La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 23: The Revolution's Roar
Le cri vient de la rue, d'abord isolé, puis repris par une vingtaine de gorges. Antoine se fige, une main déjà sur le loquet de la porte de service. Il écoute, la tête penchée.
— On ne sort plus par là, dit-il.
Élise le rejoint, presse son oreille contre le bois. Sous les voix, un martèlement sourd, rythmé — des semelles sur les pavés, et plus loin, ce bruit qu'elle connaît pour l'avoir entendu dans les ateliers de son père : le grincement des charrettes qu'on retourne.
— C'est aujourd'hui, murmure-t-elle. Ça a commencé.
Antoine jette un regard vers la fenêtre. La lumière de l'après-midi est voilée d'une fumée grise. Il pousse le battant d'une main prudente et le spectacle s'ouvre devant eux.
La rue Saint-Jacques n'est plus une rue. C'est un chantier de guerre. Des pavés arrachés s'empilent en travers de la chaussée, soutenus par des charrettes renversées, des tonneaux, une armoire qu'on a jetée du deuxième étage. Des hommes et quelques femmes — des ouvriers, des étudiants, des gamins même — s'affairent, empilent, consolident. L'un d'eux brandit un fusil de munition, un autre un vieux mousquet. Une jeune fille noue un fichu rouge à la pointe d'une baïonnette.
Le cœur d'Élise cogne contre ses côtes. Elle a vu les signes avant-coureurs — les grèves des faubourgs, l'effervescence des clubs, le refus des banquets — mais voir la barricade dressée, le pavé levé contre la troupe, cela change tout. Cela change leur fuite. Cela change tout.
— Antoine. Regarde.
Il regarde, lui, la masse sombre des soldats qui se massent au bout de la rue, baïonnettes luisantes sous la pluie fine. Puis il regarde Élise.
— Tu veux y aller quand même.
— Non. Je veux rester. Il y a une presse dans la cave de l'ancien entrepôt du quai — celle que je faisais garder pour le cas où celle de l'imprimerie serait saisie. Elle est petite, mobile, sur roues. On peut la charger dans une charrette, la pousser là où on veut. Le temps que la ville tienne, nous pouvons imprimer. Le dernier numéro. Le vrai.
Antoine la dévisage. Le pli entre ses sourcils s'accentue.
— Nous sommes recherchés, Élise. La police est en bas, quelque part, dans ce chaos. Et tu veux déambuler dans Paris avec une presse à bras ?
— C'est le meilleur moment. Qui remarque deux personnes avec une charrette dans une ville qui se barricade ? Les soldats sont occupés, les policiers aussi. Et nous avons le papier le plus brûlant que Paris ait jamais vu : la preuve que le marquis a trahi deux familles, et que ceux qu'on appelle séditieux sont innocents. Pendant qu'on fuit vers Lyon, la vérité peut rester à Paris, se répandre, mordre.
Elle sort de sa poche le papier plié que Jean-Luc avait laissé, la dénonciation codée de Rose. Elle le brandit.
— Et ceci. Nous savons qui est le traître dans notre propre camp. Le peuple doit savoir que la révolte n'est pas un complot, mais une réponse. Si nous publions, nous frappons le marquis là où il ne peut pas se défendre. Lui qui pensait qu'on serait déjà partis.
Antoine hésite. Un regard vers la rue, où les insurgés chantent — la Marseillaise, reprise d'un bout à l'autre du quartier. Son visage est partagé entre le journaliste prudent qu'il a été et l'homme qui a tout perdu, tout compris, et qui n'a plus rien à gagner à la prudence.
— Tu perds ton temps à me convaincre, dit-il enfin. Je ne suis pas un héros. Mais je suis un homme de lettres, et le papier est mon arme. Va chercher ta petite presse. Moi, je trouve une charrette. On se retrouve au croisement de la rue de la Huchette, dans une heure. Si l'on nous arrête d'ici là, nous nous serons au moins rendus utiles à quelque chose.
Élise sourit, le cœur serré d'une joie dangereuse. Elle dévale l'escalier de service, traverse l'arrière-cour, longe la Seine par les quais déserts. La troupe tire — quelques coups de feu éclatent, au loin, ductiles dans l'air humide. Elle ne s'arrête pas. L'entrepôt est à moitié pillé, la presse abandonnée, intacte. Un vieux diable, quelques rames de papier, de l'encre. Elle parvient à tout charger sur une brouette branlante qu'elle pousse cahin-caha jusqu'au rendez-vous.
Antoine est là, avec une charrette à bras plus grande que la sienne, et deux hommes qu'elle ne connaît pas — des compositeurs, dit-il, qui veulent bien aider, pour une nuit de travail au plus fort du danger.
Ils installent la presse dans la charrette, calée par des ballots de papier, recouverte d'une toile huileuse. Antoine y porte un coffret de caractères — il avait pensé à tout. Élise grimpe sur le siège, les rênes en main.
Premier arrêt : la rue de la Huchette, où une barricade solide tient encore. On les laisse passer, on les aide même, des mains anonymes poussent la charrette par-dessus les pavés éboulés.
Deuxième arrêt : au carrefour des Écoles, où les étudiants ont dressé une estrade de fortune. Élise déplie la toile, sort le papier, prépare l'encre. Antoine compose — de mémoire, à voix basse — le texte qu'ils ont conçu dans l'urgence : *La vérité sur la trahison du marquis de L… — Les preuves.* Il le dit aux hommes, ils composent en silence pendant qu'Élise racle la platine.
La presse ronronne. Les feuilles sortent, encore humides, mais lisibles. On les colle sur les murs, on les distribue de main en main. La rumeur enfle autour de la charrette : la vérité circule dans Paris insurgé.
C'est au moment où ils impriment la centième feuille qu'une salve éclate à l'autre bout du boulevard. Le canon. Quelqu'un crie : « Ils tirent à mitraille ! » Un projectile siffle, fracasse une fenêtre au-dessus de leurs têtes. Un cheval affolé renverse la charrette de caractères. L'encre se répand sur les feuilles fraîches, une tache noire s'étend comme une blessure.
Élise saisit le bras d'Antoine. Il a les mains noires d'encre, le front pâle.
— On tient la preuve, dit-elle. Le papier est mouillé, mais le texte est dans ta tête et dans la mienne.
Il la regarde, la charrette brisée, les caractères éparpillés dans le ruisseau, le canon qui tonne encore, plus proche.
— Nous n'avons plus de presse, dit-il, et la voix lui manque.
Une lueur s'allume dans les yeux d'Élise. Au bout de la rue, un groupe d'ouvriers renverse une nouvelle charrette, vide de marchandise, mais pleine de possible.
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