La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 29: The Print of Freedom
La rue était un torrent de papier. Des feuilles volaient, s’accrochaient aux réverbères, aux jupes, aux sabots des chevaux. *Le Fil Rouge* — trois éditions en quatre jours, quarante mille exemplaires — et chaque page arrachée des mains des crieurs avant que le soleil ne sèche l’encre.
Élise se tenait à la vitre de leur atelier, les doigts encore tachés de noir. La République avait déclaré la liberté totale de la presse. Plus de censure, plus de patente, plus de peur. Les imprimeries surgissaient comme des champignons après l’orage.
« Tu lis ça ? »
Antoine lui tendit une feuille mal pliée. *Le Canard de la Révolution*. Elle n’en avait jamais entendu parler. Une colonne, titrée en gros caractères :
*La Femme Imprimeur : Quand la Révolution perd la raison.*
Elle lut. Chaque phrase était une aiguille.
« …une ancienne pensionnaire du couvent des Oiseaux qui s’improvise tribun. La République a besoin de citoyens, pas de filles hystériques qui confondent l’encre et le sang. Que Mademoiselle Moreau retourne à ses prières et laisse la plume aux hommes. »
La signature : *Un Républicain sincère*.
Élise sentit la colère monter de ses talons aux tempes. Le papier trembla entre ses mains. Antoine posa une main sur son épaule.
« C’est un autre journal ? demanda-t-il.
— Une ordure. Qui se croit protégé par l’anonymat.
— Généralement, les lâches signent.
— Alors je vais lui répondre. En mon nom. Sans masque. »
Elle traversa l’atelier à grands pas, arracha une feuille blanche du rouleau, trempa la plume dans l’encre encore fraîche. Elle n’écrivit pas. Elle grava.
*Au républicain qui n’ose pas signer.*
*Vous parlez de couvent. J’y ai appris la patience, la discipline, et que les murs ne font pas les vertus. Vous parlez d’hystérie. Le mot est commode pour couvrir la peur qu’une femme comprenne la politique aussi bien que vous. Peut-être mieux.*
*Je suis imprimeur. Mon père l’était, son père avant lui. Ce métier ne connaît pas le sexe, seulement la dextérité des doigts et la justesse de l’œil. Je compose des lettres depuis l’âge de douze ans. J’ai imprimé sous le règne de la censure, quand vos confrères pliaient l’échine. J’ai distribué des tracts à l’aube, quand vous dormiez encore.*
*La France vient de renverser un roi. Elle ne va pas se laisser dicter sa conduite par des poltrons qui lancent des pierres depuis l’ombre.*
*J’ai un nom. Il est au bas de cette page. Je vous attends au bout du vôtre.*
*Élise Moreau, imprimeur du Fil Rouge.*
« Antoine. Compose ça. Taille romaine, mais les capitales du titre en italique. Et je le veux avant midi. »
Il ne discuta pas. Il s’assit à la casse, ses doigts glissant avec une précision qui n’appartenait qu’à lui. Le plomb cliquetait. Les lignes s’assemblaient.
Le tambour de la presse battit. La première page sortit, encore humide, l’encre luisante comme du jais. Élise la souleva, la porta à la lumière.
Il manquait quelque chose.
Elle retourna à l’établi, prit la plume, et ajouta sous le titre du journal une ligne qu’elle n’avait jamais osé écrire jusqu’alors :
*Publié et rédigé par Élise Moreau, imprimeur.*
Le courant d’air fit claquer la feuille. Le soleil frappait l’encre écarlate du titre. Antoine poussa les cent premiers exemplaires vers elle.
« Les crieurs sont en bas. »
Elle hésita. Une fois publié, tout changeait. Elle ne serait plus une ombre derrière une presse. Elle deviendrait une cible, une signature vivante qu’on pourrait viser, dénoncer, arrêter.
Antoine prit son menton entre ses doigts.
« Je suis avec toi. Quelle que soit la réponse. »
Elle hocha la tête. Puis elle descendit les escaliers, ses bottes claquant sur le plancher de bois, et jeta les paquets dans les bras des gamins qui attendaient.
« Deux sous. Distribuez. Le Fil Rouge répond. »
Ils partirent en courant dans la foule. Élise resta sur le seuil, les bras croisés. Elle regarda la rue Drouot bouillonner de citoyens, de drapeaux, de chants mal accordés.
Elle ne savait pas encore que les journaux étaient déjà en train de réimprimer sa réponse, que les salons politiques allaient la discuter, que des inconnus allaient prononcer son nom.
Mais pour l’instant, seule sur le seuil de l’atelier qui sentait l’huile, l’acide et la révolution, elle écouta un crieur au coin de la rue hurler :
« Lisez El Fil Rouge ! La réponse de la dame imprimeur aux messieurs de l’ombre ! »
Le soleil lui brûla les yeux. Elle ne cligna pas.
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