La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 19: The Locket's Secret
Le fiacre cahota sur les pavés humides, et Élise sentit l’épaule d’Antoine contre la sienne à chaque secousse. La nuit n’était pas encore levée, la ville retenait son souffle. Elle n’avait pas osé lui dire que Rose avait disparu avec les pamphlets, ni que sa planque avait failli être éventrée. Elle lui avait simplement écrit un mot : *Il faut partir plus tôt. Minuit, place du Châtelet.*
Il était venu.
Il l’observa à la lueur vacillante d’un réverbère qui traversait la vitre. — Tu as une tête de condamnée, dit-il à mi-voix.
— Et toi une tête de mauvais comédien. On doit être un couple d’épiciers partis chercher des marchandises à Rouen, pas deux conspirateurs qui se dévorent des yeux.
Il sourit, mais le sourire ne monta pas jusqu’à ses yeux. Il avait les traits tirés, une barbe de trois jours mal rasée. Dans la pâleur du petit matin, il paraissait plus jeune, et plus vulnérable.
— Tu as le contrat de mariage ? demanda-t-elle.
Il sortit une liasse de papiers froissés de sa poche intérieure. — Faux sceaux, fausses signatures. Un ami greffier au tribunal de commerce. Il ne sait pas pour qui il travaille, mais il est discret.
Elle les prit sans les lire. Leurs doigts se frôlèrent.
Un silence s’installa, inconfortable, tendu. Élise sentait le poids de ce qu’elle ne lui disait pas. La lettre trouvée dans les archives de son père, le nom des Lefèvre inscrit dans la marge.
— Antoine, commença-t-elle, il y a quelque chose que je dois…
Le fiacre tourna brusquement, et son sac glissa de la banquette. Le cuir s’ouvrit, laissant échapper une partie de son contenu : un carnet, une plume, une petite boîte en fer-blanc.
Antoine se pencha pour ramasser l’objet, mais la boîte s’ouvrit avant qu’il ne puisse la saisir. Un médaillon d’argent terni roula sur le plancher, sa chaîne brisée.
Il le ramassa.
Élise tendit la main. — Donne-moi ça.
Il ne la regarda pas. Il fit jouer le fermoir d’un pouce exercé, et le couvercle s’ouvrit.
À l’intérieur, un miniature ovale. Un homme aux cheveux noirs, le nez fort, le menton volontaire, vêtu d’une redingote sombre. Il tenait un livre relié, et derrière lui, on devinait une presse typographique en arrière-plan.
Le visage d’Antoine se figea.
Il leva lentement les yeux vers elle. Le vert de ses iris semblait avoir viré au gris, comme un ciel avant l’orage.
— Où as-tu eu ça ?
— C’était à mon père.
— Ton père.
Il prononça le mot avec une lenteur dangereuse.
— Mon père, répéta-t-elle, la voix plus ferme qu’elle ne l’était.
— Alors dis-moi, Élise, pourquoi le portrait de Vincent Lefèvre, mon père, mort quand j’avais six ans, se trouve dans un médaillon que tu portes contre ta poitrine ?
Le silence s’étira. Le fiacre continua de rouler, les chevaux martelant la rue déserte.
— Je ne savais pas que c’était lui, dit-elle enfin. C’était à mon père. Je l’ai trouvé après sa mort.
— Ton père, l’imprimeur.
— Oui.
— Celui que tu m’as dit être mort d’une maladie de poitrine il y a trois ans. Le vieil homme qui tenait une petite boutique rue de la Huchette. Un simple artisan, modeste, qui n’avait jamais quitté Paris.
Elle ne répondit pas.
Antoine serra le médaillon dans son poing. Les jointures blanchirent.
— Sauf que mon père n’est pas mort de maladie, Élise. Il est mort exécuté, en 1840, fusillé contre un mur de la prison Saint-Lazare pour avoir imprimé des libelles contre le gouvernement. Il était l’un des plus grands imprimeurs clandestins de son temps. Et ceux qui l’ont trahi, ceux qui ont livré son nom à la police, c’étaient des gens de son propre réseau. Des camarades qui ont préféré sauver leur peau.
Sa voix tremblait de colère froide.
— Et ton père, Élise. Dis-moi que ton père n’était pas un de ceux-là.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun mensonge ne vint. Elle avait tant menti ces dernières semaines — aux voisins, aux autorités, à Rose. Mais il y avait des mensonges qui vous coûtaient plus cher que les autres.
— Il était imprimeur, dit-elle enfin. Il travaillait dans la presse clandestine.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule que j’aie.
Il se détourna, regarda par la fenêtre les façades grises qui défilaient. Quand il parla de nouveau, sa voix était plus basse, presque blessée.
— Je t’ai fait confiance. J’ai mis ma vie entre tes mains. Je t’ai donné les archives de ma propre famille, les noms, les mouvements de troupes. Et tu me caches que ton père a peut-être trempé dans la mort du mien.
— Je ne savais pas ! cria-t-elle. Tu crois que j’aurais gardé ce médaillon si j’avais su que c’était ton père ? Tu crois que je me serais approchée de toi ?
— Je ne sais plus ce que je dois croire. Je ne sais même plus si ton nom est ton vrai nom.
Il lança le médaillon sur la banquette entre eux. Il rebondit, atterrit contre la hanche d’Élise.
— Arrête le fiacre, dit-il au cocher.
— Antoine, attends, on avait un plan. On doit partir pour la Normandie. Le marquis sera absent deux jours encore, on n’aura jamais une meilleure occasion…
— Tu es folle si tu crois que je vais monter dans une voiture avec toi maintenant. Je ne sais pas si tu me conduis dans un piège, ou si tu cherches à m’utiliser pour laver le nom de ton père, mais je ne vais pas plus loin avec toi.
Le fiacre s’arrêta. Il descendit, laissant la portière ouverte. Le froid du matin s’engouffra.
Elle saisit son poignet. — Tu ne peux pas me laisser ici. La police me cherche. Corbin connaît mon visage. Si je reviens à Paris seule…
Il se dégagea, avec une douceur qui lui fit plus de mal qu’un coup.
— Alors tu feras comme j’ai fait moi. Tu survivras.
Il claqua la portière.
Le fiacre repartit. À travers la vitre sale, Élise regarda la silhouette d’Antoine s’éloigner dans la brume, puis disparaître dans l’encoignure d’une rue.
Elle ramassa le médaillon. Elle l’ouvrit, le regarda.
Pour la première fois, elle regarda vraiment le visage de l’homme.
Et comprit qu’elle venait de perdre le seul allié qu’elle avait encore.
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