, restait muette. Élise frappa plus fort, du plat de la main, puis avec le poing.

— Papa, c’est moi. Ouvre.

Rien. Un chien aboya au loin. Elle fit le tour par la venelle, glissa sur les pavés gras d’humidité, et trouva la petite porte de service entrebâillée. Le verrou était poussé, mais pas fermé. Son père ne laissait jamais cette porte ouverte, même en plein été. Il parlait des rats comme on parle d’un ennemi personnel.

Elle poussa la porte et entra dans le noir.

L’air était poisseux, chargé d’acide et de térébenthine. Ses pieds reconnurent les planches inégales du sol avant même ses yeux d’y voir quoi que ce soit. Elle avança à l’aveugle, une main contre le mur, l’autre tendue devant elle, jusqu’à ce que ses doigts rencontrent la poulie du gaz. Elle tourna la manette. Une flamme jaune jaillit, vacilla, puis se stabilisa.

La presse était là, massive, noire, figée au milieu de la salle comme une bête endormie. Les caractères, tirés et étalés pour sécher, couvraient deux grandes tables. Un tirage du soir, encore humide, pendait à la corde.

Et puis elle le vit.

Son père était assis sur le tabouret de bois, effondré contre l’établi de composition, le visage tourné vers le plafond. Sa main droite, ouverte, était posée sur une feuille de papier encore fixée à sa casse de typographe. Une plume avait roulé à ses pieds. Il avait l’air d’un homme pris dans une réflexion profonde, sauf qu’il ne respirait plus. Sa peau était blanche, presque cireuse sous la lumière du gaz, et ses lèvres, d’un violet sombre. Le sang figé avait tracé une fine rigole depuis le coin de sa bouche jusqu’à son menton, où elle s’était arrêtée.

Élise ne cria pas. C’était curieux — plus tard, elle se le reprocherait presque, comme si le fait de ne pas avoir hurlé l’avait rendue complice de quelque chose. Elle resta immobile un long moment à regarder la scène, à la déchiffrer comme on déchiffre une page mal imprimée, à chercher le sens d’un texte que l’on n’a pas écrit.

Puis elle s’approcha, toucha le poignet de son père. La peau était froide, dure. Depuis plusieurs heures, certainement. Depuis la nuit.

Ses doigts effleurèrent le papier sous la main de son père. Elle le tira avec précaution, comme on retire un billet des doigts d’un mort qui s’y accrocherait encore. C’était une épreuve, mal brochée, pas encore révisée. En tête de page, un titre en gros corps de caractères :

MANIFESTE AUX OUVRIERS DE PARIS.

En dessous, une colonne de phrases courtes, rageuses, terminées par des points d’exclamation que son père composait rarement — il les jugeait vulgaires. Les mots se bousculaient : injustice, tyrannie, salaire, sang, liberté. Des lignes entières étaient raturées, corrigées de la main de son père, qui avait écrit dans les marges d’une encre nerveuse des ajouts qu’elle ne parvenait pas à lire.

Elle connaissait ce genre de texte. Elle en avait composé des dizaines pour son père, dans le secret de la cave, sous la trappe cachée par le râtelier de plombs. C’étaient des textes qu’il ne signait jamais, qu’il tirait à quelques centaines d’exemplaires à l’aube, et qu’il confiait à deux jeunes bourgeois en habits élimés qui passaient toujours par la cour arrière. Son père n’avait jamais prononcé leur nom. Élise n’avait jamais demandé.

Elle replia la feuille avec soin, puis la glissa dans la poche intérieure de sa robe.

Un bruit. Venant de la rue principale, celle de la devanture. Des pas lourds, des voix d’hommes, des éclats de gifles sur le pavé. Elle reconnut ce martèlement-là, ce pas-là, cette manière de parler fort sans rire.

La police.

