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La Fille de l'Imprimeur

Lire le chapitre 2: A Secret in the Typeset

L’atelier sentait encore la mort. Non pas une odeur de sang ou de décomposition — la police avait emporté le corps de son père avec une efficacité glaciale, ne laissant qu’un carré de poussière plus sombre sur le sol où il était tombé. C’était autre chose. Une absence. Le silence des presses refroidies, des caractères d’imprimerie qui ne claquaient plus contre le plomb.

Élise fit le tour de la pièce, ses doigts glissant sur les casiers de bois. Chaque lettre de cuivre et de plomb avait la forme familière d’un mot que son père lui avait appris à assembler. *A comme amour. M comme mère. R comme révolution.*

Elle s’arrêta. Le souffle court. Sous ses doigts, le casier *R* était presque vide.

Ils avaient pris les caractères. La police avait confisqué les lettres qui formaient le mot interdit. Élise laissa échapper un rire sec, presque amer. Quelle ironie. Ils croyaient qu’enlevant le *R* ils couperaient la langue du peuple.

— Les imbéciles.

Sa voix résonna dans la pièce vide. Elle savait que le *R* manquant se trouvait peut-être dans un sac de preuves au commissariat, mais le reste… le reste était là. Tous les autres mots. Toutes les autres lettres de tous les autres mots de toutes les autres idées.

Elle se mit au travail. Il fallait inventorier. Comprendre ce qui restait, ce qui manquait, ce qui pouvait encore être imprimé. Elle souleva le plateau de la presse Columbia, vérifia les rouleaux d’encre, compta les rames de papier dans l’armoire. Ce geste, ce comptage — c’était la première fois depuis la découverte du corps qu’elle se sentait utile. Les mains de son père lui avaient appris ce métier. Elles l’avaient prise par les épaules un soir d’hiver, quand elle avait douze ans, pour lui montrer comment aligner une ligne sans qu’elle vacille.

Sa main glissa le long du bâti en fonte de la presse. Le métal était froid, malgré la chaleur montante de la matinée d’avril. Mais au niveau de la base, là où le pied rejoignait le châssis, un détail arrêta son geste.

Une couture. Dans le métal.

Élise s’accroupit. La police avait fouillé l’atelier — elle l’avait vu, les tiroirs renversés, les étagères vidées de leur contenu — mais personne n’avait pensé à examiner le socle de la presse elle-même. Elle fit courir son pouce sur la fente. Un évidement parfait, à peine plus long que son index, dissimulé dans les volutes de fonte décorative que les fondeurs ajoutaient pour plaire aux clients bourgeois.

Elle chercha un mécanisme. Une pression. Une rotation. Son ongle s’accrocha sur une petite protubérance en forme de fleur de lys, à l’envers par rapport à la symétrie du décor. Elle appuya.

Un déclic. Le panneau coulissa.

À l’intérieur, un écrin de velours rouge, usé par des années de manipulation. Élise le sortit avec des mains qui tremblaient. Pas de peur. D’excitation. Ce que son père avait caché au cœur même de son outil de travail devait être important.

Elle ouvrit l’écrin.

Ce n’était pas un document. Pas un rouleau de plans. À l’intérieur reposait un médaillon ovale en argent, sa chaîne fine enroulée autour comme un serpent dormant. Elle le souleva. Le médaillon s’ouvrit avec un grincement doux.

Un portrait miniature. Un jeune homme, la vingtaine peut-être, cheveux noirs ondulés tombant sur un front haut, le regard intense et la bouche fine à peine relevée en un sourire résolu. Il portait une veste sombre, une cravate blanche, et quelque chose dans son maintien indiquait une allure militaire — ou peut-être n’était-ce que la posture de qui doit cacher ses origines.

Dans le compartiment opposé, une mèche de cheveux. D’un brun plus clair que celui du portrait. Élise la toucha du bout des doigts, presque avec révérence. Une douceur incroyable. Des cheveux de femme.

Au dos du médaillon, gravé en lettres si fines qu’elle dut le porter à la lumière de la fenêtre : *Ici repose ce qui ne doit jamais mourir.*

— Qu’est-ce que c’est, père ?

Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle avait parlé à voix haute. Derrière elle, la porte de l’atelier grinça.

Élise referma le médaillon d’un geste vif et le cacha dans sa poche, puis elle tourna le panneau de fonte pour le refermer. Elle se releva, l’écrin vide encore dans l’autre main — elle le glissa sous un tablier de cuir sale, dans un recoin où personne ne regarderait.

— Marcel.

Le vieux typesetter se tenait dans l’embrasure, le chapeau à la main, les yeux rougis. Il avait l’âge de son père — la soixantaine, cheveux gris en bataille, doigts tachés d’encre indélébile qui dessinaient des cartes de ses années de travail.

— Je suis venu dès que j’ai su, dit-il, la voix rauque. Je n’ai pas osé venir hier. Avec les gendarmes partout. Un vieux comme moi qui traîne devant une maison mortuaire, ça attire les regards.

