La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 11: Turn of the Screw
La pluie battait les vitres de l'atelier quand Élise entendit les pas précipités dans l'escalier. Trois coups, puis deux. Le signal des ouvriers du faubourg. Elle laissa retomber le chiffon imbibé d'essence qu'elle tenait au-dessus du baquet de vieux papiers.
La porte s'ouvrit sur la silhouette ruisselante de Marcel, le compagnon imprimeur qui lui apportait les nouvelles de la rue Saint-Denis. Son visage, d'ordinaire rougeaud et jovial, était livide.
« Ils ont pris Pierre. »
Élise sentit le froid lui mordre la nuque. Pierre Voisin, le jeune typographe qui l'aidait à distribuer les pamphlets dans les ateliers du quartier. Pierre, qui connaissait son visage, son nom, son adresse.
— Où ?
— À la barricade de la rue Rambuteau. Il est tombé avec les autres quand la garde a chargé. Mais ce n'est pas ça, Élise. On dit qu'ils l'ont emmené à la préfecture, et qu'il parle.
Marcel détourna les yeux. Une habitude d'homme qui n'ose pas regarder la vérité en face.
— On dit qu'il a donné un nom.
Elle ne demanda pas lequel. Elle le savait déjà. Elle avait vu la peur dans les yeux des hommes quand elle distribuait ses pamphlets, cette hésitation à prendre des feuilles imprimées par une femme. Cette nuit, dans la cave humide de la Chapelle Saint-Merri, "L" lui avait offert des réponses sur la mort de son père. Elle aurait dû y aller. Elle aurait dû…
Marcel posa une main sur son épaule.
— Tu dois brûler ce que tu peux. Ils savent que c'est une femme. Ils ne savent pas encore qui.
Il repartit aussi vite qu'il était venu, laissant la porte ouverte sur le couloir sombre. Élise resta immobile une longue seconde, puis la mécanique prit le relais. Les gestes appris de son père. Le tri des papiers compromettants. Le registre des tirages. Les lettres de "L". Tout ce qui pouvait la relier aux pamphlets, aux réunions clandestines, à la mort de son père.
La flamme de la lampe à huile dansait quand elle l'approcha du premier tas de feuilles. Le papier s'embrasa, se tordit, noircit. Elle jeta le registre, puis les brouillons qu'elle n'avait pas eu le temps de recopier. La chaleur lui brûlait les joues, les larmes lui piquaient les yeux — de la fumée, rien que de la fumée.
Un bruit sourd dans l'escalier. Cette fois, ce n'était pas un signal.
Élise saisit le tisonnier. Elle ne savait pas encore si elle frapperait, mais elle le tenait quand la porte s'ouvrit.
Antoine Lefèvre se tenait sur le seuil, ruisselant, son manteau sombre plaqué contre lui. Il la regarda, puis regarda le feu, puis de nouveau elle. Ses yeux parcoururent la pièce — les tiroirs de caractères ouverts, les feuilles noircies qui se recroquevillaient dans le brasero improvisé, le tisonnier dans sa main.
— Trop tard, dit-il.
Sa voix était plate. Sans colère. Sans accusation.
— Pierre Voisin a parlé il y a deux heures. Son nom a circulé jusqu'à la préfecture, puis il est remonté jusqu'à mon bureau. Je connais les mots qu'on emploie pour décrire une femme qui imprime des pamphlets séditieux.
Il fit un pas dans la pièce. Élise resserra sa prise sur le tisonnier.
— Vous venez m'arrêter.
— Je viens vous voir brûler vos preuves.
Il s'arrêta à trois pas d'elle. La pluie continuait de marteler les toits. Le feu crépitait, avalant les derniers secrets de l'atelier.
— En ce moment même, dit-il lentement, le commissaire Ratier prépare une expédition pour cette adresse. Il a dans son bureau un mandat signé, avec votre nom dessus. Quand il arrivera ici, il trouvera une presse nettoyée, des feuilles vierges, et une jeune femme qui ignore tout de la politique.
— C'est ce que vous allez dire ? Vous allez mentir pour moi ?
Il baissa les yeux vers ses mains, vers ses doigts tachés d'encre qu'elle n'avait pas pris le temps de frotter.
— Je connais un homme, au ministère, qui peut retarder la perquisition de quelques heures. Peut-être d'une journée. En échange, je lui ai promis que l'atelier Moreau était sous ma surveillance personnelle, et que je livrerais le vrai coupable.
— Et le vrai coupable ?
Antoine leva les yeux vers elle. Dans la lumière du feu, son visage semblait plus jeune — ou peut-être plus vieux, il était difficile de dire. Ses yeux gris étaient fatigués.
— Le vrai coupable, c'est un système qui enferme les enfants pour dettes et tue les pères qui impriment la vérité.
Il y eut un long silence. Le bois craqua dans le brasero.
— Vous savez où est mon frère.
— Je sais qu'il est vivant, et que c'est déjà un miracle que je puisse le dire.
— Et vous voulez m'aider tout de même.
— Je veux vous aider parce que je ne peux pas vous regarder brûler avec vos papiers. Je ne peux pas regarder le feu vous prendre, Élise.
Elle lâcha le tisonnier. Il tomba sur le plancher avec un bruit mat qui résonna dans l'atelier. En dessous, dans la rue, des voix d'hommes s'élevèrent — des ordres, des bottes sur les pavés.
Antoine tendit la main.
— Venez.
Élise regarda cette main offerte. Elle pensa à son père, mort sous la pression de ceux qui voulaient faire taire la vérité. Elle pensa à Jean-Luc, malade dans une prison, au nom de Pierre Blanchard sur une liste spéciale. Elle pensa à la lettre de "L", à la chapelle Saint-Merri, au registre marqué du serpent dans les archives de la rue Quincampoix.
Les bottes martelaient maintenant les premières marches de l'escalier.
Elle prit sa main.
Et ils coururent.
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