La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 22: Aftermath of Truth
Le silence qui suivit le départ précipité des agents était presque plus assourdissant que le martèlement de leurs bottes dans l’escalier. Élise restait collée contre la cloison de l’imprimerie, le souffle court, les doigts encore crispés sur la lettre de son père. Le papier était moite dans sa paume.
Antoine s’approcha de la fenêtre, écarta précautionneusement le rideau d’un centimètre. En bas, la rue était vide. Les lanternes balançaient dans le vent de février, jetant des ombres tremblantes sur les pavés mouillés.
— Ils sont partis, murmura-t-il. Mais pas pour longtemps. Quand ils découvriront que l’immeuble est vide au troisième étage, ils reviendront.
— Vide ? articula Élise d’une voix rauque.
— J’ai fait vider les lieux il y a trois jours. Le propriétaire de l’immeuble est un royaliste qui m’avait promis la discrétion, mais l’argent parle plus fort que les serments. Je savais que nous devions partir.
Il se retourna vers elle. Dans la pénombre, son visage était creusé, vieilli de dix ans en quelques heures. Mais ses yeux, eux, étaient vifs. Brûlants.
— Lyon, dit-il.
Élise cligna des yeux.
— Pardon ?
— Lyon. Le mouvement républicain y est mieux organisé qu’à Paris. Les ouvriers de la soie ont déjà dressé des barricades l’année dernière. C’est là-bas que les imprimeries clandestines survivent encore. Ici, nous sommes des cibles.
Elle regarda autour d’elle. La pièce sentait l’encre sèche et le papier moisi. Des piles de journaux invendus s’entassaient contre le mur - numéros que le marquis avait fait saisir, mais qu’Antoine avait réussi à sauver du pilon.
— Et mon atelier ? Mes presses ? Mon père... ce qu’il a construit ?
Antoine s’approcha. Il ne la toucha pas, mais il se tint si près qu’elle sentit la chaleur de son corps.
— Élise. Ton père a construit un réseau. Pas des murs. Le réseau est sa véritable œuvre. Et le réseau, nous pouvons le reconstruire ailleurs.
Elle voulut protester, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Il avait raison. L’atelier n’était qu’une coquille vide désormais. La presse réelle était cachée dans une remise du quartier Saint-Antoine, chez une veuve qui ne posait pas de questions. Mais rester à Paris, c’était attendre que Corbin les trouve.
— Il y a autre chose, reprit Antoine. Ta dette.
Élise fronça les sourcils.
— Ma dette ?
— Envers mon père. Tu m’as dit que le tien lui devait de l’argent. Une presse, je crois ?
Elle baissa les yeux. Dans le tumulte des révélations, elle avait presque oublié. Le carnet de comptes de son père, les entrées rageuses d’une écriture serrée : « Dû à V. Lefèvre, une presse Stanhope, valeur 480 francs, jamais remboursé ».
— Je ne peux pas le rembourser, murmura-t-elle. Je n’ai plus rien.
— Je sais.
Antoine sortit de sa poche un petit portefeuille de cuir, en tira deux billets de banque et les posa sur la table entre eux.
— Je ne te les donne pas. Je te les prête. Le temps que tu puisses honorer la parole de ton père.
Élise examina les billets. Cinquante francs chacun. Une fortune modeste, mais qu’elle savait qu’il ne pouvait guère se permettre. Elle leva les yeux vers lui.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as passé des mois à porter une dette que tu n’as jamais contractée. Parce que ton père a risqué sa vie pour sauver le mien, et que personne ne le saura jamais si nous ne vivons pas assez longtemps pour le raconter.
Sa voix était égale, presque neutre. Mais ses mains, elles, tremblaient légèrement quand il remit le portefeuille dans sa poche.
— Ce n’est pas une affaire d’argent, Élise. C’est une affaire d’honneur. Et l’honneur, cela se solde avant de quitter une ville.
Elle prit les billets sans un mot, les glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre la lettre de son père. Un poids qu’elle saurait porter dorénavant.
— Et Jean-Luc ? demanda-t-elle soudain.
Antoine sursauta.
— Le vieux pressier ?
— Il a disparu après la descente dans mon atelier. Je l’ai envoyé loin, par sécurité. Mais je ne sais pas où il est allé. Il connaît toutes les planques du réseau. Il pourrait nous aider à Lyon.