— Vous avez bien fait, répondit Élise, sur un ton plus ferme qu’elle ne le ressentait.

Marcel avança dans l’atelier, son regard ne s’arrêtant nulle part — fuyant la presse, fuyant le sol, fuyant peut-être le souvenir de son patron tombé, un manuscrit encore sous la main.

— Ils ont pris quoi ?

— Le casier du R. Quelques rames de papier. Les manuscrits que mon père travaillait. Le commissaire a posé des questions.

Marcel grogna. Il s’approcha de la presse, posa une main calleuse sur le métal froid, comme on touche le cercueil d’un ami.

— Il t’a demandé des choses ? Le commissaire ?

— Si je savais ce que mon père imprimait. Si j’avais vu des clients. Des choses dans ce genre.

— Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Que mon père était un honnête artisan, qu’il imprimait des faire-part et des étiquettes pour les épiceries, et que je n’étais qu’une fille qui s’occupait de la maison.

Marcel sourit. Un sourire triste, édenté sur un côté.

— Tu es bien la fille de ton père. Il m’a dit un jour — c’était une nuit, une de ces nuits où on ne dormait pas, à mettre en page un texte qu’on devait plier avant l’aube — il m’a dit : « Marcel, ma fille, elle a l’encre dans le sang. Mais pas encore dans la voix. » Le jour où elle trouvera sa voix, il faudra se méfier. Pour les autres, s’entend.

Élise avala une salive difficile. Les mots de son père, rapportés par un témoin de sa vie secrète, lui faisaient plus mal que la vue de son corps sur le sol. Elle détourna le regard.

— Marcel, je vais continuer son travail.

Le silence dura quatre secondes. Élise les compta.

— Non, dit-il enfin.

— Pardon ?

— Non. Tu ne vas pas continuer son travail. Tu vas le recommencer, oui. Mais pas le continuer. Ton père faisait une chose. Toi, tu feras la tienne. Les presses n’appartiennent à personne, Élise. Elles ne sont qu’un instrument. Ce qui compte, c’est la main qui les guide, et la tête qui choisit les mots.

Il approcha son visage, et pour la première fois, elle vit la peur dans ses yeux — une peur ancienne, de celles qu’il connaissait depuis des années et qu’il avait appris à porter comme une seconde peau.

— Mais avant de faire quoi que ce soit, tu dois comprendre. Ton père n’imprimait pas des idées. Il imprimait des noms. Des noms d’hommes. Des noms de femmes. Des noms qui, si la police les trouvait, enverraient cinquante personnes à la guillotine ou aux galères. Tu as ces noms, toi ?

Élise pensa au médaillon dans sa poche. Au portrait de l’inconnu. Aux cheveux de la femme.

— Je ne sais pas encore ce que j’ai, avoua-t-elle.

— Alors c’est ça, la première chose à découvrir. Et tant que tu n’auras pas trouvé, ne touche pas à la presse. Pas une seule épreuve. La police est peut-être partie avec des caractères, mais elle regarde encore cette maison. Tu veux survivre, petite ? Alors apprends d’abord ce que ton père a laissé derrière lui.

Il remit son chapeau, hésita sur le seuil.

— Le vieux ne reviendra pas ici avant quelques jours, dit-il d’une voix plus douce. Tu veux qu’on dise quoi dans le quartier ? Que la fille du Moreau rouvre l’atelier en imprimeur ? Ou qu’elle ferme tout et vend le matériel ?

Élise regarda la casse de plomb. Le R manquant. La presse muette. Et dans sa poche, le poids léger du médaillon qui pesait soudain autant qu’un boulet.

— Dis qu’elle ferme, murmura-t-elle. Pour l’instant.

Marcel hocha la tête et disparut dans l’ombre de la ruelle. Élise resta seule, ouvrit de nouveau le médaillon. Le jeune homme du portrait la dévisageait avec une intensité qui semblait traverser l’émail. Elle ne l’avait jamais vu de sa vie.

Mais elle était prête à jurer qu’elle connaissait cette veste, cette cravate, cette manière de tenir la tête. Un souvenir flou, rien que de très ancien — une visite clandestine, une nuit où on l’avait envoyée se coucher avant l’arrivée de l’invité. Elle avait entrevu une silhouette dans l’escalier, une ombre de plus, dans un foyer qui en gardait tant.

Elle referma le médaillon et le serra dans son poing.

— Qui es-tu, pour que père te cache au cœur de sa machine ? Qui es-tu, pour que tu mérites que je risque ma vie ?

Une heure plus tôt, cette question l’avait rendue curieuse. Maintenant, elle pensait que cette même question pourrait bien lui sauver — ou lui coûter — tout ce qu’elle avait encore.

Alors qu’elle rangeait le médaillon dans une poche intérieure de son corsage, son regard accrocha un détail qu’elle avait négligé : sur l’établi, sous un foulard crasseux, dépassait un angle de papier. Elle tira le foulard.

Une lettre. À son nom. Cachet de cire rouge, encre bleue, écriture de son père.

Elle respira profondément avant de rompre le sceau.