La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 30: Aftermath of Fame
La salle sentait la poussière et la sueur des débats. Une cinquantaine d'hommes assis sur des bancs de bois mal rabotés, le regard braqué sur elle comme sur une bête curieuse. Le comité républicain du deuxième arrondissement avait accepté de l'entendre — à contrecœur, après trois lettres de sa part et la visite d'Antoine en personne. Elle savait qu'elle n'était pas désirée ici. Elle y était tolérée. C'était une différence qu'elle avait appris à mesurer avec précision.
Le président du comité, un avocat nommé Delorme, la présenta d'une voix qui la réduisait déjà. « La citoyenne Moreau, imprimeuse. Notre collègue Lefèvre a insisté pour que nous l'écoutions. » Il prononça le mot *collègue* avec une ironie que personne ne releva. Élise se leva, ses mains à plat sur la table devant elle, et compta les visages hostiles. Elle en releva au moins douze avant même d'avoir ouvert la bouche.
— Messieurs, dit-elle. La République a besoin de nos presses. J'ai besoin de savoir ce que vous comptez faire pour garantir leur indépendance.
— C'est pour cela que vous êtes venue ? lança un homme au fond. Pas pour parler de la place des femmes ?
Des rires. Élise ne les ignora pas. Elle les fixa.
— Parlez-moi de vos femmes, répondit-elle. De vos mères. De vos filles. De vos épouses qui ont tenu les barricades pendant que vous rédigiez vos déclarations dans des salons chauffés. Voulez-vous vraiment que je commence ?
Le silence qui suivit était plus net que les rires. Antoine, assis au premier rang, esquissa un sourire qu'il ne laissa pas achever.
— Vous nous prenez pour des ennemis, citoyenne Moreau, dit Delorme avec un geste apaisant. Nous ne sommes que des prudents.
— La prudence ne se met pas à l'encre d'imprimerie, répondit-elle. Les barricades, elles, ne sont pas prudentes. Et pourtant la République leur doit d'exister.
Le débat s'engagea. Mauvais. Ils voulaient discuter de la garde nationale, des approvisionnements, de la réorganisation des municipalités. Elle, elle voulait leur faire voter une résolution — un texte simple, affirmant que les citoyennes seraient conviées aux assemblées communales. Une réunion qui ne menaçait personne. Rien qu'une porte ouverte.
Elle la leur montra, leur tendit le brouillon qu'elle avait préparé chez elle, à la lueur d'une chandelle, entre deux tirages du Fil Rouge.
Les mains se tendirent, le papier passa de rang en rang comme un objet suspect. Un homme aux favoris gris — elle ne retint pas son nom, mais elle retint sa façon de plisser le nez — le parcourut et le laissa tomber sur la table comme s'il était souillé.
— Mais enfin, nous avons déjà des droits politiques suffisants pour asseoir la République, dit-il. Nous n'allons pas diluer nos forces dans les querelles de salon.
— Des droits politiques pour qui ? demanda Élise.
— Pour tous les hommes de bonne volonté.
— Je vois. Et les femmes qui impriment vos journaux, qui plient vos journaux, qui vendent vos journaux dans les rues — elles ne sont pas de bonne volonté ?
Des murmures. Delorme leva la main.
— Le sujet est légitime, dit-il, mais il n'est pas d'urgence. Nous avons une révolution à consolider.
Élise sentit le mur se dresser. Une brique de patience, une brique de sarcasme, une brique de *pas maintenant, citoyenne*. Elle avait vu les mêmes murs dans les ateliers, dans les églises, dans les parloirs du couvent. La forme changeait, la matière était la même.
— J'imprime pour vous, dit-elle. Le Fil Rouge a peut-être sauvé la République l'an dernier, distribuée sous les pavés quand nous étions interdits. Vous ne le savez peut-être pas, ou vous choisissez de l'oublier. Mais je ne vous demande pas de reconnaissance. Je vous demande de décréter que mes filles pourront assister à vos assemblées comme j'y assiste aujourd'hui. Est-ce si lourd ?
Un des hommes, plus jeune, leva la main. Il se présenta — Mercier, ancien étudiant de l'École polytechnique. Il la regarda avec une froideur polie.
— Je comprends votre zèle, citoyenne, mais il est naïf de croire que la politique se conduit avec des sentiments. La République est un assemblage de forces. Nous devons conquérir l'état avant de discuter de ses inclusions.
— Et qui conquiert l'état, citoyen Mercier ?
— Les bataillons, les clubs, les comités. Voilà où se joue la réalité.
— Alors je vous répondrai en réalité, dit-elle. Mes ateliers produisent en deux jours plus de propagande qu'un bataillon n'en peut distribuer en une semaine. Mes rotatives sont des armes, et mes ouvriers, des soldats. Si vous voulez de ma force, il faut en payer le prix — et le prix, c'est cette résolution.
Elle avait mis les poings sur la table. Elle ne s'en rendit compte qu'en entendant le bruit sourd de ses jointures sur le bois. Antoine se racla la gorge.
— La citoyenne Moreau a raison, dit-il. Politiquement, elle a raison. Vous le savez tous. Si nous ne donnons pas une place aux femmes, l'Église le fera, et d'une tout autre manière. Les réseaux légitimistes courtisent déjà les dévotes.
Un silence différent, cette fois. Le mot *légitimiste* produisait cet effet, même chez les républicains de salon.