Élise regarda autour d’elle, prise d’une soudaine lucidité. Le visage de son père, le sang séché, la casse encore ouverte, les plombs épars, la preuve du tirage clandestin encore suspendu au fil de séchage. Elle arracha la feuille pendue et la fourra dans son corsage, presque sans réfléchir. Puis elle passa la main sous l’établi, tâtonna jusqu’à trouver la planche qu’elle connaissait bien pour l’avoir soulevée des dizaines de nuits entre ses mains d’enfant : la trappe. S’agenouillant, elle souleva la planche. Le compartiment de la cave, doublé de plomb, contenait encore des dizaines de feuilles imprimées la semaine précédente — des brochures séditieuses, des chansons interdites, des appels à la révolte. La panique lui serra la gorge.

Elle empila les feuilles d’un geste rapide, les fourra toutes dans le vieux tablier de cuir de son père accroché au mur, les porta jusqu’à la grosse cuisinière de fonte à l’arrière de l’atelier, celle qui chauffait les plaques pour le vernissage. Le feu fumait encore au cul. Elle ouvrit le regard du poêle, enfourna la liasse, tisonna. Le papier se gonfla, se tordit, s’enflamma.

Quatre feuilles restaient dans le compartiment. Elle les ramassa, les regarda, puis les fit tomber une à une dans la flamme.

Les voix se rapprochaient. L’une d’elles cria quelque chose contre la porte principale ; elle sursauta au bruit de la poignée secouée. Son cœur battait dur contre ses côtes. Elle écrasa les braises avec la tige de fer, ferma le poêle en claquant la porte de fonte, et retourna près du corps de son père.

Elle s’accroupit. D’une main tremblante, elle reprit la position de son père : main droite ouverte sur la casse, face vers le plafond. La plume restait à terre. Elle la ramassa, la posa légèrement, d’un geste artificiel. Il faudrait que ça semble naturel. Un homme au travail qui s’effondre.

La porte d’entrée claqua. On avait enfoncé quelque chose. Les voix résonnèrent dans la boutique, puis un pas lourd monta vers l’atelier.

Élise s’aperçut soudain que ses mains étaient barbouillées d’encre, à cause des épreuves qu’elle avait tenues. Elle les essuya sur son tablier ; l’encre ne partit pas. Elle croisa les bras sur sa poitrine, cachant ses paumes sous ses manches.

La porte de l’atelier s’ouvrit à la volée. Deux hommes en uniforme bleu debout dans l’embrasure, suivis d’un troisième en manteau gris, petit, avec des lunettes cerclées de fil d’or, qui tenait un carnet et un crayon. Il était encore en train de tailler la mine avec un canif, sans lever les yeux, quand il entra.

Son regard monta enfin. Il vit le corps du vieux Moreau, puis la femme accroupie, le visage en pleurs mais les yeux secs d’une terreur non digérée. Un silence. Le petit homme ferma son canif d’un coup sec et le rangea dans sa poche.

— Mademoiselle Moreau ? demanda-t-il d’une voix égale, presque douce.

— Oui.

Le petit homme s’agenouilla près du corps et examina le visage du mort en le saisissant par le menton avec deux doigts propres, comme on examine un fruit en marché. Il ne montra ni choc ni dégoût. Il tâta le cou, les mains, puis se releva en s’essuyant les doigts sur son mouchoir qu’il replia soigneusement.

— Votre père avait-il des ennemis ? demanda-t-il.

Élise regarda son père, puis la casse, puis le poêle encore chaud. Le papier avait dégagé une odeur aigre que le petit homme, penché sur le cadavre, ne semblait pas remarquer. Ou peut-être la remarquait-il très bien.

— Il avait une imprimerie, monsieur. Les imprimeurs ont des créanciers, pas des ennemis.

Le petit homme sourit d’un sourire mince qui ne monta pas jusqu’à ses yeux. Il tapota son carnet, posa le crayon effilé sur la page vierge, puis leva la tête vers elle.

— Et les créanciers vous l’avaient-ils payée, cette boutique ? Elle appartenait à votre père. Vous êtes son enfant unique, si mes renseignements sont exacts.

— Je suis sa fille, oui.