— Nous ne pouvons pas le chercher, Élise. Pas maintenant. Nous devons partir avant l’aube.
Elle secoua la tête.
— Jean-Luc n’est pas un simple ouvrier. Il était là quand mon père a monté le premier réseau. Il connaît des gens à Lyon, des imprimeurs qui lui doivent des faveurs. Sans lui, nous arrivons les mains vides.
Un silence s’étira entre eux. En bas, dans la rue, une charrette passa, les roues grinçant sur les pavés. Le cocher sifflait un air que l’on entendait dans les faubourgs - quelque chose de guilleret, presque obscène.
— La mère Joubert, dit Élise. La veuve chez qui j’ai caché la presse. C’est elle qui saura où est Jean-Luc.
— Et c’est la première adresse que la police va vérifier après mon bureau.
— Alors nous n’avons pas le temps d’hésiter.
Elle se leva, brossa la poussière de ses vêtements. Ses doigts trouvèrent le petit pistolet dans sa poche - celui que son père lui avait laissé, chargé mais jamais tiré. Elle espérait ne pas avoir à s’en servir.
Antoine la regarda. Quelque chose dans son expression avait changé - la colère était retombée, laissant place à une acceptation calme, voire admirative.
— Tu sais que si nous partons ce soir, nous ne reviendrons peut-être pas.
— Je sais.
— Et si nous sommes pris...
— Nous ne serons pas pris, coupa-t-elle.
— Mais si nous le sommes, dit-il avec un calme qui la surprit, je veux que tu saches que j’aurais parcouru chaque pierre de cette ville pour découvrir la vérité. Et que je suis content que ce soit toi qui me l’aies apportée.
Élise sentit la chaleur monter à ses joues. Elle détourna le regard, s’affaira à boutonner sa veste.
— Il nous faut des faux papiers, dit-elle d’une voix qu’elle voulait ferme. Tu connais quelqu’un qui peut nous en fournir ?
— Le relieur de la rue de l’Arbre-Sec. Ancien forçat, gracié en 1830. Il travaille pour qui paie, sans poser de questions.
— Alors nous allons lui rendre visite d’abord. Puis la mère Joubert. Puis nous prendrons la diligence de six heures vers Dijon. De là, la route de Lyon par les chemins de halage, si nécessaire.
Antoine hocha la tête. Décision prise. Il éteignit la lampe, et l’obscurité les enveloppa.
Dans l’escalier, leurs pas étaient feutrés. Élise connaissait chaque recoin de cet immeuble - les marches usées par des générations d’imprimeurs, l’odeur du plomb et du papier qui imprégnait les murs. C’était le bureau d’Antoine, mais c’était aussi un peu le sien. Elle y avait appris ce que c’était que d’être écoutée, vraiment écoutée.
Dehors, la nuit était froide et humide. Un crachin fin tomba. Paris dormait sous une couverture de nuages bas, mais quelque chose bouillonnait sous la surface. Une agitation sourde que l’on sentait dans les regards des ouvriers croisés dans les rues, dans les murmures des marchandes de poisson aux Halles, dans la façon dont les étudiants se rassemblaient par petits groupes devant les cafés avant de se disperser précipitamment.
La révolution était dans l’air.
Le relieur habitait une mansarde au troisième étage d’un immeuble délabré de la rue de l’Arbre-Sec, juste au-dessus d’une boutique d’épices qui embaumait le clou de girofle et le poivre. Antoine frappa selon un code - trois coups rapides, un lent, deux rapides.
Un judas s’ouvrit. Un œil jaune les examina.
— C’est toi, Moreau. Et qui est cette fille ? demanda une voix rauque.
— Une alliée. Nous avons besoin de papiers. Deux passeports. Des certificats de travail.
L’œil cligna.
— Coûteux, ce genre de travail. Surtout par les temps qui courent.
— J’ai de quoi payer.
Liséré de lumière - le judas se referma. Des chaînes cliquetèrent. La porte s’entrouvrit, et une main osseuse les fit entrer d’un geste brusque.
Le relieur était un homme maigre d’une cinquantaine d’années, au visage couturé, aux doigts souples et rapides. L’air d’un homme du monde malgré sa mansarde en désordre. Dans le coin, une pile de registres non reliés dissimulait des tampons, des sceaux, des encres spéciales.