Delorme rouvrit le brouillon, le lut une seconde fois. Il le parcourut du regard, s'arrêta sur la dernière ligne, et le déposa devant lui sans l'enterrer tout à fait. Élise le vit peser ses risques — les regards autour, la menace invisible des royalistes qui se réorganisaient, la fatigue d'une révolution qui commençait à douter d'elle-même.
— Nous allons en discuter, dit-il enfin. En comité restreint. Vous aurez une réponse avant la fin de la semaine.
— Une réponse, messieurs, ou une décision ?
Le visage de Delorme se ferma. Elle avait touché juste. Elle tenait la lettre, mais il n'allait pas la lui rendre.
— La commission délibérera, dit-il. Nous vous convierons si nécessaire.
— Je ne serai pas conviée, dit-elle. Je viendrai.
Elle saisit son châle, se leva, et quitta la salle avant que personne ne trouve la réplique qui la retiendrait. Dans le couloir sombre, elle appuya les mains contre le mur froid et ferma les yeux. Sa poitrine montait et descendait trop vite. Elle ne savait pas si c'était de colère ou de déception. C'était peut-être les deux mêlées si étroitement qu'il n'existait plus de nom pour les séparer.
Antoine la rejoignit presque aussitôt. Il ne dit rien d'abord. Il se tint près d'elle, les mains dans les poches de son gilet, lui laissant l'espace de retrouver son souffle. Puis il dit, doucement :
— Tu as été parfaite.
— Parfaite ? Ils ont noyé ma résolution dans leur comité restreint. C'est le mot exact pour ça, la noyade.
— Ils l'ont gardée. Delorme l'a gardée sur la table. Tu l'as vu.
— Je l'ai vu hésiter. Ça ne veut pas dire qu'ils la voteront.
— Non. Ça veut dire qu'ils sont en train d'imaginer leur propre mort politique s'ils ne le font pas. C'est déjà beaucoup, Élise.
Elle se tourna vers lui. Le couloir était étroit, la lumière descendait d'un soupirail graisseux. Antoine avait les traits tirés par des nuits de composition, par des heures passées à corriger ses placards, par les douze premiers jours du succès de son journal. Il avait vieilli de dix ans en autant de semaines — et en même temps, quand il la regardait, elle voyait le garçon qui l'avait attendue au cimetière de son grand-père, patient et entier.
— Tu connais la différence entre nous ? dit-elle.
— Dis-moi.
— Toi, tu peux échouer. Tu peux perdre une bataille et revenir, et personne ne te demandera si tu méritais d'être là. Moi — je n'ai pas ce luxe. Si j'échoue, on dira que les femmes ne savent pas. Si je perds, on dira que c'était prévisible. Je ne me bats pas seulement contre le marquis et Roussel et Delorme. Je me bats contre une phrase que tout le monde a apprise par cœur avant de savoir lire.
Antoine la prit par les épaules. Il avait les mains calmes. C'était peut-être ce qu'elle aimait le plus de lui — cette masse de calme au milieu des tempêtes qui ne la quittait jamais tout à fait.
— Alors nous ne perdrons pas, dit-il. Nous ne pouvons pas. Je te le dis, Élise : tant que je serai debout, tu ne perdras pas.
Elle voulut répondre quelque chose de vif, un mot pour lui rappeler que la République n'était pas un vœu privé, que la politique ne se faisait pas à deux dans un corridor crasseux. Mais elle ne le dit pas. Elle comprit que le mur qu'elle avait touché dans la salle ne céderait pas aux arguments ni à l'indignation. Il céderait au temps, à la durée, à la patience des presses qui tournent chaque nuit. Elle avait vu des gouvernements tomber. Elle avait vu des monarchies s'effondrer en une semaine de pavés arrachés. Elle pouvait bien affronter un comité républicain.
— Viens, dit-elle. Rentrons. J'ai un article à écrire sur ce comité.
— Tu vas les attaquer ?
Elle sourit. C'était la première fois de la soirée que le geste lui venait vraiment.
— Non. Je vais raconter ce qui s'est passé ici. Sans commentaire. La vérité suffit, quand on sait où la faire imprimer.
Ils marchèrent dans Paris nocturne. La ville avait perdu sa fièvre des premiers jours de la République pour entrer dans cette autre fièvre, plus lente, celle du quotidien qui s'organise. Les boutiques rouvraient. Les clubs disputaient leurs horaires. Des affiches se collaient aux murs, par-dessus lesquelles d'autres affiches se collaient encore. Le pouvoir se disputait à l'encre maintenant, moins dangereux que le plomb, mais plus tenace.
Antoine la raccompagna jusqu'à l'atelier. Avant de pousser la porte, elle s'arrêta sur le seuil et regarda la nuit derrière eux.
— Ils croient que j'ai besoin de leur permission, dit-elle.
— Qui ?
— Tous. Le comité. Le marquis. Roussel, s'il pense encore à moi. Ils croient que je veux leur permission.
— Et qu'est-ce que tu veux ?
Elle poussa la porte. L'odeur de l'encre monta à sa rencontre, familière comme une main sur l'épaule. La presse l'attendait dans l'ombre, patiente, noire et massive — un animal qu'elle avait appris à nourrir de feuilles et de résolution.
— Je veux juste qu'ils comprennent que je n'en ai plus besoin.
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