— Alors la boutique est à vous. Et tout ce qu’elle contient.

Son regard fit un lent inventaire de la salle. Il s’attarda sur le poêle, sur la trappe, sur le tablier pendu, sur les mains noircies de la jeune femme. Il ne fit aucun commentaire.

— La police de quartier vous contactera dans les jours prochains pour les formalités. En attendant, laissez l’atelier tel quel. Ne touchez à rien.

— À qui d’autre appartenait, cet atelier, sinon à mes mains ?

Le petit homme se tourna, fit deux pas vers la porte, puis s’arrêta. Il n’avait toujours pas posé de questions sur le contenu de son propre carnet. Il n’avait pas demandé où était la presse clandestine, ni qui composait les brochures interdites. Autre chose le tracassait. Il revint sur ses pas, se pencha vers Élise qui s’était relevée, et lui dit à voix basse, presque tendrement :

— Vous êtes pâle, mademoiselle Moreau. On dirait que vous avez vu autre chose qu’un mort.

Il sortit. Les deux soldats le suivirent. Leurs pas firent trembler les poutres puis s’éteignirent dans la rue.

Élise resta seule avec son père et le poêle qui crépitait.

Elle s’agenouilla une seconde fois près du corps. Elle prit la main froide de son père, la souleva, la serra entre les siennes. Les doigts de l’homme étaient encore légèrement repliés, comme si la dernière action de sa vie avait été d’écrire.

— Tu aurais dû me le dire, murmura-t-elle. Tu aurais dû me dire le nom des autres. Tu aurais dû me dire qui t’a fait ça.

Elle regarda la presse immobile, noire comme un sarcophage. Elle regarda les casses ouvertes, les caractères d’argent encore alignés, imparfaits, prêts à servir. Elle les connaissait tous : elle avait passé son enfance à les ranger, à les nettoyer, à apprendre leurs poids et leurs muscles. Son père lui avait appris à composer avant de lui enseigner à écrire. Elle savait ce qu’il fallait d’élan et de puissance pour imprimer un mot dans la page.

La trappe était encore entrouverte sous l’établi. Le compartiment était vide.

Élise tira le tablier de cuir de son père du clou, passa les bras dans les lanières, et le noua derrière son dos. Le cuir était encore tiède.

Elle remit la trappe en place, la voila du canevas de séchage, rangea les plombs sur le râtelier, lava ses mains à l’évier dans l’arrière-boutique jusqu’à ce que l’eau devienne grise et les doigts roses. L’encre, pourtant, persistait sous les ongles.

Elle retourna devant la presse et leva les yeux sur la corde de séchage, vide. Une place manquait : celle d’une feuille qu’elle avait fourrée dans sa robe et qui lui pinçait la poitrine à chaque respiration.

Elle la sortit, la déplia, lut pour la première fois le texte complet. Les ratures de son père ne lui semblaient plus un brouillon.

C’était une instruction. Une promesse.

Elle tira la grosse feuille vers la lampe à gaz et commença à lire à voix haute, pour que le mort l’entende, pour que la boutique l’entende, pour que quelqu’un, quelque part, l’entende :

— « Si je tombe, que la presse ne tombe pas. Que la presse serve à ceux qu’elle a servis. Que la presse sache choisir ses mains. »

Elle s’arrêta. Puis elle replia la feuille en une petit carré qu’elle glissa entre la bretelle de son tablier et son corsage, près du cœur.

Dehors, dans la rue, montait un bruit nouveau : des pas nombreux, des voix, des tambours frappés au loin. Le jour se levait sur Paris et sur autre chose.

Élise ferma la porte de l’atelier derrière elle. Il lui faudrait répondre aux questions du petit homme en manteau gris. Il lui faudrait dire à la police ce qu’elle savait de son père. Il lui faudrait trouver Marcel, le vieux garçon de presse, et lui expliquer que son patron n’était plus là.

Mais d’abord, elle devait apprendre ce que son père n’avait pas eu le temps de lui dire : comment on imprime un journal quand la police t’écoute à la porte.