Il examina Élise sous toutes les coutures, nota la couleur de ses cheveux, la ligne de sa mâchoire. Puis il se mit au travail sans un mot de plus, mêlant des encres pour vieillir le papier, effaçant des registres d’état civil qu’il avait dû voler ou acheter à bas prix.
Une heure plus tard, ils étaient en possession de papiers tout à fait crédibles au nom d’Auguste et Marguerite Blandin, commerçants en tissus de la région lyonnaise, retournant dans leur région natale pour raisons de santé.
Dans la rue, le crachin s’était transformé en pluie battante. Élise serra le col de sa veste.
— La mère Joubert, dit-elle. Rue Saint-Antoine.
La veuve habitait un rez-de-chaussée sombre, au fond d’une cour pavée où des poules picoraient malgré l’heure indue. Sa fenêtre était éclairée.
Élise s’approcha avec précaution, passa la tête près du volet.
— Mère Joubert ? C’est Élise.
Un silence. Puis la fenêtre s’ouvrit sur un visage ridé, inquiet.
— Mademoiselle Moreau ! Vous ne devriez pas être ici. Il y a eu des hommes dans le quartier aujourd’hui. Ils montraient votre portrait.
— Je sais. Je pars ce soir. Mais il me faut voir Jean-Luc.
La veuve la dévisagea.
— Jean-Luc ? Il est parti il y a deux jours. Il a dit qu’il allait au sud. Voir de la famille.
Le cœur d’Élise se serra.
— Quelle famille ? Il n’a personne, Jean-Luc.
— C’est ce qu’il m’a dit. Il a aussi laissé ceci pour vous.
La vieille femme disparut un instant, puis revint avec un paquet enveloppé de toile cirée. Élise le prit, le soupesa. Cela ressemblait à un livre.
— Il a dit que vous comprendriez.
De retour sous l’auvent de la cour, Élise défit le paquet. C’était un exemplaire du dernier numéro de leur journal clandestin - celui qu’ils n’avaient jamais pu distribuer, saisi par la police. Mais en l’ouvrant, elle découvrit que quelqu’un avait découpé des mots sur chaque page, laissant des trous triangulaires dans le texte.
Un acrostiche. Une dénonciation chiffrée.
Elle parcourut des yeux les mots restants. Au début, rien - du charabia. Puis elle comprit : il fallait lire les mots à cheval sur les trous, en diagonale.
Son sang se glaça.
— Rose, souffla-t-elle.
Antoine s’approcha.
— Rose ?
Élise leva les yeux. Dans la pâleur de la lampe, sa peau semblait de papier.
— Jean-Luc savait que c’était Rose. La fille que je croyais amie. Celle qui m’avait dénoncée à la police. Jean-Luc l’a suivie. Et il est parti pour la confronter avant que Corbin ne lui mette la main dessus.
Elle serra le livre contre elle.
— Il a laissé un message, dans la marge : à la dernière page. « Lyon. Petit traité d’économie. Hôtel de la Croix-Rousse. »
Antoine la prit par le bras. Murmurant quelque chose que la pluie emporta aussitôt par la cour.
Il faisait trop froid pour rester dehors trop longtemps. La mère Joubert les fit passer subrepticement dans sa cuisine et leur donna du café brûlant avant qu’ils ne reprennent leur route. Elle fut la seule personne à leur souhaiter bonne chance.
Élise mit le petit livre dans sa poche avec un soin infini - les lettres de son père, la preuve de la trahison du marquis et maintenant ce message de Jean-Luc. Trois documents qui, réunis, pouvaient provoquer une chute.
Mais avant cela, il fallait fuir Paris. La diligence de six heures vers Dijon les attendait à la gare routière du faubourg Saint-Denis, si toutefois quelqu’un avait le courage de conduire par une nuit pareille.
Élise regarda une dernière fois derrière elle. La ville était noyée dans l’obscurité, à peine ponctuée de lampes vacillantes aux fenêtres. Mais sous cette obscurité, elle percevait autre chose - un grondement lointain, comme celui d’un fleuve qui gronde sous la glace prête à céder.
« Bientôt, pensa-t-elle. Bientôt, nous n’aurons plus besoin de fuir. »
La pluie tombait plus fort. Elle suivit Antoine qui marchait vite, tête baissée, ses papiers bien au chaud contre son cœur.
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